Aller à Paris pour devenir romancier ?

Le personnage de Jacques Godbout, semble-t-il, a eu tort de le croire. Il aurait peut-être mieux fait de lire les essais d’Yvon Rivard.

La coïncidence est étonnante, et peut-être significative. Deux personnages de roman québécois, au cours des derniers mois, décident de se lancer dans l’écriture au lieu de goûter une retraite tranquille.

Il faut dire qu’ils ne se ressemblent guère. Le premier se trouve dans le roman de Jean Larose, Dénouement, paru au début de l’année. C’est un littéraire de haut vol, maître d’une langue somptueuse, abondante en citations avouées ou non, et l’on se demande pourquoi il a passé tant d’années au Service de la faune. Au contraire, le personnage de Jacques Godbout, dans La concierge du Panthéon, retraité de fraîche date du ministère de l’Environnement, a beau dire qu' »il se sentait l’âme d’un écrivain », il semble n’avoir avec la littérature en général et le roman en particulier que des relations très ténues.

Mais tous deux, l’écrivain de Larose et celui de Godbout, semblent nous dire, chacun à sa façon, que l’écriture romanesque est l’unique nécessaire, pour emprunter la formule d’un livre célèbre, mais qu’elle appartient à l’ordre de l’après, de l’ailleurs, dans lequel on n’entre qu’après avoir satisfait aux petites nécessités de l’existence.

Jacques Godbout a fait de son personnage un naïf consommé, ce qui lui permettra de jouer avec les clichés que convoque l’image de Paris. Muni de ses rentes, Julien Mackay n’a rien de plus pressé que de monter dans l’avion pour Paris, puisque la littérature ne peut être que parisienne. Il lui faudra se loger quelque part: pourquoi pas à l’hôtel de Massa, 38, rue du Faubourg-Saint-Jacques, siège de la Société des gens de lettres? Mais cet hôtel n’est pas un hôtel au sens vulgaire du mot, comme l’en avertit le jardinier de l’établissement. Et voici Julien Mackay, toujours aussi naïf, devant le Panthéon, où logent un certain nombre de grands écrivains, mais hélas un peu refroidis, comme le lui signale la « concierge » du titre. S’ensuivent, dans de courts chapitres, une série de scènes typiquement parisiennes, dans divers cafés, chez un vieil écrivain qui se soûle et s’endort devant lui, au Louvre, où le séduit une très charmante gardienne et où s’amorce une idylle, à la Librairie du Québec, où il assiste au lancement d’un auteur inconnu, enfin j’en passe. Jacques Godbout connaît Paris comme sa poche, et nous y promène en guide aussi averti qu’ironique.

Le roman, dans tout ça? Le roman que, paraît-il, Julien Mackay passe de longues heures à écrire? On n’y croit pas une seconde, bien entendu. Julien a-t-il eu le tort de confondre Paris et l’écriture, d’imaginer que Paris, et Paris seul, pouvait faire de lui un écrivain? Jacques Godbout, qui est un maître de l’ambiguïté, ne répond ni oui ni non. Ou peut-être répond-il à la fois oui et non. En écrivant ce roman qui n’en est pas tout à fait un, un roman fait pour ainsi dire de pièces détachées, le romancier de Salut Galarneau! a pris un risque considérable. Mais un livre qui contient quelques phrases comme celle-ci: « Il s’était mis à neiger, une petite neige studieuse, polie, prudente, civilisée, qui s’incrustait sous les portails… » vaut assurément la peine d’être lu.

Soulignons, comme on l’a déjà fait à plusieurs reprises dans les gazettes, que La concierge du Panthéon est le 10e roman de Jacques Godbout, et qu’il devrait être suivi d’un 11e dans des délais raisonnables.

Il ne me reste que quelques lignes pour souligner la parution d’un livre d’essais tout à fait remarquable. Il est d’Yvon Rivard, dont les romans sont appréciés comme ils le méritent. Oserai-je dire que les essais de Personne n’est une île ne sont pas d’un intérêt moindre? Ce sont des textes parfois difficiles, mais passionnés et passionnants, fruits d’un travail de pensée qui n’a rien d’effrontément théorique même si la philosophie n’en est pas absente. Il y a un homme, ici, qui nous parle: « Je suis né à la campagne et j’ai vécu en forêt jusqu’à l’adolescence, n’apprenant rien ni de l’une ni de l’autre, si ce n’est une façon toute naturelle de n’être pas tout à fait au monde, dans le monde, et encore moins dans l’histoire. » N’oublions pas le chat, qui est le plus métaphysique des animaux domestiques, et auquel Yvon Rivard consacre quelques réflexions substantielles. Mais cet écrivain, ce prosateur – on ne lui fera pas l’injure de l’appeler critique – nous parle surtout de ses écrivains nourriciers, Rilke, Handke, Virginia Woolf, aussi d’auteurs québécois, réussissant par exemple le tour de force de réunir dans un même propos des personnalités aussi dissemblables que Saint-Denys Garneau, Hubert Aquin et Gaston Miron. Pour les lecteurs qui vont à la littérature pour autre chose que le divertissement de quelques heures, un livre essentiel.

La concierge du Panthéon, par Jacques Godbout, Seuil, 149 p., 21,95$.

Personne n’est une île, essais, par Yvon Rivard, coll. « Papiers collés », Boréal, 253 p., 25,95$.

La concierge du Panthéon

« C’est vrai que les grands écrivains logent ici volontiers, a-t-elle ajouté en riant, ils en font même toute une cérémonie, mais vous n’aimeriez pas, ce n’est pas chauffé. » « Je ne suis pas capricieux, ai-je répondu, je suis crevé, madame, il est pour moi cinq heures du matin… » « Je vous crois, je vous comprends, mon petit monsieur, a-t-elle gentiment insisté, mais le lieu est historiquement interdit aux étrangers. » J’ai repris mes cliques et mes claques et je lui ai demandé à qui je m’adressais, je voulais la remercier poliment, lui envoyer un mot peut-être.

« Je n’ai pas de nom vraiment, m’a-t-elle répondu, je suis la concierge du Panthéon. »

Jacques Godbout

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