Amélie Nothomb : « Mes livres ne parlent que d’une chose : le rapport à l’autre »

Elle publie son 20e roman, mais en a écrit plus de 70 ! Rencontre avec une boulimique des mots.

Amélie Nothomb : « Mes livres ne parlent que d’une chose : le rapport à l’autre
Ill. : G. Dubois

Des piles et des piles de courrier emplissent le petit bureau qu’occupe Amélie Nothomb aux éditions Albin Michel, à Paris. Des lettres postées par des admirateurs du monde entier. « Le facteur n’est pas encore passé ce matin, mais je m’attends à ma petite avalanche ! » dit l’écrivaine, dont les romans sont traduits en 43 langues. « La plupart sont rédigées en français, mais j’en reçois aussi en langue étrangère : c’est émouvant, même si je ne sais pas si c’est une lettre d’insultes. »

Adulée par les uns, honnie par les autres, Amélie Nothomb, 44 ans, n’inspire pas l’indifférence. Chaque année, cette prolifique écrivaine publie un nouveau roman et conquiert un large public, en dépit des critiques, parfois assassines. Depuis Hygiène de l’assassin, paru en 1992, plus de 17 millions d’exemplaires de ses livres se sont vendus un peu partout sur la planète.

Son 20e et plus récent titre, Tuer le père, n’échappe pas à cette tendance. Même s’il a reçu un accueil mitigé, c’est un succès de librairie. L’histoire se déroule aux États-Unis, dans l’univers de la magie, du jeu et du festival Burning Man – mégafête artistique qui se déroule fin août dans une cité éphémère créée de toutes pièces en plein désert du Nevada. « J’y suis allée en 2010 avec mes amis magiciens, raconte l’auteure, encore émerveillée. Pour eux, ce sont des vacances de rêve. »

Fille d’un diplomate belge, Amélie Nothomb est née au Japon, qu’elle évoque notamment dans Stupeurs et tremblements, son plus grand succès, adapté au cinéma en 2002 par Alain Corneau. Elle a aussi vécu en Chine, aux États-Unis, au Bangladesh, en Birmanie et au Laos. Passionnée de latin – langue qu’elle parlait couramment à 16 ans -, elle a étudié la philologie ancienne en Belgique.

Difficile de ne pas tomber sous son charme. Durant les 90 minutes de l’entrevue, Amélie Nothomb se montrera tour à tour grave et rigolote, attendrissante et révoltée, candide et déjantée. Et toujours d’une exquise gentillesse, malgré la fatigue qui se lit sur son visage sans fard. Ancienne anorexique, affamée de mots, elle écrit chaque matin, à jeun, de 4 h à 8 h. « J’ai fait le deuil de mon sommeil, je dormirai dans une autre vie ou quand je serai morte. »

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Vous vous dites guérie à 100 % de votre anorexie, et pourtant, vous aimez écrire dans la faim…

La faim a des effets sur le cerveau, et pour atteindre l’écriture que je souhaite, j’ai besoin d’avoir très faim. Au réveil, j’ingurgite d’un coup du thé infect, parce que beaucoup trop fort. L’idée, c’est de me faire exploser la tête avec une trop grande quantité de théine dans un estomac vide. Ensuite, je me jette sur mon cahier pour écrire.

Toujours au stylo ?

Je suis incapable de créer au clavier : pour moi, l’écriture est un acte physique que je ne veux pas dénaturer. Quand j’écris, c’est mon corps qui est en action et il faut que le contact soit direct. Et puis, je suis un zéro absolu en technologie : je n’ai ni ordinateur, ni cellulaire, ni téléviseur, ni permis de conduire…

Vous comparez souvent l’écriture à une grossesse. Pourquoi ?

Je porte chaque livre avec mon ventre, tout le temps. Il n’y a pas de vacances ou de week-end pour les femmes enceintes. Et elles ne choisissent pas d’avoir un garçon ou une fille, un blond ou un brun, un génie ou un crétin. Elles font ce qu’elles peuvent. Moi aussi.

Et vous êtes enceinte plusieurs fois l’an…

J’écris de trois à quatre romans par année : je suis actuellement enceinte de mon 73e. Chaque hiver, je relis tout ce que j’ai écrit et je choisis lequel sera publié cette année-là.

Les autres le seront-ils un jour ?

