Aimerez-vous le Ducharme nouveau ?

Dans Gros Mots, l’insaisissable Réjean Ducharme, persécute son lecteur comme jamais; Stéphani Meunier le lit, mais ne l’imite pas.

Il y a, par exemple, des phrases de ce genre: « Je peux rester tout le temps allongé sans bouger, parce que j’ai tout le temps et, comme c’est tout ce que j’ai avec un amour qui a les mêmes propriétés fluides exactement, toute faculté de baigner dedans, me laisser dissoudre et dissiper, remplir en m’en remplissant une perfection sans bords, l’immobile propreté de ce que nul n’a touché, n’a raisonné, de ce dont nul n’a usé, n’a rien fait, moi le premier. »

On comprend, bien sûr, mais il faut que les neurones travaillent fort. Le plus clair, c’est que Réjean Ducharme fait tout pour nous compliquer la lecture, la vie. Il nous avait prévenus, dans les premières pages du Nez qui voque, paru en 1967: « Mes paroles mal tournées et outrageantes, écrivait-il, éloigneront de cette table, où des personnes imaginaires sont réunies pour entendre, les amateurs et les amatrices de fleurs de rhétorique. » Mais entre l’écriture, nette et vive comme une flèche, du Nez qui voque, et les circonlocutions volontairement laborieuses de Gros Mots, on a fait beaucoup de chemin. Même dans Dévadé et Va savoir, les romans précédents, également soumis à une certaine torture linguistique, Ducharme consentait à nous raconter une histoire à peu près comestible. Tout baigne, ici, dans une confusion évidemment préméditée: les personnages – notamment une « Petite Tare » à laquelle nous reviendrons – n’ont pas un état civil exactement déterminé, c’est le moins qu’on puisse dire, et le récit nous égare en nous transportant sans crier gare d’une situation à une autre, d’un lieu à un autre. Petite complication supplémentaire: le narrateur lit, dans un manuscrit trouvé par hasard, une histoire qui ressemble étrangement à la sienne, et même s’y mêle.

Mais nous sommes bien chez Ducharme, le Ducharme de toujours, celui qui ne cesse pas de nous convaincre, depuis L’Avalée des avalés, qu’il est un écrivain majeur de ce temps, un des plus grands qui se soient manifestés au Québec. La déglingue du narrateur, les tourments que lui infligent l’amour et les choses de la chair se reconnaissent aussitôt. La Petite Tare, figure (assez perverse, merci) de l’amour absolu, prend la relève de toutes ces jeunes femmes évanescentes qui occupent l’espace ducharmien. Exa Torrent, la torturée, dont Johnny partage la vie (pour ainsi dire), avec qui il échange des coups physiques et psychiques, n’est pas sans parenté non plus avec quelques femmes des romans antérieurs, même si elle pousse les choses un peu plus loin. Et enfin, dans la bouche du narrateur, ce sont bien toujours les mêmes mots que l’on retrouve, ceux qui – parfois dans des phrases splendides qui semblent arrachées au narrateur – disent le besoin et le désespoir d’aimer, le mépris de soi, la fascination du néant, le vertige du vide. Le nom d’Emily Dickinson, la grande recluse d’Amherst (Massachusetts), qui écrivit au 19e siècle quelques-uns des plus beaux poèmes conçus en terre américaine, mais ne les publia jamais, apparaît à quelques reprises dans Gros Mots, comme pour nous avertir que la tendresse, la plus fragile tendresse, celle qui n’ose même pas se dire, n’est pas absente de ce récit qui est à certains égards, disons-le, horrifiant, le plus étrange, le plus dérangeant que Réjean Ducharme ait écrit.

Il peut sembler incongru de placer, à côté du roman de Réjean Ducharme, le livre de nouvelles d’une jeune femme qui en est à sa première publication. Mais Stéphani (sans e) Meunier parle de Ducharme, à la page 110, et cette seule mention crée un petit lien de parenté entre les deux livres. « C’était, écrit-elle au sujet d’un couple, un nous comme en rêvent les personnages de Ducharme. Sauf que les personnages de Ducharme, ils ne réussissent pas à atteindre ce nous. »

Les personnages de Stéphani Meunier n’y réussissent pas plus. Dans plusieurs des nouvelles d’Au bout du chemin, une jeune femme, qui écrit parfois, va passer des heures dans les bars, rencontre des hommes, vit quelques aventures qui se terminent assez tôt par des ruptures. Mais rien n’est moins violent, moins tragique que ces histoires, racontées dans des phrases très courtes, sans éclats d’émotion. La jeune femme, de nouvelle en nouvelle, se dirige vers une solitude qui sera finalement son lieu choisi, le lieu de l’écriture. Elle semblait aller à la dérive, de bar en bar, mais c’était vraiment un chemin qu’elle suivait, moins vers l’amour que vers l’austère obligation d’écrire. L’image du lac, impliquant limite et profondeur, qui a dans le livre une présence presque obsessive, traduit très justement cet appel.

L’écriture de Stéphani Meunier a du ton. Composée de phrases banales en apparence, attachées à la description minutieuse du réel, des choses, selon une esthétique minimaliste, elle n’évite pas toujours les longueurs, les effets de simple accumulation, les répétitions qui font atterrir dans les bras de son héroïne des garçons de peu de réalité. Mais il suffit d’une phrase, de temps à autre, pour que le sentiment fort de la vie reprenne ses droits. « Je vieillis, et on dirait que je ne sais plus rien. Sauf que le vent est doux sur mon visage, le soleil chaud sur ma tête, et que j’aime le bruit des feuilles dans le vent. »

Gros Mots, par Réjean Ducharme, Gallimard, 311 pages, 27,95$.

Au bout du chemin, par Stéphani Meunier, Boréal, 150 pages, 17,95$.

Gros Mots

Oui, vivre peu mais vivre mieux, une demi-heure, un quart d’heure par jour s’il le faut, mais d’amour, au prix d’être forcé de tuer tout le reste du temps, et de crever avec. Ce n’est pas pour tout le monde, bien sûr. Rien que pour les sensibilités exceptionnelles, investies d’une mission en tant que telles. Et que grételles. Comme dirait Walter.

Réjean Ducharme