Affaires non classées

La mise au point de nouvelles techniques d’enquête, notamment l’analyse d’ADN, a eu un effet non négligeable sur la littérature policière, où les histoires de crimes non résolus (les cold cases, comme on dit dans le jargon) forment désormais une classe à part. Mystères opaques devenus insondables avec le passage du temps, ils requièrent, pour être élucidés, des détectives à l’âme d’archivistes qui refusent de classer le dossier.

Au Québec, on peut maintenant compter sur l’acharnement de Francis Pagliaro, sergent-détective au Service des crimes contre la personne de la Sûreté – et étudiant en philosophie à temps perdu. Dans L’inaveu (en lire un extrait >>) , il consacre ses vacances à tenter de déchiffrer un vieux registre trouvé dans la maison d’un comptable décédé. D’après les entrées, qui remontent à 1973, le comptable semble avoir été mêlé au trafic d’armes et de stupéfiants, et même au meurtre jamais résolu d’une fillette. Intimidation, corruption poli­cière, avec, en prime, une explication fort instructive des pro­cé­dures judiciaires québécoises… Richard Ste-Marie nous livre un roman convaincant qui, on l’espère, deviendra le tome inaugural d’une longue série.

La brigade criminelle du Danemark a aussi son unité des dossiers réactivés : le département V. C’est là que travaillent l’inspecteur Carl Mørck et son assistant d’origine syrienne, Assad – duo d’enfer créé par le talentueux Jussi Adler Olsen. Dans Profanation, ils s’attaquent à une série de meurtres horribles commis il y a 20 ans et s’attirent les foudres de leurs supérieurs quand ils se mettent à soupçonner trois membres de la classe dirigeante de Copenhague qui ont, jusqu’à présent, joui de l’impu­nité conférée par le pouvoir et l’argent. Tout dans ce roman est dérangeant, depuis les parties de chasse des coupables, pour qui même l’homme est du gibier potentiel, jus­qu’aux méthodes d’interrogatoire d’Assad, qui oublie parfois qu’il n’est plus en Syrie. Olsen, heureusement, tempère cette violence par un humour mordant, qui n’épargne surtout pas la très conservatrice société danoise.

Le réexamen des preuves est une tâche qui convient particulièrement aux journalistes (dans la série Millénium), aux anthropologues judiciaires (dans les romans de Kathy Reichs) ou encore aux avocats comme Mickey Haller, le plus flamboyant héros de Michael Connelly. Dans le tout récent Volte-face, Haller accepte de tenir le rôle du procureur dans un nouveau procès contre un homme ayant passé 24 ans en prison pour le meur­tre d’une fillette. Comment s’y prendra-t-il pour le faire recondamner, alors que l’analyse d’ADN l’innocente et que le seul témoin de l’affaire a changé sa version des faits ? Haller fait ici une éclatante démonstration de stratégie judiciaire, mais, comme toujours dans les romans de Connelly, lorsque l’affaire est finalement classée, elle est loin d’être close.

L’inaveu, par Richard Ste-Marie, Alire, 242 p., 13,95 $.

Profanation, par Jussi Adler Olsen, Albin Michel, 544 p., 32,95 $.

Volte-face, par Michael Connelly, Calmann-Lévy, 440 p., 32,95 $.

 

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Le monde à l’envers


Au Québec, on connaît surtout Éric Fottorino pour ses 20 romans, mais il a aussi passé sa vie au quotidien Le Monde, qu’il a dirigé de 2007 à 2011. Dans ses mémoires, intitulés Mon tour du « Monde », il ne se contente pas de faire le récit de sa brillante carrière. Il raconte ses grands reportages en Afrique, ses rencontres avec des êtres exceptionnels et les dessous moins glorieux du métier : les guerres de pouvoir au sein de la vénérable institution, les crises financières d’un navire qui menace de couler parce que les lecteurs préfèrent désormais naviguer sur la Toile. Il réserve toutefois le meilleur pour la fin : ses démêlés avec Sarkozy, dont il démontre la petitesse dans un portrait assassin. Une inspirante leçon de journalisme autant que d’écriture. (Gallimard, 544 p., 34,95 $)

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