Antidotes à la connerie

David Bowie fut pour moi bien plus qu’un modèle musical. Il m’a montré comment vieillir avec grâce.

Illustration: Alain Pilon pour L'actualité
Illustration: Alain Pilon pour L’actualité

Des morts, des morts, encore des morts. Deux semaines s’étaient écoulées, et déjà les cases du calendrier de janvier ressemblaient à celles d’un funeste columbarium des célébrités.

Quand les gens célèbres meurent, on s’empresse toujours de faire l’inventaire de leurs réalisations. Les témoignages se succèdent, d’éloges en hagiographies, pour raconter comment untel a changé notre vie. Ou alors son influence sur ses semblables, du monde des affaires aux arts en passant par la politique.

On dit moins souvent ce que les gens n’ont pas été. Ce serait inélégant, je suppose. À moins, justement, qu’ils aient su éviter l’inélégance et qu’il s’agisse là de l’un de leurs points forts.

Prenez David Bowie.

Par millions, nous avons communié à l’autel de son œuvre. Sa mort nous a replongés dans un répertoire audacieux, brillant, qui appartient à la bande-son de nos existences. Mais le plus important de l’influence de Bowie demeure ce qu’il n’a jamais été. Cette chose qui guette les artistes comme les plombiers, et en particulier les chroniqueurs : devenir un vieux con.

L’important, ici, réside dans le verbe d’état. Le vieux con peut l’avoir été toute sa vie. Il ne décevra personne en le demeurant. Mais celui qui le devient ne peut faire autrement que de provoquer une certaine amertume chez ceux qui l’admirent.

C’est un goût auquel on s’habitue, malheureusement, les vieux cons étant légion. Il a été hippie pour devenir le plus détestable des yuppies. Il est le politicien finalement consumé par le cynisme qui manigance le financement illégal de son parti. Elle est, simplement, la femme de principes qui finit par y renoncer, parce que ceux-ci ne lui ont rien apporté.

Et au contraire il y a ceux, comme Bowie, qui parviennent à ne jamais se trahir. Chez lui, c’était une forme de volupté. Une manière de toucher à tout sans jamais se salir. De ne jamais être anéanti par ses contradictions. Mais surtout, de sans cesse se projeter dans l’avenir, espérant que le public le suivrait, ne renâclant jamais avec dédain lorsque ce n’était pas le cas.

En cela, David Bowie fut pour moi bien plus qu’un modèle musical. Il m’a montré comment vieillir avec grâce.

J’ai 41 ans, et j’ai peur de devenir un vieux con comme d’autres craignent l’arthrite. Cette connerie-là est un cancer qui vous ronge l’âme au lieu du corps. On se met à chercher refuge dans la continuité. On craint la jeunesse et on l’accuse de ne rien comprendre au monde, redoutant sa naïveté plutôt que d’y voir un moteur de changement. Devenir un vieux con, c’est préférer le confort de l’indolence et du « gros bon sens » au déséquilibre permanent de la réflexion.

À la mort de Bowie, j’en ai cherché d’autres qui, comme lui, pourraient continuer de me guider, de m’empêcher de sombrer dans la facilité. J’aurais pu en choisir des tonnes, mais les premiers auxquels j’ai songé s’appellent Philippe Brach, BGL, Olivier Choinière, Brittany Howard, Véronique Côté, David Goudreault, Anne Émond, Vincent Delerm, Kendrick Lamar, Raphaëlle de Groot, Jean-François Rivard, Alain Farah, Judith Lussier, Mathieu Charlebois, Fabien Cloutier, Zadie Smith, David Lynch.

Ils ont tous les âges, et ils brillent. Comme une constellation de vivants autour de l’étoile du berger d’un Bowie désormais au firmament. Ils me sortent de ma zone de confort, m’ébranlent, m’empêchent de m’encroûter. Moralement. Intellectuellement.

L’héritage de Bowie, c’est de m’avoir donné cette envie des choses qui ont du coffre, de la profondeur. Même la pop, dans son œuvre, était brillante, inventive, avant-gardiste.

On a beaucoup parlé de ce qu’a été Bowie, disais-je. Reste que ce qui m’a, chez lui, donné le goût des arts, et pas seulement du divertissement, c’est surtout ce qu’il a évité. Et c’est justement sur cette plaque glissante que patine le vieux con que je crains tant : la facilité.

