Amerika

Extrait du roman Amerika, par Sergio Kokis, avec l’aimable autorisation de Lévesque éditeur.

Extrait du roman Amerika, par Sergio Kokis

         Ce jour-là, comme tous les autres jours, Waldemar Salis s’attendait au pire. Même s’il se croyait à la hauteur de la situation, il s’attendait à ce que quelque chose tournât mal. En fait, il craignait le pire depuis toujours, d’aussi loin que sa mémoire fût capable de reculer. Depuis sa plus tendre enfance, son esprit n’avait cessé d’être occupé par des prémonitions terribles, des catastrophes appréhendées. En dépit du fait que ces augures sinistres ne s’étaient pas encore réalisés, ils n’en demeuraient pas pour autant moins probables. Waldemar ne connaissait pas la nature exacte de ces événements tragiques qui guettaient dans l’avenir, mais il s’était persuadé de leur caractère spectaculaire, car ils dépassaient même ses mirobolantes capacités d’imagination. Curieusement, si ces calamités potentielles, gorgées de misère, pouvaient l’inquiéter par leur essence destructrice, par la charge de souffrances physiques et morales qu’elles contenaient pour ses semblables, il ne se sentait pas directement concerné en tant qu’individu concret. Dans son for intérieur, Waldemar Salis était certain qu’il serait épargné quoi qu’il arrivât, pendant que des fléaux terribles s’abattraient tout autour de lui. Cet étrange sentiment d’être l’un des élus, l’un des justes inscrits dans le livre de la vie dont parle le texte de l’Apocalypse, lui semblait être une évidence presque banale, de laquelle il ne tirait ni fierté ni la moindre allégresse. Il gardait d’ailleurs pour lui seul cette révélation, avec modestie, car ce serait faire preuve de sottise que de se vanter – au risque d’humilier ses semblables – à cause d’une qualité qui ne dépendait pas de ses mérites ni de sa volonté. C’était ainsi et pas autrement, comme une sorte de trait spirituel transmis de père en fils, de la même manière que les gens de la noblesse léguaient leur sang bleu à leurs descendants. Waldemar ignorait d’où venait cette certitude et il préférait même ne pas trop s’y attarder pour ne pas tenter la concupiscence du démon, à l’image de l’infortuné Job. Mais il reliait cette confiance dans son salut au souvenir des innombrables histoires terrifiantes que son père, le pasteur Jesaïas, avait l’habitude de lui raconter la nuit pour l’aider à s’endormir. En particulier les nuits d’orage, lorsque le petit Waldemar, orphelin de mère et seul dans son lit, s’inquiétait à cause du tonnerre et des éclairs, ou encore à cause du chuintement des rafales de vent dans le feuillage des chênes. C’étaient des récits peuplés de gnomes malfaisants et de sorcières affreuses, de trolls des forêts et d’âmes en peine rôdant nuitamment dans la désolation brumeuse des marais. Des fables baroques, remplies de passions et de violences, de crimes odieux et de vices abominables, que le pasteur concoctait nuit après nuit pour la délectation et pour l’instruction morale de son fils unique. Dans ces élucubrations morbides, que le révérend Jesaïas puisait librement à la fois dans le folklore paysan et dans le texte des Saintes Écritures, le petit Waldemar était toujours la cible des menaces et des attaques les plus sournoises d’êtres fantastiques, sortis des ténèbres pour violer son corps fragile et pour lui sucer l’âme. Pourtant, nuit après nuit, le petit garçon ressortait victorieux de ces combats horribles, avec la même innocence et le même sourire. Tout cela était de la fiction, certes, mais l’enfant ne le savait pas encore à cette époque, ou peut-être qu’il n’arriva jamais à distinguer clairement les catégories de l’imaginaire de celles de la réalité palpable. Durant son enfance, en tout cas, Waldemar croyait qu’il s’agissait bel et bien d’événements réels et susceptibles de lui arriver, que c’étaient des faits se déroulant hors des murs de la maison, ces mêmes nuits où il en entendait le récit dans le noir, par la voix grave et mélodieuse de son père. C’était très apaisant. Le petit garçon s’endormait souvent avant la fin et ses nuits étaient tranquilles, sans l’ombre d’un cauchemar. Ensuite, quand les autres enfants évoquaient dans la crainte ces mêmes mystères alors qu’ils rôdaient à l’orée des marais, le petit Waldemar se taisait pour ne pas les effrayer davantage, pour ne pas trahir le secret de ses propres visions. Mais il arrivait déjà à imaginer ses camarades de jeu hurlant de douleur sous les crocs acérés des trolls ou des démons reptiliens qui gisaient sous la surface des eaux glauques. Étant un enfant sage et au bon cœur, il déplorait naturellement ces destinées qu’il ne cessait d’imaginer et dont les voisins et leurs familles seraient les victimes. S’il était tenté d’imaginer aussi des façons de les protéger ou de les avertir des dangers, il se devait pourtant de renoncer à ces sursauts de vanité, car s’interposer équivaudrait à contrarier les desseins de Dieu. Jesaïas lui avait bien appris que le premier devoir d’un chrétien était celui de se soumettre dans la joie à la volonté divine, quelle qu’elle fût. S’il y avait d’un côté les élus et de l’autre la grande majorité des damnés, voués aux flammes éternelles – comme l’attestaient les paroles inspirées de Jean de Patmos -, c’est que c’était bien ainsi que cela devait se passer pour la gloire de Dieu dans le ciel et sur la terre. Inutile de tenter d’y voir clair. Le propre des mystères, selon Jesaïas, était de rester obscurs ou paradoxaux pour le cerveau impur et imparfait des créatures. Sans compter que c’était faire preuve d’orgueil – péché plus grave encore que celui de la luxure – que de vouloir comprendre la volonté de Notre Seigneur.

         À l’âge de trente-cinq ans, devenu à son tour pasteur d’âmes dans une petite bourgade perdue de Livonie après de longues péripéties et beaucoup d’erreurs de parcours, le révérend Waldemar Salis continuait à s’attendre sereinement au pire. D’autant plus sereinement ce jour-là que ce n’était pas lui qui endurait les douleurs de l’accouchement, mais bien Martha, sa très jeune épouse, suivant ce qui était annoncé dans le livre de la Genèse : « Tu enfanteras dans la douleur.» Assis devant l’isba, affrontant stoïquement le froid humide de la fin de janvier, avec la bouteille de vodka et la fumée de sa pipe pour seuls réconforts, Waldemar se limitait à louer le nom du Seigneur. Le tabac était un péché presque semblable à celui de l’ivrognerie, il le savait pertinemment. Mais il était convaincu que Dieu fermerait les yeux sur ces peccadilles dans un moment aussi grave pour l’avenir de sa paroisse. Après tout, c’était l’enfant du pasteur qui tardait à sortir des entrailles inexpérimentées de son épouse. Qui plus est, il se souvenait des sages paroles de son regretté père, le révérend Jesaïas, selon lesquelles le tabac était comme l’encens des papistes, donc approprié pour les célébrations spirituelles. C’était sans doute un moment de célébration, car d’après Alija, sa belle-mère, à la lumière de ses propres visions mystiques, du timbre des cris de sa fille et des coups de pied du bébé, il s’agissait d’un enfant mâle.

         – Aussi têtu que son père, avait-elle ajouté en le chassant de la chambre et de l’isba dès qu’elle sentit que Martha était prête pour les dernières poussées.

 

La suite dans le livre…