Alexandre Despatie se retire

Alexandre Despatie a annoncé qu’il mettait fin à sa carrière de plongeur. En rappel, voici un portrait que le journaliste Jonathan Trudel avait réalisé en 2012 avec l’athlète, quelques semaines avant les Jeux olympiques de Londres.

Photo : Jean-François Bérubé

Alexandre Despatie n’arrivait pas à dormir. Étendu sur un lit dans une chambre d’hôpital de Madrid, au milieu de la nuit, il a saisi son BlackBerry pour communiquer avec ses 8 000 abonnés Twitter. « Merci énormément de vos encouragements », a-t-il écrit en anglais, en précisant, comme pour se rassurer lui-même, que son rêve olympique était « toujours vivant ».

Quelques heures plus tôt, en s’entraînant en vue du Grand Prix FINA de Madrid, en juin, sa tête avait heurté le tremplin de 3 m lors d’un saut facile pour lui. Résultat : une lacération d’une dizaine de centimètres au front. Une commotion cérébrale. Et une commotion médiatique outre-Atlantique.

À la télé, à la radio et sur le Web, des commentateurs de partout au Canada ont fiévreusement conjecturé sur les chances que l’athlète soit rétabli à temps pour les Jeux de Londres. Bombardée de demandes des journalistes, l’équipe de communication du plongeur a dû diffuser des mises à jour régulières sur son état de santé, un traitement habituellement réservé à un premier ministre ou à une vedette de hockey, pas à un athlète olympique.

Mais Alexandre Despatie n’est pas un athlète comme les autres.

Pour une portion du public québécois, il fait en quelque sorte partie de la famille.

Alexandre Despatie le lendemain de la blessure à la tête qu’il s’est infligée au plongeon de 3 m à Madrid.

L’athlète de Laval avait à peine 13 ans quand il a remporté la médaille d’or à la tour de 10 m aux Jeux du Commonwealth de Kuala Lumpur, en 1998, un exploit qui lui a valu une place dans le Livre Guinness des records et une notoriété instantanée.

« Je le vois encore en entrevue à la télé après sa victoire, qui disait : « Thank you, mom » [merci, maman] », raconte Sylvie Bernier, médaillée d’or en plongeon en 1984. « Tout le monde l’avait adopté : c’était le fils, le cousin, le voisin. »

Quatorze ans plus tard, Alexan­dre Despatie, 27 ans, s’apprête à participer à ses quatrièmes et derniers Jeux. En plus de ses deux médailles d’argent olympiques (à Athènes et à Pékin), il est le seul athlète de l’histoire, tous pays confondus, à avoir été sacré champion du monde dans les trois disciplines du plongeon – les tremplins de 1 m et 3 m et la tour de 10 m.

Le plongeur est le premier à admettre que ses exploits n’expli­quent pas entièrement son statut de vedette au Québec. « Les gens m’ont vu à toutes les étapes de ma vie, ça a créé un lien très serré. Ils ont l’impression de me connaître. »

L’entrevue se déroule sur un plateau de tournage de Montréal, quelques semaines avant la blessure subie à Madrid. Profitant d’un rare congé, Alexandre Despatie participe depuis l’aube au tournage d’une publicité.

D’autres athlètes fuient, d’un air agacé, les feux de la rampe. Lui rayonne devant l’œil de la caméra. « Ça bouillonne en dedans tellement j’aime ça », dit-il entre deux prises.

Souriant, poli, bien élevé, bilingue, à l’aise avec les journalistes et, bien sûr, sculpté comme un Adonis, Alexandre Despatie aura été un ambassadeur de rêve pour le plongeon.

« Au-delà de ses performances, Alexandre a réussi à faire aimer le plongeon grâce à sa persé­vérance et son charisme », dit Sylvie Bernier.

Lorsqu’elle-même a commencé sa carrière, au milieu des années 1970, le plongeon était un sport à peu près inconnu chez les francophones, rappelle-t-elle. Aux Jeux de Montréal, en 1976, l’équipe était com­posée entièrement d’anglo­phones. À Los Angeles, en 1984, elle était l’unique plongeuse francophone.

