Accepter la défaite

« Les épreuves, tout le monde le sait, font grandir. La souffrance, si difficile à accueillir soit-elle, pousse à la réflexion et à l’amélioration », témoigne notre chroniqueuse Marilyse Hamelin.

Photo : Andréanne Gauthier

Désolée pour la longue interruption. Je me suis trouvée à plonger dans un grand trou récemment et j’ai dû m’avouer vaincue. À mon corps défendant même. Il se trouve que le conte de fées que je me récitais chaque matin depuis une décennie n’était qu’une fable. Il le savait, lui, et ce, depuis longtemps. Il m’aura suffi d’enfin l’admettre, une bonne fois pour toutes.

Après avoir déployé l’énergie de la survie pour trouver un appartement coquet en pleine pénurie du logement et orchestrer un déménagement en un temps record, je fus lessivée physiquement, moralement, intellectuellement. Clouée au lit plusieurs jours par un vilain virus à deux reprises en un mois à peine, j’ai subitement perdu la voix, une première en ce qui me concerne. Je me suis retrouvée totalement aphone pendant toute une semaine, ce qui équivaut à perdre pas mal tous mes moyens pour la pie bavarde que suis.

Et puis, si vous trouvez que l’internet et les réseaux sociaux vous grugent votre qualité d’attention, essayez la séparation éclair. Plus. Moyen. De. Lire. Une. Ligne. Encore moins d’écrire. Même pas moyen de suivre le fil de l’intrigue d’une quelconque série un tant soit peu complexe. Le degré zéro du cerveau.

Remarquez, il y a toute sorte de trous dans lesquels on peut tomber. Comme celui de la narratrice de La mort du roi, l’excellent premier roman de Gabrielle Lisa Collard, qui touche le fond et perd complètement les pédales après la mort de son fidèle compagnon de vie, un adorable berger allemand. Ça faisait longtemps qu’un récit m’avait à ce point secouée. Peut-être entre autres parce que je fais partie de ceux qui ont aimé à mort un chien et qui se reconnaissent dans la souffrance vive décrite par l’autrice avec une fabuleuse acuité.

Il faut dire que ce trou-là résonnait de surcroît avec celui dans lequel je me trouvais soudainement plongée et dont je n’arrivais pas à me sortir, malgré toutes mes simagrées et gesticulations. Et c’est là que je suis tombée sur un autre petit bijou de livre, celui de l’humoriste Léa Stréliski, bienveillamment intitulé La vie n’est pas une course.

La mère de trois petits (c’est très présent dans le livre) en a long à dire sur le sentiment d’être écrasée par ses propres désirs irréalistes et, surtout, par la cassette intérieure autodémoralisante de la dépréciation et de la comparaison, qui ne mène qu’à la détestation de soi. À boutte de la pression pour atteindre la réussite sociale, à boutte du désir trop répandu d’être meilleure que les autres et de viser « la plus haute marche du podium, coût que coûte, parce que si tu ne sacrifies pas tout ce que t’as pour ton rêve, t’es un perdant », elle a développé d’urgence un système régulateur d’hygiène mentale.

L’élément déclencheur ? Elle s’est vue répondre aux attaques gratuites d’un quidam sur Twitter et en a ressenti une profonde honte. « Au fond je voulais faire semblant que rien ne m’atteignait. Et ça m’a dégoutée. »

J’ai adoré la révolte manifeste de l’autrice contre l’état d’esprit ambiant, qu’elle qualifie de fuite en avant. « On a avalé aveuglément la prémisse. Comme un Dieu que l’on doit servir. Tu performes beaucoup, tu existes beaucoup. Mais qui a dit ça ? Comment a-t-on simplement accepté qu’être le plus admiré soit ce que la vie proposait de gagner ? ». Tout cela rend fou, dit-elle. Alors on fait quoi ? Eh bien, il faut accepter d’être vaincue, pour mieux commencer à vivre, allégée de tous ces « j’aurais tant voulu » et « si seulement ». Accepter ses forces, ses faiblesses, sa grande imperfection.

