Joseph Boyden, âme métisse

Star de la littérature canadienne, l’écrivain Joseph Boyden, lui-même sang-mêlé, met sa plume au service des autochtones. Roman, minisérie télé, ballet, rien ne l’arrête! 

Joseph Boyden (Photo: Daphné Caron)
Joseph Boyden (Photo: Daphné Caron)

Un orignal, un bison et un aigle autour du biceps droit. Des chiens de la mythologie celtique sur le gauche. Sa double identité, l’écrivain canadien Joseph Boyden, 50 ans, l’a tatouée sur son corps. «Je suis un sang-mêlé, fier de mon héritage irlandais, écossais et anichinabé [algonquin].»

En trois romans, Boyden est devenu une star de la littérature canadienne — lauréat notamment du prix Giller, en 2008. Avec son style aussi vivant que poétique, il raconte ses histoires du point de vue des autochtones, sans pour autant les idéaliser. Il milite aussi pour leurs droits et n’hésite pas à prendre la plume pour les défendre dans les médias.

Physique athlétique, belle gueule tour à tour rieuse et torturée, Joseph Boyden n’a pas eu la vie facile. Né en Ontario dans une famille de 11 enfants, orphelin de père à 8 ans, renvoyé du collège jésuite de Toronto, il a vécu un temps dans la rue et a voulu mourir à 16 ans en se jetant devant une voiture. Après des mois d’hôpital, il s’est inscrit dans une école alternative et s’est lancé dans l’écriture. «Ça m’a sauvé la vie.»

Le drame de Chanie Wenjack lui a inspiré son prochain roman — Seven Matches —, à paraître en 2017. Cet Anichinabé de 12 ans, qui s’était enfui d’un pensionnat autochtone en Ontario en 1966, a été retrouvé mort de froid quelques jours plus tard. Dans ses poches, quelques allumettes en bois. «C’est une histoire que j’avais besoin de raconter», dit l’écrivain, qui en a aussi fait une «novella» publiée cet automne en anglais. Il s’attaquera ensuite à deux romans où l’on retrouvera les personnages de la famille Bird, rencontrée dans sa trilogie déjà parue.

Adepte de l’écriture sous toutes ses formes, Joseph Boyden a signé en 2014 le texte du ballet Going Home Star: Truth and Reconciliation, sur les pensionnats autochtones, pour le Ballet royal de Winnipeg (présenté à Montréal en 2017). Il travaille par ailleurs à un projet de minisérie télé tirée de son roman Dans le grand cercle du monde et discute avec le réalisateur québécois Yves Simoneau pour l’adaptation au cinéma des Saisons de la solitude.

***

En tant qu’écrivain ayant des origines autochtones, vous sentez-vous investi de la mission d’écrire vos romans du point de vue des Premières Nations? Et d’être leur porte-parole?

Je ne suis qu’une voix parmi d’autres, plus sonore aujourd’hui en raison de mes livres. Mais je n’ai pas vraiment choisi le sujet… c’est lui qui m’a choisi. C’est Basil Johnston [auteur et linguiste anichinabé décédé en 2015] qui m’a dit que je devais porter cette voix. Quand j’ai eu 20 ans, il m’a donné mon nom anichinabé, qui signifie: le pont étincelant. Ça m’a rendu très nerveux. Je lui ai demandé: pourquoi ce nom? Pourquoi moi? Il m’a dit avoir perçu que je pouvais faire le lien entre des cultures qui souvent ne se comprennent pas. Et que si j’avais la chance de défendre publiquement ceux qui ne peuvent pas le faire, c’était mon obligation. Je prends ça très au sérieux et en même temps ça me met mal à l’aise.

Pourquoi?

Je suis un sang-mêlé, mais je n’ai pas grandi dans une réserve, ma mère [d’ascendance anichinabée et irlandaise] non plus; elle n’est pas allée dans un pensionnat, sa mère non plus… Nous avons donc échappé à beaucoup des véritables épreuves que les autochtones ont dû affronter dans ce pays. Mais comme les médias me donnent l’occasion de parler, d’expliquer par exemple ce que vivent les jeunes d’Attawapiskat [réserve crie du nord de l’Ontario qui a connu une vague de suicides en avril dernier], je me fais un devoir de le faire.