Non. J’ai rédigé mon testament avec des clauses très strictes à ce sujet.

Voudriez-vous les faire détruire ?

Mais non ! Ce sont mes enfants, je ne peux pas vouloir qu’ils soient détruits. Ce qui me pose un vrai problème. Parce que pendant les 75 années qui suivent ma mort, j’ai tous les droits, mais après, c’est fini. Comment faire pour rendre mes manuscrits inaccessibles sans pour autant les détruire ? On m’a suggéré l’espace, mais ce n’est pas rassurant, car il est de plus en plus peuplé. On m’a aussi suggéré le Vatican, mais je ne suis pas sûre qu’il soit prêt à abriter mes manuscrits. Alors je les ferai peut-être couler dans un bloc de résine.

Vous n’avez jamais voulu avoir de vrais enfants ?

J’ai très vite compris, petite, que je n’en aurais pas. Je sentais que ce n’était pas en moi.

Le besoin d’écrire l’emporte chez vous sur celui d’être lue… La publication est-elle quand même importante ?

Oui, car c’est le moment du partage, celui où l’on vérifie que les autres sont toujours là et où l’on peut prendre la mesure de sa folie. [Rire] Je vis une très belle histoire d’amour avec le public, mais comme n’importe quelle histoire d’amour, elle peut s’arrêter. Si ça arrivait, je continuerais à écrire.

Qu’avez-vous tant à dire ?

Mes livres ne parlent que d’une chose : le rapport à l’autre. Qui est à la fois l’essentiel de la vie et son principal problème. Entrer en communication avec l’autre est terriblement difficile, on n’a jamais fini d’explorer ça. D’autant que parmi ces autres, il y a soi-même. On est un autre pour soi, et non le moindre ! J’habite avec un autre qui est mon ennemi intérieur, auquel je suis en butte depuis mes 12 ans. Il me répète que je suis un être nuisible, épouvantable, nul… Quand j’écris, je lui réponds. C’est le moment du duel, où il trouve un adversaire à sa mesure. C’est pour ça que je ne peux pas passer une journée sans écrire, même quand je suis très malade.

Hormis vous-même, qui sont vos ennemis ?

Beaucoup de critiques littéraires, mais ça, ce n’est pas très grave ! [Rire] J’ai l’habitude. Et je me suis rendu compte qu’une démolition, ça n’est désagréable que pendant 25 minutes.

Comment vous est venue l’imagination ?

C’est une faille qui s’est ouverte à l’adolescence. J’ai compris qu’il fallait simplement, tout le temps, la laisser couler. C’est aussi pour ça que j’écris tous les jours : pour que la faille ne se referme jamais.

Vous projetez une image de femme un peu excentrique avec vos grands chapeaux, le thé fort, le goût des fruits pourris… Tout ça, c’est inventé ?

Rien n’est inventé, mais tout ça a très peu d’impor­tance. C’est vrai que pour me faire belle je porte des chapeaux. Tant pis si l’on me voit comme une excentrique. Mon image publique m’indiffère : il n’y a pas moyen de la maîtriser, donc j’ai envie de dire que ce ne sont pas mes affaires.

Est-ce que la mort vous obsède ?

La mort de ceux que j’aime, oui. Mais la mienne, pas du tout. Non seulement ça ne me fait pas peur, mais je trouve même l’idée assez enthousiasmante. Ça doit être un voyage fascinant, et j’espère en être consciente quand ça m’arrivera : je ne veux rien en rater.

Quelle sera votre épitaphe ?

« Délicieuse ! Signé : les petits vers. »

ROMANS ET THÉÂTRE

Hygiène de l’assassin, 1992

Le sabotage amoureux, 1993

Les combustibles, 1994

Les catilinaires, 1995

Péplum, 1996

Attentat, 1997

Mercure, 1998

Stupeur et tremblements, 1999

Métaphysique des tubes, 2000

Cosmétique de l’ennemi, 2001

Robert des noms propres, 2002

Antéchrista, 2003

Biographie de la faim, 2004

Acide sulfurique, 2005

Journal d’Hirondelle, 2006

Ni d’Ève ni d’Adam,  2007

Le fait du prince, 2008

Le voyage d’hiver, 2009

Une forme de vie, 2010

Tuer le père, 2011

 

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