Académie française : Dany Laferrière, vu de France

En élisant Dany Laferrière à l’Académie française, les immortels prennent «le risque de retrouver une nouvelle jeunesse».

Photo : Georges Seguin / CC2.0
Photo : Georges Seguin / CC2.0

«Voilà une décision qui fera plaisir à la Belle Province.»

Dany Laferrière est maintenant immortel. L’écrivain québécois né en Haïti a été élu à l’Académie française dès le premier tour du vote, avec 13 voix sur 23. Il prendra place au fauteuil numéro 2, siège autrefois occupé par Alexandre Dumas fils et Montesquieu.

Nul n’est prophète en son pays, dit-on, mais depuis l’annonce, les éloges pleuvent — de la part de la première ministre du Québec, Pauline Marois («C’est un grand honneur pour nous»), du ministre québécois de la Culture, Maka Kotto («J’éprouve un mélange de fierté, d’admiration et de reconnaissance pour ce que vient d’accomplir Dany Laferrière») ou encore du président haïtien, Michel Joseph Martelly («Dany, Haïti est fière de vous !»).

En France, l’auteur de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer est connu et apprécié. En 2009, Dany Laferrière s’était d’ailleurs vu attribuer le prix Médicis pour son roman L’énigme du retour. Aussi, sa nomination n’est pas passée inaperçue.

Pour Grégoire Leménager, du Nouvel Observateur, la nomination de Dany Laferrière, ce «malicieux prince de la langue française», est tout bonnement un «événement».

Cet écrivain-là n’est pas le premier germanopratin venu. L’irrésistible auteur de Je suis un écrivain japonais est un passe-frontière, comme le personnage de Marcel Aymé était un passe-muraille. […] Avec Laferrière, c’est donc un véritable écrivain, mais aussi Haïti et le Québec qui, pour la première fois, font leur entrée à l’Académie française.

Jean-Claude Raspiengeas, de La Croix, se réjouit de voir Dany Laferrière, ce «conteur amusant et caustique, ardent défenseur des grands auteurs», revêtir le célèbre habit vert des académiciens.

L’élection de Dany Laferrière est symbolique à plus d’un titre : ce colosse noir, au rire sonore où percent les accents d’une enfance jamais perdue, est un exilé, écarté entre le tiers-monde et l’Amérique du Nord, qui a trouvé sa vraie patrie dans l’écriture.

[…] Pour Dany Laferrière, « le style incarne un bonheur d’être ». On lui doit cette lumineuse définition qui justifie l’existence des écrivains : « Le livre demeure le fil rouge qui permet aux humains de ne pas se perdre dans le labyrinthe de la nuit. » Cet homme spirituel, bon vivant, dont l’humour écarte la gravité de l’être, se donne parfois en spectacle au fond de sa baignoire pour lire et commenter en public les livres qu’il aime… Avec lui, les Immortels ne vont pas s’ennuyer sous la Coupole. Ils viennent de prendre le risque de retrouver une nouvelle jeunesse.

Mohammed Aissaoui, du Figaro, explique quant à lui pourquoi Dany Laferrière était le candidat idéal pour le siège laissé vacant par l’écrivain d’origine argentine Hector Bianciotti, décédé en 2012.

Vous connaissez les critères pour être élu à l’Académie française ? Le bon profil académique a été défini en une formule par Jacques Chastenet, diplomate et historien, qui a siégé sous la Coupole de 1956 à 1978. Il avait dit devant Maurice Druon : « Il faut avoir du talent, de la notoriété et être de bonne compagnie ». […] Assurément, c’est un grand écrivain et un homme délicieux qui fait son entrée au sein de la vénérable institution.

[…] Son humilité et sa gentillesse ont séduit tous ceux qui l’ont approché. C’est aussi un homme de parole. Il connaissait ses chances d’être élu, mais il a tenu à honorer un engagement: il se trouve aujourd’hui à Port-au-Prince pour inaugurer le premier salon du livre de Haïti. « C’est un grand jour pour l’Académie et pour la langue française », affirme-t-on Quai Conti.

