Aislinn Leggett expose en Gaspésie

Aislinn Leggett a 30 ans, de grosses lunettes et le trac devant l’objectif du photographe. Elle est née à Namur, petite municipalité du Québec, où sa famille anime toujours la localité?: scierie, commerce de pièces de machinerie, service de traiteur.

Elle a photographié des batailles d’oreillers, des intérieurs cubains, les rites religieux dans les villages, son grand-père en fin de vie, des cowboys québécois (Eight Seconds?: The Quebec Rodeos, un formidable corpus).

Avec les séries Encounters et Lost Faces, elle a trouvé une nouvelle manière de s’exprimer, qu’elle affine avec Enter the Great Wide Open : une quinzaine de tableaux composites, d’abord montrés à la Galerie d’Este, à Montréal, puis exposés tout l’été durant les Rencontres internationales de la photographie en Gaspésie. L’artiste visuelle construit ses œuvres à partir d’une juxtaposition de photos datant des années 1920-1940, puisées dans les archives familiales ou dénichées aux puces. Des scènes de pêche, des hommes en raquettes, des femmes en piquenique sous les cerisiers. Le résultat prend aux yeux.

Photographe, vous n’utilisez pourtant aucun appareil photo pour cette série. Si je résume, vous faites vos œuvres en vous appropriant celles des autres ?

Pour ce coup, je suis plus metteure en scène que photographe. Je poursuis ma réflexion sur la relation des gens — saisis ici dans des activités de loisirs — avec le paysage, sur comment le lieu définit un être. Tout en rendant compte de l’histoire de la photographie.

Pour documenter le passé, vous utilisez les technologies modernes. Comment procédez-vous ?

Je choisis les photos (de deux à cinq) qui entreront dans ma composition, je les numérise, privilégie des détails, en efface d’autres, retouche le cadrage. Aux clichés, tous en noir et blanc, j’ajoute des lavis de couleur par ordinateur. Façon de rappeler le temps où l’on colorisait les photos?: ainsi, on peignait en rouge les joues des bébés morts pour qu’ils aient l’air d’être encore vivants?!

La plupart des photos que j’utilise sont floues, surexposées ou sous-exposées. Prises par des amateurs, sans velléité artistique, elles ne servaient qu’à fixer un événement. Ce sont les défauts qui me touchent dans ces instantanés, l’humanité qui s’en dégage. En les amalgamant, j’apporte un autre point de vue, j’ouvre un champ d’imagination, de divagation.

On sent passer dans vos tableaux un courant de nostalgie. Comment pouvez-vous être nostalgique d’un monde que vous n’avez pas connu ?

Je parlerais moins de nostalgie que de mélancolie. À l’ère de la virtualité, on ne prend plus le temps de développer des photos, de les imprimer, d’en éprouver le grain. Il y a dans mon travail un hommage aux photographes qui ont contribué à révéler notre identité au monde quand, par exemple, est venu le temps de témoigner de la construction du chemin de fer transcanadien. Sans eux, on n’aurait pas vu les Rocheuses?!

Qui saluez-vous, en particulier, avec les photomontages d’Enter the Great Wide Open ?

Alexander Henderson [1831-1913], contemporain de William Notman. Écossais d’origine, c’est l’un des premiers photographes paysa­gistes de Montréal. Coïncidence?: on peut voir, jusqu’au 14 octobre, avenue McGill College, à Montréal, 25 de ses photographies de paysages canadiens.

Avec le numérique, la pratique de la photo s’est banalisée. Ne trouvez-vous pas qu’aujourd’hui les gens photographient plus qu’ils ne regardent ?

Sans doute, mais si mes ancêtres et un tas d’anonymes n’avaient pas pris de photos, je n’aurais pas pu faire mon travail. Avec mon iPhone et mon appareil 35 mm, j’emmagasine beaucoup d’images. Qui sait si une jeune fille ne trouvera pas mes photos dans 50 ans et ne les utilisera pas pour réaliser des tableaux composites?!

Enter the Great Wide Open, à Nouvelle, en Gaspésie, jusqu’au 10 sept.

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