Ainsi fait, fait, fait Marcelle Hudon

Délicatement, elle démêle les fils d’une marionnette, comme elle le ferait des cheveux d’un enfant. Marcelle Hudon, qui a animé les figurines de Passe-Partout, règne dans le peloton de tête des artistes interdisciplinaires?: théâtres d’ombres et d’objets, arts plastiques, jeu masqué, cirque, vidéo, chant, danse, et on oublie sûrement quelque chose. Éparse?? Elle se rassemble sous une seule étiquette?: «Fondamentalement marionnettiste.»

Platon appelait le marionnettiste o thaumatopoios, «le faiseur de prodiges». Il y a de ça chez Hudon, qui cosigne Die Reise — spectacle hommage à Felix Mirbt, le génie de la marionnette — avec Francis Monty et Olivier Ducas, directeurs artistiques du Théâtre de la Pire Espèce (Ubu sur la table, un triomphe ici et en Europe).

Vous n’êtes pas un peu grande pour jouer avec des marionnettes ?

Une partie de l’éducation des Québécois s’est faite devant la télé avec Pépinot et Capucine, Bobinette, Passe-Partout, etc. Ce qui renforce peut-être l’idée que la marionnette s’adresse aux enfants. Pourtant, depuis des siècles, il s’agit d’un divertissement pour adultes, notamment en Orient, où c’est un art sacré. En Europe de l’Est, la marionnette a longtemps servi d’outil de contestation. Et rappelons que Guignol est une sorte de bouffon satirique qui remet en question la politique du roi.

Photo : Jocelyn Michel

Pourquoi avez-vous choisi ce moyen d’expression ?

J’aime la marionnette pour sa symbolique, les possibilités qu’elle ouvre à la métaphore et à la fantasmagorie. Elle laisse un champ d’investigation immense à la représentation.

Mais qu’est-ce qu’elle a de plus que le comédien ?

Elle peut voler, pondre un œuf, se cacher dans un sac à main. Demandez ça à un acteur?!

Qui était Felix Mirbt [1931-2002] ?

Né en Allemagne, débarqué au Québec en 1953, il a inspiré des générations de marionnettistes. Comme ses spectacles marquants [Woyzeck et Le songe] remontent aux années 1970 et qu’ils ont été créés au Centre national des Arts, à Ottawa, on le connaît un peu moins chez nous.

C’était un artiste du risque, un chercheur à l’esprit subversif. Il disait détester la marionnette?; or, il en a bouleversé les codes en préconisant la manipulation à vue. À la fin de sa vie, il cherchait à épurer la forme jusqu’à l’abstraction. Il arrivait à insuffler vie et émotion à de simples blocs rouges.

D’où vous est venue l’idée de ce spectacle mémoire ?

Deux semaines avant de mourir, Felix m’a dit?: «Il faut que mes marionnettes restent vivantes.» Car les marionnettes n’ont de sens que lorsqu’elles sont manipulées. Je lui ai promis de mettre un jour son travail à l’honneur.

Créer tout seul, ce n’est déjà pas simple, mais à trois ?

Francis, Olivier et moi sommes sur la même longueur d’onde?: issus de l’école artistique de Mirbt, nous avons travaillé avec le maître. Le spectacle prend sa source dans son journal. En mai 1943, Felix, qui a 13 ans, et son père partent à bicyclette avec plus de trois millions de marks afin de les porter à des réfugiés allemands dans un camp près de Prague. Die Reise contient des récits de ce voyage initiatique, entrecoupés de réflexions sur l’art marionnettique, sur la relation du manipulateur à la marion­nette. C’est un docufiction persillé d’humour et d’irrévérence, ce que Felix maniait abondamment. Francis, Olivier et moi sommes accompagnés sur scène par trois musiciens, dont le violoniste Clemens Merkel, neveu de Mirbt. Le spectacle est augmenté d’une exposition et d’un site Web de référence.

Die Reise ou Les visages variables de Felix Mirbt, théâtre Aux Écuries, à Montréal, du 6 au 17 déc., 514 328-7437. pire-espece.com