Adieu, vert paradis

Extrait du roman Adieu, vert paradis, par Alexandre Lazaridès, publié avec l’aimable autorisation des éditions VLB.

Arrivée

Des coups discrets se font entendre à la porte. L’enfant saute du lit pour aller ouvrir ; c’est jeudi, jour de congé scolaire, il se réveille alors invariablement plus tôt que les jours de classe ; les parents et le grand frère dorment toujours ; l’horloge du couloir n’a pas encore sonné sept heures ; c’est une journée au cœur de l’hiver plus fraîche que d’habitude. Il entrebâille la porte rien que la largeur d’un œil ; des émeutes ont éclaté dans la ville le samedi précédent, et il a été très impressionné par la prédiction du père, celle que « la racaille va gouverner », peut-être parce qu’il ne sait pas exactement ce que veut dire « racaille » ; tout le monde a peur depuis, et les portes restent verrouillées ; l’enfant se tient donc prêt à pousser un grand cri pour alerter la maisonnée s’il le faut.

Sur le palier, il y a tout juste une fille du pays, d’un âge indéfinissable ; elle ne dépasse l’enfant que d’une tête à peine. Elle a l’air si malingre qu’il croit d’abord que c’est une de ces mendiantes qui font inlassablement du porte-à-porte ; il s’apprête à la renvoyer à la pitié de Dieu dès la première supplication, mais elle n’ouvre pas la bouche et garde la tête baissée.

Rassuré par sa contenance empreinte de timidité, l’enfant ouvre plus largement la porte. La jeune inconnue agrippe des deux mains un maigre balluchon serré contre son ventre ; elle porte un chandail troué en plusieurs endroits sur une robe paysanne défraîchie qui lui descend aux chevilles, et sa tête est enveloppée jusqu’à mi-front d’un foulard vert bordé d’une frange à pompons multicolores qui lui égaye un peu la mine. Elle regarde l’enfant furtivement, puis baisse vite les yeux pour cacher un léger strabisme, un sourire de gêne toujours fi gé sur ses lèvres très pâles.

Derrière elle se tient une femme de petite taille, sa mère sans doute, enveloppée de la tête aux pieds du vaste drap noir destiné à dérober les formes féminines aux regards impurs des hommes ; de sa main décharnée, elle tient un pan du drap rabattu sur la moitié de son visage ; on ne voit qu’un œil, le gauche, exorbité et inquiétant, ainsi qu’une partie de sa joue, à la peau étonnamment blanche, beaucoup plus en tout cas que celle de sa fille. Elles ne bougent pas quand la porte s’ouvre tout à fait ;

les deux sont comme pétrifiées.

L’enfant, surpris par cette apparition matinale, demande enfin « vous êtes qui, vous deux ? » La femme répond respectueusement avec l’accent typique du sud « pardon, mon fils, je suis venue vous remettre ma fille ; c’est elle qui est la nouvelle domestique que la maîtresse votre mère a demandé de voir, celle que sa maraîchère, ma cousine germaine, lui a recommandée il y a dix jours ; dites-lui, je vous prie, qu’elle n’aura pas à se plaindre d’elle, la petite est vaillante ; qu’elle en fasse ce qu’elle voudra, comme si c’était sa propre fille ; elle est à vous maintenant ». Elle se tourne ensuite vers sa fille pour l’admonester « et toi, n’oublie aucune des recommandations que je t’ai faites dans le train ; tu seras dans un paradis ici, nourrie, logée et protégée contre tout mal, chez des gens comme il faut ; garde-toi de fâcher tes maîtres et de gaspiller la chance qui t’est tombée du ciel, tu as compris, idiote ? » En signe d’acquiescement, la fille hoche sa tête qu’elle tient toujours baissée.

Comme d’autres bonnes sont passées chez eux, l’enfant a appris que, dans ce peuple si pauvre, les filles n’ont pas droit à l’éducation, à peine à l’existence ou au nom ; ce sont des bouches à nourrir qu’il faut transformer au plus vite en mères ; pour cela, elles entrent souvent en domesticité dès l’enfance, pour réunir la dot d’un mariage aussi précoce que malheureux ; puis, c’est le retour à la domesticité, mais, cette fois, avec une nichée de mômes affamés ; et celles qui restent stériles sont abandonnées à leur sort. Leurs parents préfèrent les voir servir chez les « étrangers », de langue, de mœurs et de foi pourtant différentes ; elles y sont traitées, dit la voix publique, de façon plus humaine, mieux payées aussi que dans les familles « locales » chez qui certaines de ces malheureuses subissent de constants mauvais traitements, au point de préférer parfois s’enlever la vie.