Je ne vous le divulgâcherai pas davantage pour laisser intact le plaisir de parcourir ce microrécit, redoutablement bien écrit. Mais j’aimerais que tous ceux que j’aime le lisent, et pas seulement les femmes, si jamais il était nécessaire de préciser qu’un petit livre à la couverture rose bonbon rédigé par une « créature du sexe faible » puisse néanmoins propager un propos universel.

Cultiver et moissonner

Dans un monde où les écolos — j’en suis — appellent de tous leurs voeux à la décroissance, la seule croissance souhaitable demeure celle de l’intelligence émotionnelle des individus. Et les épreuves, tout le monde le sait, font grandir. La souffrance, si difficile à accueillir soit-elle, pousse à la réflexion et à l’amélioration.

Ce qui a significativement amélioré mon mieux-être dernièrement fut de réaliser combien le pool des forces et des faiblesses est le même chez tous les humains. Elles sont juste distribuées dans un ordre différent. D’ailleurs, si vous voulez découvrir quelles sont les vôtres, ce petit test gratuit en ligne que m’a fait suivre le psychologue Jacques Forest est tout à fait rigoureux. Ne serait-ce que pour la radiographie de notre psyché qu’offrent les résultats, ça vaut la peine. Ma soeur et moi l’avons fait et, grosso modo, il se trouve que ses points forts sont ceux que je dois améliorer tandis que mes forces sont ses faiblesses. Ça aide à relativiser hein ?

En voulez-vous encore du lâcher-prise ? Je me suis délectée des paroles du psychologue et psychanalyste Nicolas Lévesque, récemment invité au micro de Marie-Louise Arsenault, qui a déclaré que c’est ok parfois d’être au neutre, de ne pas savoir précisément ce que l’on a, d’attendre. J’aime bien cette idée de se donner la permission de ne pas toujours aller bien.

J’irais même plus loin, je pense qu’une avenue intéressante consiste à faire « le deuil de soi » de son vivant, pour mieux aller vers les autres. Cette magnifique formulation, je l’ai entendue lors de l’enregistrement du nouveau balado conceptualisé et animé par Rose-Aimée Automne T. Morin intitulé Comme disait. La prémisse de l’épisode que j’ai eu la chance d’entendre est « si je devais mourir demain » et j’ai hâte qu’il soit disponible sur la nouvelle application de Radio-Canada OHdio pour le réécouter.

Il me semble que cette idée de faire le deuil de soi est une magnifique invitation. Après tout, ce n’est pas facile de trouver la sérénité devant la perspective de la non-existence. Parlez-en à l’écrivain Patrick Senécal, qui publie ces jours-ci un roman abordant la peur de la mort. En entrevue, l’écrivain à succès a avoué avoir du mal avec l’idée que « le party se poursuive sans lui ». Je le comprends et j’apprécie sa candeur à l’admettre.

Je crois qu’on peut aussi y aller par étape et que ce n’est pas plus mal. À commencer par faire le deuil du couple (ou à tout le moins de la relation parfaite), le deuil des aspirations non réalisées, le deuil de ses regrets aussi. Oui oui, de ses regrets. C’est une grosse part de soi, de son identité, à laisser aller. Il est moins aisé qu’il n’y paraît de s’en libérer

Comme l’écrit dans son petit livre rose ma nouvelle gourou au prénom commençant par « L » et finissant par « a » : être heureux demande un effort. « C’est pourquoi je pense qu’il est plus courageux de l’être, dit-elle, avant d’ajouter que notre monde a bien besoin de femmes. De beaucoup de vraies femmes, qui se cherchent, qui arrêtent de vivre pour le regard des autres. Qui se laissent pousser intérieurement. »

Amen.

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2 commentaires
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Merci pour votre article si réconfortant.
Vous avez fait ma journée car je traverse en tout point ce que vous décrivez ici.
Merci mille fois.

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WOW. Impressionnée je suis. Belle écriture Madame. C’est ce que j’avais besoin de lire en plein aujourd’hui. Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous. Merci.

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