Amir Baradaran, créateur clandestin

La Joconde, femme voilée? Les taxis new-yorkais, espaces de création artistique? Tout ça est possible, et plus encore, dans le monde d’Amir Baradaran.

Photo: Leslie Kirchhoff
Photo: Leslie Kirchhoff

La Joconde, femme voilée? Les taxis new-yorkais, espaces de création artistique? Tout ça est possible, et plus encore, dans le monde d’Amir Baradaran. Pour cet artiste visuel né en Iran en 1977, puis élevé à Montréal, la réalité augmentée ouvre une toute nouvelle zone d’expérimentation, aux possibilités infinies, qu’il explore avec un culot et une inventivité qui font tourner les têtes aux quatre coins du monde. Arrêt sur image.

On en parle de plus en plus, mais la réalité augmentée (RA), est-ce si nouveau?

Techniquement, non, elle existe depuis les années 1980. Lorsqu’il travaillait pour l’armée américaine, afin d’améliorer ses avions, Tom Furness, qu’on appelle souvent le grand-père de la RA, avait mis au point un cockpit intégrant des éléments de RA pour mieux outiller les pilotes, qui incluait un casque destiné à amplifier leurs sens et leurs perceptions.

On est loin des musées…

Ça se passe toujours ainsi avec les nouvelles technologies. Aux débuts de la photographie, par exemple, on ne voyait dans cette nouvelle pratique qu’une technique destinée à fixer la réalité, avec ses manipulations et ses produits chimiques. Ça a pris un certain temps avant qu’on se rende compte du potentiel artistique de cette technique, et encore plus longtemps avant que la photographie soit exposée dans les musées. Il va se passer la même chose avec la RA.

En attendant, vous entrez dans les musées à votre façon! En 2011, vous avez «infiltré» le Louvre, à Paris, au moyen d’une application montrant Mona Lisa se voilant le visage…

En effet. Je m’appuie sur le concept de «bring your own device» [apportez votre appareil]. Que ce soit un téléphone intelligent, des lunettes de RA ou peut-être même un jour des lentilles de contact, ceux-ci donnent accès à une interface qui intègre les objets avoisinants, en y ajoutant des éléments qu’on ne voyait pas au préalable. Cette infiltration du Louvre constituait un réel défi technique, mais je ne voulais pas qu’elle se limite à une application pour iPhone. Pendant que je préparais mon intervention, il y avait en France tout un débat entourant le port du niqab, Sarkozy qui s’énervait à ce sujet… J’ai eu l’idée d’utiliser le drapeau français pour voiler le visage de la Joconde, ce qui a évidemment fait réagir!


« La réalité augmentée pose de grandes questions: si notre corps (notre vision et notre audition, entre autres) est “augmenté” par la technologie, quel effet ça a sur la notion de soi? Si une interface perçoit les choses avant nous, les analyse autrement, qu’est-ce qui demeure spécifiquement humain dans l’opération? On joue avec la technologie, mais au fond, on finit par poser des questions philosophiques. » —Amir Baradaran


Tout le défi est d’éviter que vos réalisations ne se limitent à leur aspect «gadget», n’est-ce pas?

Exactement. De toute façon, 95 % de la technologie que nous avons créée est aujourd’hui dépassée. Pensez aux disquettes souples, aux CD-ROM… C’est vite devenu désuet. Nous n’en sommes qu’au début des possibilités de la RA, mais il va arriver la même chose: ce qui nous apparaît magique aujourd’hui va sembler banal dans quelques années. Or, ce que nous inventons dans cet espace entre l’objet et notre perception, ça ne relève pas que de la technologie: je m’applique à investir ce lieu avec des concepts qui déclenchent la réflexion.

Ce que vous avez fait, par exemple, dans les taxis de New York, ville où vous vivez depuis quelques années…

Encore là, il s’agissait de marier forme et contenu. J’ai réussi à interrompre momentanément la programmation des télés auxquelles ont accès les clients dans les taxis jaunes pour y diffuser des vidéos de 40 secondes montrant le visage… de chauffeurs de taxi! J’ai voulu que les clients réfléchissent au fait que malgré la proximité, ils étaient coupés de la réalité de ces chauffeurs, qui sont, pour une bonne part, des immigrants. Ils sont tout près, mais ils sont invisibles.

Révéler des réalités sociales invi­sibles, c’est l’un de vos objec­tifs principaux?

Oui. L’un de mes projets s’intitule Facescapes, une initiative d’art public interactif qui s’adresse à des gens qui ont moins accès à la technologie, dans certaines localités de la Floride, et qui va montrer tout ce que s’apprête à chambouler la RA. Il ne faudrait pas que cette RA devienne un nouvel élément de discrimination, creuse un fossé social. C’est ma façon de réfléchir à cette problématique.