Vous avez soutenu Justin Trudeau dans sa campagne électorale. Qu’en attendez-vous?

J’ai une grande confiance en lui: je crois qu’il comprend, en dépit des rela­tions houleuses de son père avec les Pre­mières Nations, qu’un changement est nécessaire. Il est déterminé, intelli­gent, sage, et la jeunesse le suit. Je pense que les Canadiens sont nombreux à comprendre la destruction énorme qu’ont causée les pension­nats, les réserves… La Commission de vérité et réconciliation a été un pas important dans la bonne direction. Un vérita­ble changement s’amorce dans ce pays, même s’il est douloureusement lent.

Faut-il abolir la Loi sur les Indiens?

Cette loi a été créée par le gouvernement fédéral pour mettre les autochtones sous la tutelle de l’État, il y a 140 ans cette année. Elle doit être abolie, mais elle ne peut pas disparaître du jour au lendemain. Des Premières Nations y tiennent, parce que c’est tout ce qu’elles ont pour obtenir les droits sur leurs territoires. Nous avons besoin d’une nouvelle structure, d’un nouveau paradigme, d’un dialogue de nation à nation. Afin que les autochtones soient proactifs dans leurs choix, alors que cette loi les a privés de toutes leurs responsabilités en les confiant aux bureaucrates.

À la suite de la mort d’un jeune autoch­tone, au printemps, abattu par un policier à Lac-Simon, en Abitibi-Témiscamingue, le rappeur algonquin Samian a déclaré en avoir marre de voir la drogue et l’alcool ravager les com­munautés, qu’il a appelées à cesser de dépendre de l’État et à se lever pour incarner le changement. Votre réaction?

C’est très brave de sa part et très juste: si tu joues toujours la victime, tu resteras une victime. Mais en disant cela, je suis très prudent, je ne veux en rien minimiser l’horrible expérience vécue par tant de gens. Wab Kinew [député anichinabé NPD au Manitoba] prêche la même chose: le changement doit venir de l’extérieur, mais aussi de l’intérieur. Il faut reconnaître que nous ne sommes pas parfaits, non plus. Les communautés doivent se regarder en face, prendre soin de leurs femmes, s’occuper du bien-être de leurs enfants…

Votre roman Dans le grand cercle du monde détaille les tortures infligées par les Haudenosaunee [Iroquois] aux missionnaires jésuites français, un peu comme dans les anciens manuels d’histoire. Quelle était votre intention?

Ça aurait été facile de camoufler la violence, d’idéaliser les Indiens, mais je me devais de dépeindre le monde de la façon la plus réaliste possible. En écrivant, je ne cessais de me demander: comment un être humain peut-il faire une chose aussi horrible à un autre? Mais en avançant dans ma recherche, je me suis rendu compte que ce n’était pas une horreur, mais un honneur: on torturait l’ennemi parce qu’on le respectait. Il faut aussi garder en tête qu’à cette époque, en Europe, l’Inquisition espagnole pratiquait une torture visant, celle-là, à dégrader et à écraser.

Vos descriptions n’en ont pas moins choqué certains Iroquois…

C’est sûr que ça ne fait pas plaisir à tout le monde. Des Haudenosaunee ont été furieux contre moi, parce que j’ai dépeint leurs ancêtres comme des méchants, comme ils l’ont sou­vent été. Mais je les ai rencontrés et j’ai beaucoup appris. J’aimerais montrer l’autre côté des Iroquois, qui étaient non seulement d’étonnants guerriers, mais aussi de grands artisans de paix: leur loi fondamentale — la Grande loi de la Paix — a notamment inspiré la Constitution américaine! Dans l’adaptation télé à laquelle je travaille, ce point de vue sera plus développé.

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