Almanach des exils

Extrait du roman Almanach des exils, par Stéphanie Filion et Isabelle Décarie, publié avec l’aimable autorisation des éditions Marchand de feuilles.

21 juin 2007 Stéphanie

Quatorze heures dix-sept

Ça commence déjà avec dix minutes de retard. Le solstice était prévu à Montréal pour quatorze heures sept, je l’ai raté de dix minutes. L’été s’amorce, avec ses promesses de chaleur et d’activités. Il fait plutôt frais aujourd’hui, vingt-quatre degrés.

Nous entamons, toi et moi, ce projet que je t’ai proposé de façon spontanée. Nous allons nous offrir notre quotidien sur papier, comme les petits bateaux que font les enfants dans de grandes feuilles rectangulaires.

Philippe et moi allons mieux. Nous avons dîné chez Cuisine et Dépendance pour fêter notre réinsertion chez les couples vivants. J’ai mangé une salade de roquette et du risotto aux pétoncles et aux moules.

Ce soir, nous sortons avec les enfants pour faire un pique-nique du solstice au parc Lafontaine. J’apporte des fruits frais de saison : melons, fraises du Québec – les premières -, bleuets, abricots et cerises.

 

22 juin

Fin des classes aujourd’hui. Mélange d’excitation et de tristesse : il est dur pour Mathilde de se séparer de son professeur.

Dans la cour, on fait un décompte à voix haute : quarante, trente-neuf, trente-huit, trente-sept… Je ne sais pas qui, des élèves ou des professeurs, crient le plus fort.

Mathilde et moi allons faire des courses sur Saint-Laurent pour le week-end. On voit la lune au bout de la rue Napoléon. Nous achetons un bel assortiment de charcuteries et du fromage en tranches pour les sandwiches.

En se couchant, Georges regarde par la fenêtre et aperçoit la lune. Il me dit : « Est-ce que tu as vu la lune ? » 

 

23 juin

Ce matin, départ vers le chalet de Phil Mackenzie. Dans la voiture, je lis l’Almanach Hachette 1926 et je ris beaucoup des publicités.

Juste avant Mansonville, au magasin général qu’on appelle La Fusée à cause de sa fusée blanche sur le toit, nous nous arrêtons pour acheter des fraises. Elles proviennent de L’Ange-Gardien. J’y vois un bon présage. La dame met les trois casseaux dans un sac de papier brun, avec le pot de crème à côté. Dans la voiture, je tends les petits fruits aux passagers et au chauffeur. L’odeur des fraises monte du sac posé sur mes cuisses : ça commence à ressembler à l’été.

À Mansonville, le temps est frais – vingt degrés – et le ciel est couvert. Je cueille un trèfle à quatre feuilles, comme lorsque j’étais jeune au chalet de mes grands-parents paternels, au lac Vézeau. Il y en avait une talle, on en trouvait tout le temps.

Dans la bibliothèque de Phil, je déniche un ouvrage sur les fleurs sauvages, Wild Flowers of Eastern Canada, écrit et illustré par sa mère, Katherine Mackenzie :

The rarest and most prized of all the wild fl owers are the orchids, distinguished by their slipper-like petals. Not only does one never, never pick a wild orchid, but one does not tell where or when an orchid has been found in case somebody goes and picks it. Once in a while one comes across an unexpected mass of them, and then one feels privileged indeed.

Pour la première fois, il y a une semaine, alors que je courais dans les sous-bois derrière la maison de campagne de mon père, je suis tombée sur des sabots de la vierge. Elles étaient blanches, jaunes, délicates et généreuses. J’étais pétrifiée devant la beauté rare de cette rencontre. J’avais une envie folle de m’en faire un bouquet, d’en déterrer un plant, de m’approprier leur éphémère éclat. J’ai poursuivi mon chemin.

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