C’est en tout cas ce que l’enfant se rappelle avoir entendu la mère raconter entre deux portes à une voisine de palier récemment emménagée et qu’il fallait initier à l’histoire de l’immeuble. Il y a de cela deux ans, la jeune domestique des voisins du dessus s’était aspergée d’essence, avait mis le feu à ses habits et s’était échappée en hurlant d’effroyables malédictions contre ses maîtres parce qu’elle n’en pouvait plus de se faire tabasser. La mère porte l’index à son œil dilaté d’indignation pour souligner qu’elle a vu, de ses propres yeux vu, une torche vivante dévaler l’escalier et disparaître deux étages plus bas, et qu’elle en fait des cauchemars jusqu’à présent. « Ce sont des choses qui arrivent, conclut-elle sur un ton apitoyé, mais que Dieu nous en garde ! » La voisine clappe de la langue tout au long du récit qu’elle écoute les mains contre les joues en signe d’épouvante. L’enfant se sent fier d’appartenir à une famille beaucoup plus humaine que celle du sixième ; il va le démontrer tout de suite à la nouvelle petite bonne pour qu’elle se sente en confiance avec lui.

Il l’invite donc à entrer avec sa mère, mais celle-ci pousse sa fille dans le dos et s’apprête aussitôt à redescendre, la main déjà sur la rampe ; l’enfant en est soulagé parce qu’il a peur de ces femmes en noir. Quand elle la voit sur le point de s’en aller, la petite bonne dit à voix basse « tu vas me manquer, mère », puis, beaucoup plus fort, criant presque « ne me laisse pas seule, j’ai peur, mère ! » Rien n’y fait ; elle doit refouler son sanglot, se résigner à l’abandon ; la forme noire s’éloigne vivement sans répondre à l’appel de détresse et disparaît après la volée de marches, au coude de l’escalier ; l’écho de ses pas faiblit au fur et à mesure qu’elle gagne les étages inférieurs, jusqu’à son extinction totale.

L’enfant dit alors à la petite bonne d’un ton presque familier « mais entre ! entre ! maman dort encore ». Il la prend par la main, elle pénètre à pas lents, se met à croupetons près de la porte après avoir enlevé ses sandales éculées qu’elle range à ses côtés, dit sans même regarder alentour « c’est un vrai palais chez vous, ma mère a raison, j’ai beaucoup de chance », et ne dit plus mot, son balluchon toujours serré contre le ventre. L’enfant lui demande son nom ; elle le lui dit, ajoutant spontanément d’une voix plus claire qu’elle vient d’avoir quatorze ans ; il lui répond fièrement qu’il n’en a pas tout à fait sept, et lui révèle en retour son nom de baptême, celui qu’il tient pour seul vrai, mais qui sonne « étranger » à la langue du pays et doit sans doute être très difficile à prononcer pour elle. Il la voit tellement gênée qu’il lui dit doucement « j’ai l’impression de t’avoir déjà vue », elle répond sans lever les yeux « c’est la première fois que je quitte mon village pour venir dans votre ville », il demande « c’est loin ? », elle s’exclame « oh, oui ! c’est au bout du monde ; nous avons pris le premier train, celui de cinq heures du matin, le voyage a duré plus d’une heure, nous avons marché presque une autre heure pour arriver de la gare centrale jusqu’ici ; je ne savais pas que notre beau pays était si grand ». Elle doit venir en effet de loin, car elle a comme sa mère cet accent que les citadins, avec un geste qui rappelle celui qu’on fait pour chasser les mouches, appellent « paysan ». L’enfant lui dit avec un sourire moqueur « tu ne parles pas très bien la langue de ton beau pays », elle répond en baissant la tête « pardon, excusez-moi, c’est comme ça qu’on parle dans mon village ».

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