Aminata

Extrait du roman Aminata, par Lawrence Hill, avec l’aimable autorisation des éditions Pleine lune.

Extrait du roman Aminata, par Lawrence Hill

            Dans les moments où l’on me laisse seule, quand les abolitionnistes ne tourbillonnent pas autour de moi, exigeant ma présence dans telle délégation ou ma signature en tête de telle pétition, je voudrais que mes parents soient encore là pour s’occuper de moi. Curieux, n’est-ce pas ? Moi, vieille femme noire usée, qui ai franchi plus d’étendues d’eau que ma mémoire voudrait retenir, qui ai parcouru plus de chemins qu’un cheval de trait, je ne rêve que de choses inaccessibles – des enfants et des petits-enfants à aimer, des parents pour prendre soin de moi.

            L’autre jour, ils m’ont amenée dans une école de Londres pour que je m’adresse aux enfants. Une fillette m’a demandé si j’étais la célèbre Mina Di, celle dont on parle dans tous les journaux. Ses parents ne croyaient pas que cette femme avait pu vivre dans tant d’endroits. J’ai confirmé que j’étais Mina Di, mais que, si elle le voulait, elle pouvait m’appeler Aminata Diallo, le nom que je portais enfant. Nous avons travaillé sur mon prénom quelques instants. Après trois tentatives, elle a réussi. Aminata. Ce n’est pourtant pas si difficile. A-mi-na-ta, ai-je prononcé en séparant bien les quatre syllabes. Elle a dit qu’elle aimerait me présenter à ses parents. Et à ses grands-parents. Je lui ai répondu que j’étais étonnée de voir qu’elle avait encore ses grands-parents. Aime-les bien, lui ai-je dit, aime-les fort. Aime-les tous les jours. Elle m’a demandé pourquoi j’étais si noire. Je lui ai demandé pourquoi elle était si blanche. Elle m’a dit qu’elle était née comme ça. Même chose pour moi, lui ai-je répondu. Je suis capable de voir que vous avez dû être jolie, même si vous êtes très noire, a-t-elle dit. Toi, tu serais plus jolie si Londres recevait plus de soleil, ai-je répondu. Elle m’a demandé ce que je mangeais. Mon grand-père parie que vous mangez de l’éléphant cru. Je lui ai dit que je n’avais jamais pris une bouchée d’éléphant, mais qu’il y avait eu des moments dans ma vie où j’avais été si affamée que j’y aurais bien goûté. J’en ai chassé trois ou quatre cents au cours de ma vie, mais je n’ai jamais réussi à en empêcher un de saccager un village ni à le faire tenir tranquille assez longtemps pour que je lui croque une oreille. Elle a ri et m’a dit qu’elle voulait savoir ce que je mangeais vraiment. Je mange ce que tu manges, lui ai-je dit. Penses-tu que je pourrais trouver un éléphant dans les rues de Londres ? De la saucisse, des œufs, du ragoût de mouton, du pain, des crocodiles, des choses ordinaires, quoi. Des crocodiles ? a-t-elle demandé. Je lui ai dit que c’était pour vérifier si elle écoutait bien. Elle a dit qu’elle était très attentive et m’a demandé de lui raconter une histoire de fantômes. S’il vous plaît.

            Petite fille, lui ai-je répondu, ma propre vie est une histoire de fantômes. Alors, racontez-la-moi ! s’est-elle exclamée.

            Comme je le lui ai précisé, je m’appelle Aminata Diallo, fille de Mamadou Diallo et de Sira Coulibali. Je suis née dans le village de Bayo, à trois lunes à pied de la côte des Graines en Afrique de l’Ouest. Je suis une Bambara. Et une Peule. Je suis les deux, comme je l’expliquerai plus loin. Je crois que je suis née en 1745, ou pas loin de là.

            Permettez-moi de commencer mon récit par une mise en garde à l’intention de tous ceux qui liront ces pages. Méfiez-vous des grandes étendues d’eau et ne les traversez pas. Cher lecteur, si vous avez une carnation africaine et qu’on vous amène vers une mer aux rives lointaines et floues, accrochez-vous à votre liberté par tous les moyens. Et prenez garde à la couleur rose. Le rose évoque l’innocence, l’enfance, mais s’il se répand sur l’eau quand le soleil meurt à l’horizon, ne soyez pas dupe de cette traînée lumineuse. Là, juste en dessous, dans les profondeurs insondables, s’étale un cimetière d’enfants, de mères, d’hommes. Rien que d’imaginer tous ces Africains bercés dans les fosses sous-marines, je frissonne. Toutes les fois que j’ai navigué sur des océans, j’ai éprouvé le sentiment de voguer au-dessus de tous ces disparus sans sépulture.

            Certains qualifient le coucher de soleil de création d’une beauté extraordinaire et le donnent comme preuve de l’existence de Dieu. Mais quelle force bienveillante aurait pu ensorceler l’esprit humain au point de choisir le rose pour illuminer le sillage d’un navire d’esclaves ? Ne vous laissez pas leurrer par cette couleur attrayante et résistez à ses avances.

            Quand j’aurai rendu visite au roi et raconté mon histoire, je veux être inhumée ici même, en terre londonienne. L’Afrique est ma patrie, mais j’ai survécu à suffisamment de migrations pour remplir cinq vies, merci beaucoup, je ne veux plus bouger.

 

La suite dans le livre…

 

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