Âgé de 60 ans, Dany Laferrière sera le plus jeune immortel de l’Académie française, qui s’est donnée pour mission de «donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences». Le premier étranger élu a été l’Américain Julien Green, en 1971. Selon Hélène Carrère d’Encausse, membre et secrétaire perpétuel de la vénérable institution fondée par le cardinal de Richelieu en 1635, le passeport des candidats importe peu puisque «la nationalité, c’est la langue».

La France, disait Fernand Braudel, c’est d’abord la langue française. Si la France s’est montrée de tous temps plus ouverte que d’autres aux cultures du monde c’est qu’elle ne doutait pas de son identité, ni de sa propre culture, ni de son propre langage. Elle ne doutait pas d’elle-même.

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Laferrière était dans le premier avion envoyé par Harper en Haiti pour sortir les Canadiens de là.
Pendant ce temps, les Québécois se fendaient en quatre pour envoyer des secours sur place.

Un grand écrivain sans doute. Mais certainement pas un grand homme

Oui, c’est bien vrai que le remplaçant de Montesquieu s’est sauvé en vitesse lors du séisme en Haïti. Monsieur Dany a le talent de jouer sur les mots, comme on dit. Mais le vrai travail sur le terrain, ce sont d’autres Québécois qui l’ont accompli. Je suis content de voir que d’autres que moi savent aussi que ce grand homme s’est défilé à bord du premier avion…sans se fatiguer, si vous me permettez ce jeu de mots…

En français, il faut dire courir la chance et non prendre un risque quand il s’agit d’un commentaire positif. Vous devriez corriger le titre de votre article. On dit, par exemple, risquer de mourir. Cependant, il faut dire courir la chance de gagner à la loterie.

Bonjour ! Il s’agit d’une citation, il n’y a donc pas de raison de corriger quoi que ce soit. Si vous avez des commentaires sur cette formulation, je vous laisse les adresser à Jean-Claude Raspiengeas, de La Croix, qui est l’auteur de ces mots. Merci et bonne journée !

J’ai été profondément étonnée, et même choquée, à la lecture des commentaires ci-dessus. Alors que tant de personnalités du monde littéraire s’entendent pour saluer les qualités d’écriture et de coeur de Dany Laferrière, il s’en trouve parmi mes compatriotes quelques uns pour l’accuser de n’être pas resté en Haïti les jours suivant le tremblement de terre. Ce genre de commentaire relève d’un type de méchanceté, comme de la jalousie, que l’on retrouve chez bon nombre de Québécois, incapables de reconnaître et de saluer le succès des autres. Dany Laferrière n’a peut-être pas pris de pelle et de pioche pour creuser les débris en 2010, mais de par son esprit vif, sa culture, son intelligence, l’inventivité et la fraîcheur de sa langue, il nous a été et continue d’être d’un grand apport pour la francophonie. Pour le Québec en particulier, où l’on a besoin de modèles qui remettent à l’honneur la culture (générale, pas seulement québécoise), l’amour des livres et des écrivains et une langue châtiée pour décrire le temps glorieux de son enfance et les méandres de l’exil dans un pays de froid. Toutes mes félicitations M. Laferrière, merci pour vos livres et pour votre présence parmi nous!

A un journaliste qui lui demandait suite au tremblement de terre qui a fait des centaines de morts à haiti, « allez-vous aller sur le terrain aider vos compatriotes dans le besoin suite à ce cataclisme » il a répondu ce qui suit » non , je suis un intellectuel Moi » OH… mon estime pour cet homme depuis ce temps est à zéro.

Elle était bien cette image de vieillards « prenant le risque » de redevenir jeune !

Chapeau aux deux lecteurs qui, au milieu du concert d’éloges, rappellent avec raison la fuite de Laferrière lors du séisme.