À vos Marc… Prêts ? Riez !

Les personnages loufoques et les textes hilarants qu’endosse Marc Labrèche à 3 600 secondes d’extase, c’est lui. Qui ça, lui ? Marc Brunet, auteur de génie.

À vos Marc... Prêts ? Riez !
Photos : Marc Rivard

 

Seul devant un mur vert. C’est ainsi que Marc Labrèche enregistre les sketchs déjantés de l’émission humoristique 3600 secondes d’extase. Champion de la démultiplication, l’animateur-comédien se donne la réplique à lui-même pendant des heures… et s’amuse comme un malade !

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Maquillé et costumé d’innombrables fois, il joue chaque rôle sur un fond vert, le décor – virtuel – n’étant inséré qu’au montage. Qu’il s’agisse de la parodie du jeu télévisé Le banquier, où le comédien se fractionne en 26 « beautés », du concert où il interprète neuf chanteurs (de Lady Gaga à Gilles Vigneault) ou d’un cacophonique débat des chefs, ses sketchs de trois minutes exigent des jours entiers de tournage, fous rires compris.

Troupe d’acteurs en un seul homme, Marc Labrèche n’est pourtant pas un solitaire. Son alter ego, l’auteur Marc Brunet, se cache derrière chacun de ses gags. Complices depuis 13 ans, les deux Marc forment un des duos comiques les plus créatifs de la télé québécoise. Du faux téléjournal La fin du monde est à 7 heures (1997-2000, TQS) à la parodie de soaps américains Le cœur a ses raisons (2005-2007, TVA) en passant par le talk-show de fin de soirée Le grand blond avec un show sournois (2000-2003, TVA), ils ont inventé un univers absurde, peuplé de héros hilarants, qui survivent souvent d’une émission à l’autre.

Sacrée meilleure série humoristique en 2009, 3 600 secondes d’extase (Radio-Canada) revient en ondes ce mois-ci pour une quatrième saison. Ce bulletin d’infor­mations foldingue attire en moyenne 360 000 téléspectateurs le jeudi soir, selon les cotes d’écoute BBM. Sans compter les milliers d’accros qui revoient en boucle les meilleurs extraits dans le site TOU.TV, de Radio-Canada, ou dans YouTube. Par exemple, ceux mettant en scène des membres de la surréaliste famille Potvin, de Candiac, tour à tour espoirs olympiques du bobsleigh, concurrents au jeu télévisé La guerre des clans, animateurs d’un « show de recettes de manger mou »… Des admirateurs ont même créé des comptes Facebook pour leurs personnages favoris : ceux-ci ont des centaines d’amis qui savent par cœur leurs citations-cultes !

A priori, tout distingue les deux complices. Volubile et extraverti, autoproclamé « chevalier de la romance », « simple sex toy » ou « virtuose des ondulations pelviennes », Marc L., 49 ans, s’anime sous les projecteurs. Homme de l’ombre, Marc B., 47 ans, n’a jamais rêvé d’être à l’avant-scène. Mais un même sens de l’humour les cimente. « On est ensemble depuis longtemps, ce qui ne veut pas dire qu’on est un vieux couple. Le plaisir est toujours là », dit l’auteur, un grand barbu aux yeux bleus et à la voix caverneuse. « Notre entente est naturelle, facile, organique, ajoute Marc L. On se surprend et on rit toujours autant. »

S’ils manient des procédés comiques classiques – caricature, parodie, satire, répétition… -, les deux Marc n’en ont pas moins un style unique. « Leur tandem est une joyeuse combinaison du génie de l’interprétation de Labrèche et de l’imaginaire de Brunet », observe l’auteur et spécialiste de l’histoire de l’humour Pierre-Michel Tremblay, qui a travaillé avec eux. « À eux deux, ils ont réussi à actualiser l’art de la bouffonnerie et à le rendre très moderne. »

En déformant les traits à outrance, ils composent des personnages grotesques et originaux, tant sur le plan visuel que dans leur propos. Comme celui de l’ex-ministre des Finances Monique Jérôme-Forget, reconvertie en « rrrigourrreuse obserrrvatrrrice politique », qui roucoule des mots en « rrr ». « Non seulement Brunet maîtrise l’art du punch, mais il sait aussi jouer avec la langue pour créer des images irrésistibles, dit Pierre-Michel Tremblay. Laurel et Hardy, qui inventaient des gags surréalistes et intenses, l’auraient sûrement recruté comme auteur ! »

 

Marc-Brunet

« Ça a tout de suite cliqué entre nous, dit Marc Brunet.
En privé, Marc est amical et chaleureux, moins explosif
qu’on pourrait le penser.
»

 

