Anne Dorval : le rôle de sa vie

Anne Dorval arrive avec son humour piquant, son pétillement, ses doutes. Quand elle parle, ses mains balaient des mouches invisibles devant son visage.

On n’attendait pas Criquette Rockwell (Le cœur a ses raisons) chez Andromaque, de Racine. Résumons-nous : Oreste aime Hermione, qui aime Pyrrhus, qui aime Andromaque, qui pleure son mari Hector ! Ça finit dans la folie et le sang, mais quels transports exquis ! Anne Dorval y joue Hermione. «  Le rôle de ma vie. »

Photo : Jocelyn Michel
Photo : Jocelyn Michel

Le rôle de votre vie, vraiment ? Qu’est-ce qui vous attire tant chez Hermione ?

— Elle est tellement complexe, elle change d’état toutes les 30 secondes. D’une cruauté sans nom, d’un orgueil maladif, c’est une amoureuse qui souffre, qui n’accepte pas que le monde soit plus fort qu’elle. Des rôles de gens en quête d’absolu, pas vivables, c’est passionnant à travailler. Depuis le Conservatoire que je rêve de jouer Hermione, j’ai aujour­d’hui la maturité et la solidité pour le faire.

Ne craignez-vous pas que, par réflexe, les gens rient en vous voyant paraître sur scène ?

— Ça ne se peut même pas ! Ils vont tout de suite oublier que c’est moi qui joue et se laisser prendre par cette tragédie d’amour, par ces personnages plus grands que nature, mais terriblement humains.

Même s’ils s’expriment en alexandrins ?

— Dès qu’on dit « vers », les gens pensent prise de tête. Rien n’est plus faux, Andromaque est d’une telle limpidité. Il n’y a pas de termes compliqués. Pour écrire ses pièces, Racine employait toujours les mêmes 2 000 mots. J’aime sa langue, qui n’appartient qu’au théâtre, elle me va bien en bouche. Et personne ne me fera ajouter un « e » muet à la fin du 12e pied — c’est « lette » !

N’êtes-vous pas l’instigatrice du spectacle ?

— Oui, mais c’est Serge Denoncourt, qui souhaitait la monter depuis longtemps, qui a proposé la pièce à l’Espace Go. Je suis totalement en accord avec sa vision, même en ce qui con­cerne le décor : presque rien, des éclairages. Un grand texte n’a pas besoin de « crémage ». Tout est là, intelligemment écrit, d’une grande modernité, avec une connaissance aiguë de l’âme humaine.

Qu’exige le rôle, à part une grande forme vocale ?

— Une excellente forme physique, voire psychologique, pour encaisser ces émotions-là, car ça brasse de grosses affaires. Heureusement, j’ai la faculté de décrocher facilement ; ce n’est pas Hermione qui va préparer le souper de mes enfants !

Vous êtes-vous posé, à l’instar du personnage, ces questions : « Où suis-je ? Qu’ai-je fait ? Que dois-je faire encore ? »

— « Quel transport me saisit ? Quel chagrin me dévore ? » [acte V, scène 1]. Ah ! que c’est beau ! Tout le monde se pose ces questions par rapport au travail, à la vie, au chemin que l’on emprunte, aux choix que l’on fait.

Vous avez commencé votre carrière au théâtre en jouant dans Aurore, l’enfant martyre, et au cinéma avec Ding et Dong : Le film, révélant déjà l’étendue de votre palette. Drame, comédie : y a-t-il un genre que vous préférez ?

— Là, je suis dans Racine, je voudrais jouer toutes ses pièces, et même interpréter Néron dans Britannicus. En même temps, j’ai eu un plaisir fou à faire Le cœur a ses raisons. Au fond, j’aime la démesure, incarner des personnages dont on ne comprend pas toujours la logique.

Projet Andromaque, Espace Go, à Montréal, du 18 janv. au 12 févr., 514 845-4890.


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Anne Dorval est une des comédiennes québécoises que j’admire. Elle n’a pas peur de s’affirmer et elle est selon moi plutôt convaincante car elle prend son travail au sérieux.
Bravo Anne