Agence : quand l’intelligence artificielle dirige un film

Parce qu’elle carbure à l’intelligence artificielle, la production canadienne Agence offre un cinéma nouveau genre, avec une histoire qui change d’une présentation à l’autre et dont les personnages sont dotés d’une volonté propre.

Agence est une oeuvre dynamique qui allie récit cinématographique, l’intelligence artificielle et l’interactivité. Photo : Transitional Forms/ONF.

Dans le film en réalité virtuelle Agence, le spectateur devient un être tout-puissant grâce à une manette qui lui permet de déplacer des personnages et de planter des fleurs mystérieuses. Ces actions influencent la manière dont cinq petits personnages interagissent entre eux et avec leur environnement. Pendant une présentation, tous les petits êtres peuvent finir par s’entretuer à cause de leur obsession pour une fleur, tandis qu’à la suivante, guidés par le spectateur, ils parviendront à trouver un équilibre et à vivre paisiblement. L’histoire, qui dure en moyenne de 5 à 10 minutes, n’est jamais la même.

« C’est pour cette raison que le film recommence aussitôt terminé. Il joue en boucle, pour permettre de vivre une nouvelle petite histoire chaque fois », explique le créateur du film, Pietro Gagliano, en entrevue avec L’actualité.

Coproduction de l’Office national du film du Canada et de Transitional Forms, Agence est une véritable prouesse technologique, avec différents systèmes qui interagissent entre eux et deux types d’intelligences artificielles.

Si certains personnages sont pourvu d’une intelligence artificielle rappelant celle utilisée généralement dans les jeux vidéos (où les réactions possibles d’un personnage face aux stimuli extérieurs sont programmées à l’avance), d’autres ont plutôt été créés à l’aide de réseaux antagonistes génératifs, c’est-à-dire qu’ils vivent l’histoire des millions de fois et apprennent à réagir en fonction de ce qui leur arrive. La technologie (dont l’un des pères est le chercheur montréalais Yoshua Bengio) est notamment utilisée pour le traitement d’images comme les hypertrucages, pour la traduction automatique et pour la transcription de texte, mais c’est la première fois qu’elle est déployée dans une œuvre de ce genre.

Les premiers personnages, dotés d’une intelligence artificielle traditionnelle, sont prévisibles et permettent à Pietro Gagliano de mettre en place les grandes lignes de l’histoire. Les seconds sont toutefois plus imprévisibles et contribuent à faire d’Agence un film aux possibilités pratiquement infinies.

Même s’il peut être utile de comprendre la mécanique derrière Agence lorsqu’on regarde le film, posséder des connaissances en intelligence artificielle n’est pas nécessaire pour l’apprécier. Le créateur du film espère que celui-ci va amener les spectateurs à s’intéresser à la technologie. « On doit prendre un moment pour réfléchir à l’intelligence artificielle et au fait qu’on joue un peu à Dieu, dit-il. J’espère que notre petite production indépendante va contribuer à la réflexion. »

Pietro Gagliano souhaite aussi intéresser les technologistes créatifs, qui connaissent déjà bien l’apprentissage machine et l’intelligence artificielle. Son équipe compte d’ailleurs rendre accessible au public le code source de quelques technologies mises au point pour le film. « Certains pourront ainsi créer leurs propres intelligences artificielles, et on veut leur permettre de les intégrer dans Agence. Le film va donc pouvoir continuer de vivre et d’évoluer après son lancement », explique-t-il.

Un cinéma nouveau genre

Agence naviguant à mi-chemin entre le jeu et le film, Pietro Gagliano et son équipe ont imaginé le terme « film dynamique » pour le décrire. Le réalisateur ontarien ne s’en cache pas, il espère que le concept fera boule de neige.

« Le potentiel de ces expériences vivantes est incroyable. C’est vraiment excitant », lance-t-il. Agence est un film en réalité virtuelle, mais le concept de film dynamique pourrait aussi être repris pour des jeux vidéos, des vidéoclips et bien plus. « Personnellement, je prévois faire du contenu dynamique pendant encore plusieurs années », poursuit le créateur, qui a notamment à son actif deux prix Emmy, deux Webby et un Lion de Cannes.

Même s’il travaille toujours au peaufinage des outils qui permettront à Agence d’avoir une seconde vie et de bénéficier des efforts d’autres technologistes, Pietro Gagliano a déjà hâte à la prochaine étape.

« Nous avons beaucoup appris avec Agence, et cet apprentissage pourra être réinvesti dans nos futures créations », dit-il. Avec son studio, le créateur fait par exemple des expériences avec GPT-2 et GPT-3 — des outils d’intelligence artificielle capables de générer automatiquement du texte réaliste —, ce qui pourrait permettre de créer des dialogues qui varieraient d’une présentation à l’autre dans leur prochain film dynamique.

Agence est l’un des 23 films en compétition officielle dans la catégorie Venice VR Expanded de la Mostra de Venise. Exceptionnellement, en temps de pandémie, ceux qui possèdent un casque de réalité virtuelle peuvent s’inscrire sur le site du festival pour accéder aux œuvres depuis leur domicile. Les films sont aussi présentés au Centre Phi à Montréal jusqu’au au 12 septembre.

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