Son dernier album est fabuleux d’inventivité. Et la vidéo de «Lazarus» est un testament. «Regardez, je suis au ciel», y chante-t-il, couché sur un lit d’hôpital. Du même coup, il vient nous dire qu’il sera toujours là. Bowie? Même pas mort.

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J’ai grandi avec David Bowie et le jour où il est parti, j’ai compris combien je perdais encore et toujours mon temps dans toutes sortes de choses futiles, on pourrait dire de « conneries ». Impossible pour moi d’écouter son dernier opus : « Blackstar », le titre de l’album et celui d’une de ses chansons ont fait planer une sorte de « trou noir » dans mon firmament.

Est-il possible que toutes les étoiles ne brillent pas ? Qu’il soit dans notre cosmogonie quelques astres invisibles ?

Petit à petit j’ai dû ré-apprivoiser l’œuvre de David Bowie, j’ai fait coïncider la sortie de telle ou tel album avec ma propre expérience de vie. Sans oublier d’ailleurs les albums de Tin Machine qui révèlent une autre facette du talentueux personnage. Je me suis décidé seulement la semaine passée à écouter et regarder le clip de Blackstar et je dois dire que cela m’a fait froid dans le dos.

Le dernier son du morceau nous rentre dans le cerveau comme un cri tout droit sorti d’une sorte d’alien issu déjà d’une lointaine masse stratosphérique. — Ce qui me démonte chez Bowie c’est de voir comment il a su même orchestrer sa propre mort. Peu d’artistes à ma connaissance sont allés aussi loin dans ce domaine-là. Comme cela est à la fois attirant et malade, quasiment repoussant.

Bowie ce n’est pas seulement un musicien exceptionnel, un chanteur à la voix unique, c’est aussi une œuvre musicale cinématique ; celle d’un acteur qui aura imprégné la pellicule sensible à chacune de ses apparitions. Bowie est vraiment devenu Bowie avec le film d’Oshima : Furyo (sorti en 1983). Un film que j’ai vu et revu quelques 4 ou 5 fois, dont je ne me lasse pas. Un film cruel à l’image de la créature.

Alors David Bowie est devenu un homme. Un vrai. Il est devenu mortel. Ce qu’il n’était pas encore au temps de Ziggy Stardust. La poussière d’étoile androgyne est redevenue invisible, noire, comme l’étoile qui l’a vue naître.

Mais au fond la question du jour, reste encore de savoir ce qu’est exactement un « vieux con » et si la destinée naturelle de l’être humain n’est pas de devenir tant vieux que con, considérant que l’idéal de l’homme est bel et bien d’être bourgeois. La bourgeoisie étant selon moi, le summum de l’évolution humaine (suivant les standards actuels). Plus on s’embourgeoise, plus on devient gros et plus on devient con (petite référence à Jacques Brel).

Lorsque la beauté de la chose est qu’on a des cons de tous âges, de tous sexes, de tous orientations sur tous les continents peu importe la masse corporelle.

— Ainsi, c’est bel et bien vers cet « idéal » qu’en tant qu’espèce toutes et tous… nous nous acheminons. Il n’est pas d’antidote à la connerie, le temps ne fait rien à l’affaire : quand on est con on est con (petite référence à Georges Brassens). Mais qui sait ? Il y a peut-être aussi quelque part une bonne étoile pour aimer les cons.

Je ne crois pas qu’on devient con avec l’âge si l’on sait apprécier la richesse qui nous est donnée d’avoir une jeunesse qui a plusieurs années à son actif. L’important est d’avoir des projets jusqu’au dernier souffle: apprendre une autre langue, ameliorer ses performances sportives comme le ski alpin, voyager, et prendre le temps de découvrir l’histoire et la culture des gens que nous visitons pour ne nommer que ces possibilités. Comme nous avons le temps pour nous, tout est possible pour ne jamais être con.

« Philippe Brach, BGL, Olivier Choinière, Brittany Howard, Véronique Côté, David Goudreault, Anne Émond, Vincent Delerm, Kendrick Lamar, Raphaëlle de Groot, Jean-François Rivard, Alain Farah, Judith Lussier, Mathieu Charlebois, Fabien Cloutier, Zadie Smith, David Lynch »

Euh… Qui???

Bonjour M. Desjardins. Il y a longtemps que je vous avais lu depuis vous savez quoi. Bon retour et à quand un retour à Radio-Canada le Lundi matin?