Alors, qu’est-ce qu’on lit ?

Achète-t-on plus de bouquins l’été, temps des vacances ? Est-ce vrai que le livre de recettes fait recette au Québec ? Un nouvel outil de mesure permet de déboulonner quelques mythes. 

livre-plage
Photo : Anne Adrian / Flickr

Des files d’attente interminables devant les auteurs à succès. Des kiosques de BD pris d’assaut par des hordes d’enfants et d’ados. Des tables rondes d’écrivains courues par grands et petits.

À voir la fièvre joyeuse qui règne chaque année au Salon du livre de Montréal, on jurerait qu’entre les Québécois et la lecture, c’est l’amour fou. Avec quelque 20 millions d’exemplaires vendus chaque année, selon l’Institut de la statistique du Québec, les livres sont leur bien culturel chouchou.

Le livre de comptes de Gaspard — un système d’information sur les ventes de livres au Québec créé en 2009 par la Banque de titres de langue française (BTLF) — brosse toutefois un portrait moins idyllique de l’industrie.

Selon son premier bilan annuel, publié en juin, les ventes de livres ont reculé de 4,9 % en 2012, alors que le commerce de détail au Québec connaissait une hausse de 1,4 %, selon le Conseil québécois du commerce de détail.

Fournis par 185 points de vente — librairies indépendantes et succursales de chaînes, Costco et coopératives étudiantes —, les chiffres de Gaspard représentent environ 40 % du marché, soit 206 millions de dollars, pour un chiffre d’affaires total estimé à 500 millions. Un palmarès hebdomadaire en est extrait et publié dans Le Devoir et La Presse + (iPad).

« C’est un échantillon représentatif de l’industrie, dit Christian Reeves, conseiller commercial de la société de gestion de la BTLF. Dans un milieu encore très frileux lorsqu’il est question de dévoiler ses chiffres, Gaspard permet à nos abonnés — éditeurs, distributeurs et diffuseurs — de connaître le comportement du consommateur, de savoir précisément ce qu’il achète et quand. »

Seul hic : le leader du marché, Renaud-Bray, ne fait pas partie de Gaspard. La chaîne de 30 librairies fait cavalier seul et diffuse son propre palmarès.

Graph_livre_v2

Jusqu’à présent, seul l’Institut de la statistique du Québec publiait des données macroéconomiques, très générales, sur le secteur du livre. Gaspard, lui, le scrute dans ses moindres détails. « Un commerçant dont le chiffre d’affaires stagne peut ainsi se comparer avec le marché et trouver parmi les créneaux les plus prometteurs une occasion de progresser, dit Christian Reeves. Les éditeurs peuvent, de leur côté, faire une gestion plus efficace de leurs stocks et réimpressions. »

Pour établir des comparaisons fiables d’une année sur l’autre, Gaspard a mis sur pied un échantillon de 40 librairies indépendantes du Québec. Leurs résultats sont ventilés dans 21 catégories de livres et 116 sous-catégories, chacune avec l’évolution — ou la régression — de son chiffre d’affaires et de ses parts de marché.

De quoi déboulonner quelques mythes sur les ventes de livres et les habitudes de lecture des Québécois. « Par exemple, on entend souvent qu’un ouvrage sur deux publiés au Québec est un livre de recettes, dit Christian Reeves. C’est faux : ils ne représentent que 3,8 % des parts de marché, soit à peu près autant que les BD, à 4 %. »

N’empêche que, tout juste derrière Cinquante nuances de Grey, de la Britannique E.L. James (JC Lattès), succès de librairie toutes catégories au palmarès Gaspard 2012, La mijoteuse : De la lasagne à la crème brûlée, de Ricardo Larrivée (Éd. La Presse), bouillonne au deuxième rang. Comme quoi, au Québec, la bonne chère n’est jamais loin de l’œuvre de chair…

Il reste que si les prouesses sensuelles de Mister Grey ont fait gonfler les ventes de romans érotiques de 373 % en 2012, cette catégorie pénètre mollement le marché : sa part n’est que de 0,4 %, contre 11,4 % pour les romans généraux, 5,4 % pour les thrillers et 2,3 % pour les romans historiques. Les Cinquante nuances — et leurs suites « plus sombres » et « plus claires » — continuent toutefois de s’imposer en 2013. « Et cela, au détriment des romans historiques, en séduisant probablement la même clientèle », précise Christian Reeves.

Trois catégories de livres dominent actuellement au Québec avec près de 56 % des parts de marché : littérature (25,5 %), jeunesse (18,5 %) et vie pratique (11,7 %). Deux d’entre elles ont enregistré un fléchissement de leurs ventes en 2012, seuls les livres jeunesse ayant tenu le coup (+ 3,6 %). « Les best-sellers peuvent toutefois avoir un effet trompeur, en laissant croire que l’ensemble des ventes d’une catégorie se portent bien, ce qui n’est pas forcément le cas », souligne Christian Reeves.

Dans le cas du rayon jeunesse, le tsunami Hunger Games (Pocket Jeunesse) a ainsi eu un effet majeur sur les ventes : les trois tomes de l’Américaine Suzanne Collins talonnent La mijoteuse de Ricardo dans le palmarès des succès de librairie de 2012.

Graph_livre_v3