Marc Brunet n’a pourtant pas toujours rigolé. Diplômé en arts et communication du collège privé Jean-de-Brébeuf, à Mont­réal, il a d’abord été organisateur d’activités pour le magasin La Baie du centre-ville de Montréal, puis pour le centre commercial Rockland. Défilés de mode, lancements de parfums, arrivée du père Noël… Au bout de quelques années, il s’ennuie ferme. « Quand on m’a proposé de devenir directeur des événements spéciaux, ç’a été le déclic : je ne voulais pas faire carrière là-dedans. J’ai aussitôt démissionné. »

Six mois de chômage et de réflexion plus tard, il se laisse convaincre par des amis de se présenter à l’École natio­nale de l’humour (ENH). Même s’il adorait écrire des sketchs rigolos au primaire, cet inconditionnel des Lundis des Ha ! Ha ! et du festival Juste pour rire n’avait encore jamais songé à exploiter son talent. « J’ai contacté la directrice, Louise Richer, qui m’a avisé que la date limite pour poser ma candidature était le lendemain. J’ai pondu deux textes en une nuit et j’ai été accepté. » C’était en 1990. Parmi les membres du jury conquis : l’écrivain et scénariste Stéphane Bourguignon, qui enseignait alors les techniques de l’écriture humoristique à l’ENH.

Bourguignon – à qui l’on doit La Vie la vie et Tout sur moi, à Radio-Canada – avait eu du nez. « Dès les premières semaines de cours, mes profs m’achetaient des gags », raconte Marc Brunet. Le pince-sans-rire vend son tout premier pour la somme de 40 dollars à Dominique Lévesque, qui prépare un spectacle avec Dany Turcotte. En plus d’écrire pour le magazine Croc, Brunet est chef rédacteur pour Jacques et Normand sans protection, du duo comique formé par les comédiens Patrice L’Écuyer et Bernard Fortin. « Marc avait déjà un style propre qu’il maîtrisait parfaitement », dit l’auteur des Bougons, François Avard, qui l’a eu comme élève à l’ENH. « J’ai beaucoup appris de lui et il reste un modèle, car son humour ne vieillit pas. »

En 20 ans de carrière, Marc Brunet s’est adapté à toutes les formes d’humour. À la radio d’abord, pour Les midis fous, à CKOI, où il restera quatre ans. « De l’humour fast-food, ce qui m’a appris à travailler sous pression », dit l’auteur, qui n’a jamais souffert de l’angoisse de la page blanche. Il prête aussi sa plume à des poids lourds de l’humour québécois (Anthony Kavanagh, Michel Courtemanche, François Morency, etc.), coscénarise le long métrage Nuit de noces, d’Émile Gaudreault, et écrit pour la télé, notamment pour l’émission éducative Allô prof (Télé-Québec), animée par Martin Matte.

 

Marc Labrèche

 

En 1997, La fin du monde est à 7 heures marque un nouveau début. Quelques semaines avant le lancement de ce téléjournal parodique, Marc Brunet rencontre le futur animateur, Marc Labrèche. « Ça a tout de suite cliqué entre nous, dit-il. En privé, Marc est amical et chaleureux, moins explosif qu’on pour­rait le penser. » Diffusée par la défunte chaîne TQS, cette émission d’un style inédit au Québec sera un succès pendant trois ans. « On inventait le genre au fur et à mesure, à coups d’essais et d’erreurs », raconte l’auteur, qui rédigeait déjà tout ce que Labrèche disait en ondes.

Les deux Marc ne se sont pas quittés depuis. « Au fil des ans, on a élaboré notre façon de faire, explique Labrèche. Chacun complète l’imaginaire de l’autre ; on se relance, on se comprend et on se fait confiance. » Un cas exceptionnel, selon François Avard, qui, de son propre aveu, devient un caméléon lorsqu’il écrit pour un humoriste. « Brunet, lui, n’a pas besoin de se transformer en Labrèche, et vice versa : ce sont deux âmes sœurs », dit-il. Mais s’ils sont devenus des amis, pas question pour les deux Marc de sombrer dans la routine ni de perdre leur esprit critique. « On se tanne très rapidement et on a besoin d’être challengés », dit Brunet.

C’est en tout cas devant un public acquis d’avance qu’ils se retrouvent le lundi soir pour l’enregistrement de 3 600 secondes. Une trentaine de privilégiés – des étudiants, surtout – prennent place au salon Thalia, dans un hôtel-résidence de la rue Sainte-Famille, à Montréal. Bien que quasi quinquagé­naires, Labrèche et Brunet attirent beaucoup de jeunes. « Ils ont un côté « prout-prout » qui ravit les ados, dit l’auteur Pierre-Michel Tremblay. Et Brunet a compris que pour étonner, aujourd’hui, il faut exagérer à la puissance 1 000. »

Banquettes jaunes, foyer central carré, fauteuils moelleux, lampes à lave multicolores… « On se croirait dans un sous-sol des années 1970 à Laval ! » ironise Labrèche en s’installant au bureau qui complète ce décor kitsch. Sur le plateau, l’ambiance est décontractée. Pendant que l’animateur sirote son faux cocktail (de l’eau où baigne une olive), les spectateurs boivent de la bière (de la vraie) et grignotent des chips gratuitement. Tous se paient une bonne tranche de rigolade – aiguillonnés par Jocelyn Laliberté, l’animateur de foule.