Vingt-huit ans plus tard, à Londres, sept membres sur les neuf que compte l’équipe viennent du Québec. Et c’est en partie grâce à l’« effet Despatie », soutient la chef de mission adjointe de la délégation canadienne aux Jeux. « Il a ouvert les piscines à des milliers de jeunes au Québec, dit-elle. Au lendemain des Jeux, les écoles de plongeon se remplissent. Les jeunes veulent tous faire comme Alex. »

Sylvie Bernier avait elle-même électrisé le Québec avec sa médaille d’or olympique gagnée en 1984, mais elle avait aussitôt pris sa retraite, à l’âge de 20 ans. Tout comme Annie Pelletier, qui a mis fin à sa carrière sportive à 22 ans, après sa médaille de bronze remportée à Atlanta, en 1996.

« Alexandre est le seul à avoir popularisé le sport sur une si longue période », dit Isabelle Cloutier, directrice exécutive de Plongeon Québec.

Comme tous les sports acrobatiques, le plongeon n’est pas fait pour tout le monde, dit le principal intéressé. « Mais à beau­coup plus petite échelle, j’imagine que c’est le même phénomène qu’au hockey : à force de voir des gens de chez nous avoir du succès, ça crée une motivation. »

Au sein même de l’équipe canadienne, établie au Parc olympique de Montréal, la présence de Despatie est une source d’émulation pour les plus jeunes. « Je le regarde plonger avec de grands yeux », dit François Imbeau-Dulac, 21 ans, qualifié in extremis au tremplin de 3 m. « Alex est dans une classe à part. Et comme on essaie toujours de faire aussi bien que nos coéquipiers, c’est très motivant ! »

Jennifer Abel, aussi qualifiée au tremplin de 3 m, avait tout juste huit ans quand elle a rencontré Alexandre Despatie, au club CAMO, au Complexe sportif Claude-Robillard. « Il est devenu plus qu’un bon partenaire d’entraî­nement, c’est mon meilleur ami. » L’athlète de 20 ans a été l’une des rares personnes à pouvoir lui parler au téléphone peu après l’acci­dent à Madrid. « J’ai tout de suite su qu’il n’abandonnerait pas son rêve de gagner la médaille d’or olympique, dit-elle. Ce n’est pas la première fois qu’Alex se blesse. Ça le rend plus fort. C’est ce qui le distingue des autres. »

Comme ses coéquipières Roseline Filion, 25 ans, et Meaghan Benfeito, 23 ans, Jennifer Abel s’est fait tatouer les anneaux olympiques sur un pied avant les Jeux de Pékin, il y a quatre ans. « Ça me rappelle pourquoi je me lève chaque matin et je fais tous ces efforts », affirme-t-elle.

Médaillée de bronze au tremplin de 3 m aux derniers Championnats du monde, Jennifer Abel est l’une des seules plongeuses du monde à pouvoir rivaliser avec les puissantes Chi­noises. Elle jure pourtant aller à Londres avant tout pour « le bonheur de plonger ».

Au sein de l’équipe canadienne, elle aura bientôt la lourde tâche de combler le vide que laissera le départ d’Émilie Heymans, qui en sera à ses derniers Jeux.

À Londres, Émilie Heymans ten­tera de devenir la première plon­geuse du monde à monter sur le podium quatre Jeux d’affi­lée. « Le stress diminue avec les années, mais je serai sûrement très émotive en montant sur le trem­plin pour mon dernier saut. »

L’athlète de 30 ans n’aura pas à faire totalement son deuil des piscines. Diplômée de l’École supérieure de mode de Montréal, elle lancera sous peu une collection de maillots de bain, qu’elle espère voir un jour portés lors de compétitions de plongeon.

Alexandre Despatie a, lui aussi, une idée claire de sa vie après le plongeon. « Ma priorité, c’est le cinéma, dit-il. Je veux être formé, passer des auditions et savoir le plus vite possible si j’ai un avenir là-dedans. »

Mais pour l’instant, il ne pense qu’à une chose : peaufiner son fameux nouveau plongeon – un quadruple saut et demi avant en position groupée. Le passeport obligé s’il veut remporter le seul prix qui manque encore à son palmarès : la médaille d’or olympique.

 

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L’autre effet Despatie

Despatie a « masculinisé » l’image du plongeon. Avant lui, 80 % des plongeurs d’élite au Québec étaient des filles. « À cause de son aspect technique et artistique, c’était considéré comme un sport de filles », dit Isabelle Cloutier, de Plongeon Québec. Aujourd’hui, la Fédération compte presque autant de garçons que de filles.

La vie après le plongeon

Contrairement à la majorité des autres athlètes amateurs, Despatie a le luxe du temps pour planifier son après-carrière. À lui seul, son commanditaire principal, McDonald’s, lui verse un « salaire » annuel dans les six chiffres depuis de nombreuses années.