Anne Émond: La mort fait partie de la famille

Après Nuit #1, Anne Émond signe Les êtres chers, qui nous plonge dans le drame d’une famille marquée par le suicide.

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Anne Émond (Photo : Julia Marois pour L’actualité)

Difficile d’imaginer, quand on s’assoit devant une jeune femme aussi pimpante et rieuse, que ses films traitent de sujets aussi durs. Après Nuit #1, le film urbain et lancinant qui l’a révélée au public en 2011, la réalisatrice Anne Émond signe Les êtres chers, qui nous plonge dans le drame d’une famille marquée par le suicide, et boucle le tournage de Nelly, un biofilm à la mémoire de l’écrivaine Nelly Arcan, qui a elle-même mis fin à ses jours en 2009.

Votre premier long métrage avait pour sujet une rencontre érotique et désespérée entre deux êtres qui s’accrochent l’un à l’autre. Votre deuxième, dont vous avez aussi écrit le scénario, est très différent, mais pas sans point commun avec le précédent…

Nuit #1 est un film cru et rapide. Lors de chaque représentation, 15 ou 20 personnes sortaient de la salle avant la fin, immanquablement. Les êtres chers, malgré son thème, a une douceur, les gens s’y attachent plus facilement. Il faut dire qu’on est au cœur d’une famille, et je pense qu’on ressent bien tout l’amour qu’ont les personnages les uns pour les autres. Mais en effet, malgré les grandes différences entre ces deux films, j’y parle d’abord d’angoisse existentielle, de la difficulté de trouver sa place dans le monde.

C’est un sujet délicat et exigeant, le suicide. Avez-vous hésité à vous en emparer ?

Je ne veux pas m’étendre sur cet aspect, mais mon histoire personnelle fait qu’il m’apparaît légitime d’en parler. Et je voulais le faire sous un angle bien particulier : souvent, quand on parle de suicide dans un livre ou un film, on y associe un motif précis. Une séparation, une faillite… J’ai voulu parler de ces cas, assez fréquents, qu’on ne peut simplement pas expliquer. Le personnage de David, incarné par Maxim Gaudette, a une vie riche, il adore ses enfants, mais il glisse par moments dans une dépression qui avale tout, c’est plus fort que lui.

Votre film est d’une grande beauté visuelle, qui tranche avec les tempêtes intérieures. C’était voulu ?

Oui. Quand le directeur photo, Mathieu Laverdière, est arrivé à Notre-Dame-du-Portage, où nous avons tourné, il a dit : « Tout est beau ici, la lumière tombe bien partout. » Nous avons décidé de laisser parler cette nature généreuse, mais sans la magnifier, sans créer d’effets de contrastes ou autres pour appuyer le propos. C’est à l’intérieur des personnages que se joue l’essentiel, pas dans les nuages ou dans les teintes du fleuve.

Les êtres chers prend l’affiche alors que vous êtes en train de terminer le tournage d’un film sur Nelly Arcan. Faut-il y voir le début d’un « cycle du suicide » ?

Absolument pas. Je suis fascinée par Nelly Arcan depuis des années, fascinée par l’écrivaine et son œuvre, et il y a beaucoup d’autres choses à en dire que la façon dont elle est morte. Avec Nelly Arcan, on est continuellement dans les extrêmes, qu’ils soient amoureux, littéraires, existentiels. C’est ce que je veux montrer. Cela dit, je ne peux pas faire abstraction de son suicide, qui est en quelque sorte préfiguré dans certains textes.

Anne Émond, cinéaste du spleen et de la douleur de vivre ?

Je ne dirais pas ça. Je pourrais très bien faire une comédie, après. Je tiens à cette liberté dans le choix de mes sujets. Et puis, il n’y a pas que le cinéma, je commence à avoir besoin de baigner dans autre chose. J’ai hâte de faire des tartes aux pommes, tiens. Et pourquoi pas un bébé…

(En salles le 20 novembre)