 

3600 secondes d'extase

 

Pas besoin de rires en boîte ! Entre chaque prise, Labrèche déconne avec le public ou le caméraman tout en répétant son texte. Chacune de ses saillies déclenche l’hilarité générale. Dissimulé sous une casquette et un grand pull, Marc Brunet rit comme une baleine. Mais il veille au grain, change un accessoire, corrige une phrase, chuchote un conseil à Labrèche, qui éclate de rire…

Les sketchs étant tournés sans public, seuls les liens sont enregistrés au salon Thalia, ainsi que les chroniques des collaborateurs-vedettes – André Sauvé, Paul Houde et Pierre Brassard -, qui écri­vent leurs textes en toute liberté et s’enten­dent comme larrons en foire avec Labrèche. De son côté, Brunet rédige les liens et les sketchs de l’émission (de six à huit par semaine), dont certains en collabora­tion avec Rafaële Germain, elle aussi issue de La fin du monde et du Grand blond.

Rien n’échappe à la moulinette des deux Marc. Qu’il s’agisse de l’infopub sur le chiffon ShamWow (qui éponge les gaffes du maire Gérald Tremblay), des « beautés » du jeu télévisé Le banquier (rebaptisées Marie-Noune, Saphoulia, Pétassia…), des parodies des téléséries Trauma ou Mirador, ou encore de la pub pour le Viagra, ils ont le chic pour repérer ce qui est risible et mettre le doigt sur les travers de nos petites et grandes vedettes. « C’est de la caricature, dit Labrèche. Je n’ai pas le temps de regarder des émissions au complet ni de m’imprégner des personnages, alors je me concentre sur l’élément qui permet de les reconnaître. »

S’il ne vise pas la critique sociale – au contraire des Zapartistes ou de l’humoriste Guy Nantel, par exemple – et ne prétend pas faire réfléchir, le tandem fait cependant plus que divertir. « Ils sont intelligents et allumés par rapport à l’actua­lité, dit Pierre-Michel Tremblay. Leur façon de scruter le monde et de souligner la bêtise oriente notre regard. »

Les sujets sont choisis le lundi matin, au cours d’une réunion dans les bureaux de la maison de production Zone 3. « On discute des nouvelles qui nous ont accrochés, dit Marc Labrèche. Quand l’actua­lité est moins riche, une petite info toute bête peut faire l’objet du sketch de la semaine. » Ont-ils carte blanche ? « Assez, oui ! » Et s’il affirme ne jamais être « volontairement méchant », l’animateur reconnaît avoir pu blesser « en chargeant trop sur l’aspect physique ».

Et les victimes ? « La majorité d’entre elles le prennent très bien », assure Marc Brunet. Réputé pour s’indigner de tout, le journaliste-animateur Jean-Luc Mongrain a même félicité les deux Marc pour la parodie qu’ils ont faite de l’émission Mongrain (TVA) où il s’emportait à cause du prix des fournitures scolaires. Certaines personnalités en mal de notoriété auraient même demandé à être parodiées ! Mais d’autres, comme l’ex-ministre Monique Jérôme-Forget, ont gentiment fait savoir qu’elles s’étaient assez vues. Et Josélito Michaud n’a pas du tout apprécié les décapantes satires de son émission sur le deuil, On prend toujours un train.

Volontiers railleur en ondes, Marc Labrèche ne se permettrait jamais de vexer ses collaborateurs, à commencer par Marc Brunet. « J’ai fait beaucoup de théâtre et j’ai toujours mis des gants blancs avec les auteurs. Cela dit, Marc est très ouvert et veut le meilleur pour l’émission. » L’animateur ajoute qu’il serait mal à l’aise dans l’impitoyable système américain qui régit le Daily Show, de Jon Stewart, et le Colbert Report, de Stephen Colbert (diffusées au Canada sur The Comedy Network). « Il y a plusieurs auteurs, mais ils ne sont payés que si leurs lignes sont choisies ! »

Alors que 3 600 secondes entame sa quatrième – et dernière ? – saison le 10 septembre, les deux Marc pensent déjà à la suite et ruminent plusieurs idées. Travailleront-ils encore ensemble ? Sûrement. S’il « tente d’écrire » un scénario de long métrage et envisage de s’atteler à des documentaires, Labrèche ne s’imagine pas sans Brunet – et l’autre sans lui. « On peut avoir des projets chacun de son côté, mais je sais qu’il sera toujours là. »