Amères Amériques

Dans l’imaginaire des écrivains, le Nouveau Monde est encore un continent sauvage où les rêves des voyageurs et des immigrants viennent immanquablement se fracasser.

Chronique de Martine Desjardins : Amères Amériques
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Il y a donc peu d’espoir pour les paysans lituaniens partis coloniser le sud du Brésil, dont Sergio Kokis nous raconte les déboires dans Amerika (en lire un extrait >>). Guidés par un pasteur illuminé qui se prend pour Moïse, les naïfs moujiks n’échappent au joug du tsar que pour tomber sous celui, encore plus impitoyable, de la forêt vierge. Au lieu de la terre promise, ils y trouvent «?une noirceur inquiétante, animée par toutes sortes de bruits inconnus?», des arbres trop énormes pour être essouchés, des moustiques et la fièvre jaune, qui finira par les décimer. En les élevant au rang de héros tragiques d’une épopée d’autant plus magnifique qu’elle est vouée à l’échec, Kokis rend ici un touchant hommage à ces oubliés de l’histoire qui n’ont laissé derrière eux aucune trace de leur passage.

La forêt amazonienne n’est pas plus hospitalière pour le nar­rateur d’Utop (en lire un extrait >>). Ce serveur dans une boîte de nuit montréalaise est venu chercher, avec un groupe de touristes, un semblant d’Éden dans un village indien au fin fond de l’Équateur. Il s’attendait à trouver «?New York en vert?», il doit affronter une nature «?à la fois violente et illogique?». Il apprend à survivre en pêchant le piranha, en mangeant du singe et des œufs de caïman, mais il a toutes les peines à surmonter ses peurs les plus ataviques. Redoutable styliste, Marie-Christine Arbour fait le récit de ce voyage au cœur des ténèbres en scandant ses phrases lapi­daires à un rythme implacable. L’effet n’est rien de moins qu’hypnotique et on referme le livre en regrettant, comme le narrateur, «?cette étrange torpeur qui donnait aux gestes toute leur splendeur?».

Dans les circonstances, peut-on blâmer Jude et Tess, le couple pantouflard de Document 1 (en lire un extrait >>), d’hésiter à quitter Grand-Mère pour s’aventurer dans l’Amérique profonde?? Naviguant virtuellement sur Google Maps, ils rêvent de visiter les villes aux toponymes les plus ridicules?: Nowhere, Climax, Camel Hump et, surtout, Bird-in-Hand, Penn­sylvanie. Grâce à une bourse obtenue frauduleusement du Conseil des Arts, ils s’achètent une Chevrolet Monte Carlo et, en compagnie de leur chien Steve, commencent prudemment par faire un modeste tour des environs. Ils poussent jus­qu’à Sainte-Anne-de-la-Pérade, où ils visitent le centre d’interprétation du poulamon et s’étonnent «?presque que les gens parlent notre langue?». Désor­mais convaincus d’être «?des vrais Jack Kerouac?», ils vont s’offrir une virée mémorable à… Trois-Rivières, qui se révélera pour eux aussi pleine de pièges que la jungle.

Ceux qui ont lu les cinq précédents romans de François Blais savent combien il a l’ironie facile, tant envers ses pairs qu’envers les difficultés de la langue française. Mais sous son ton nonchalant se cache un écrivain d’une extrême rigueur, capable de périlleuses acrobaties rhétoriques. C’est ainsi qu’il réussit à nous mener en bateau – pas loin, peut-être, mais toujours pour notre plus grand divertissement.

Amerika, par Sergio Kokis, Lévesque éditeur, 270 p., 27 $.

Utop, par Marie-Christine Arbour, Triptyque, 207 p., 23 $.

Document 1, par François Blais, L’instant même, 182 p., 22,95 $.

VITRINE DU LIVRE >>


Le salut d’un salaud

Jean-Jacques Darrieux, directeur d’un cabinet de relations publiques, est un capitaliste sans scrupules, un patron sans pitié, un fils indigne, un amant égoïste et, surtout, un père sans cœur qui cache dans un établissement spécialisé son fils lourdement handicapé. Y a-t-il une rédemption pour un être aussi moralement immonde?? Malgré un cynisme acide à l’égard de son improbable héros, Hugo Léger démontre, dans Tous les corps naissent étrangers (en lire un extrait >>), qu’il peut aussi tremper sa plume ironique dans une encre pleine de compassion. (XYZ, 218 p., 22 $)

 

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