Appelez-la Angèle

Pour souligner ses 30 ans de carrière, Angèle Dubeau fêtera en grand à la Place des Arts. Mais la plus populaire des violonistes classiques québécoises célèbre la musique tous les jours, sur toutes les tribunes.

Septième d’une famille de huit enfants confortablement établie à Saint-Norbert, P.Q., dans la région de Lanaudière, la petite Angèle Dubeau, quatre ans, suppliait sans cesse sa maman de lui faire apprendre le «ouelloncielle». Tous ses frères et sœurs jouaient d’un instrument de musique. Après l’école, les enfants se réfugiaient dans les divers recoins de la maison et répétaient leurs pièces. Le père, propriétaire des Parquets Dubeau, entreprise située de l’autre côté de la rue, s’accommodait fort bien de la cacophonie qui en résultait.

Ce qui faisait rêver la petite blondinette Angèle, c’était le violoncelle, en raison de sa taille imposante et de sa sonorité grave. Sa mère lui proposait plutôt de se mettre au violon, un instrument plus adapté au physique d’une enfant de quatre ans. Elle eut recours pour la convaincre à un habile stratagème. «Voici un bébé ouelloncielle», a-t-elle dit à sa fillette en lui tendant un premier petit violon.

Satisfaite du compromis, la gamine s’est prise d’affection pour l’instrument et en a tiré rapidement quelques mélodies. «Je lui mettais une couverture et je l’embrassais en lui souhaitant bonne nuit, le soir, avant de me coucher, comme on le fait normalement avec une poupée», se rappelle la violoniste. Ce fut le début d’une véritable histoire d’amour, qui se poursuit toujours.

Angèle Dubeau célèbre cette année ses 30 ans de carrière. Elle vient tout juste de lancer pour l’occasion un album solo. Le 2 mars, à la Place des Arts, le festival Montréal en lumière soulignera cet anniversaire par un spectacle au cours duquel la violoniste sera entourée, entre autres, de ses complices de La Pietà de même que par les pianistes Oliver Jones et Anton Kuerti. Yuli Turovsky y sera aussi. Lui, il joue du «ouelloncielle» comme un dieu…

Au fait, comment expliquer qu’Angèle célèbre ses «30 ans de carrière» alors qu’elle a fait ses premières gammes et donné ses premiers coups d’archet il y a 40 ans? «C’est que, pour moi, ma carrière a commencé le soir où j’ai donné mon premier véritable concert, à Joliette, à la salle du Séminaire, après avoir gagné un concours. J’avais 15 ans. Pour la première fois, mon nom était inscrit sur une affiche et sur les billets. À la fin de la soirée, mon père avait offert le champagne à tout le monde. Dans mon esprit, cela demeurera toujours le “jour un” de ma carrière», dit-elle.

Celle qui allait devenir la plus populaire des musiciennes classiques québécoises a d’abord étudié, à Joliette, avec le réputé père Rolland Brunelle. Ce pionnier de l’enseignement musical avait flairé un talent exceptionnel. La jeune violoniste a poursuivi son apprentissage au sein des Petits Violons de Jean Cousineau, puis au Conservatoire de musique de Montréal. Elle en est sortie en 1976 avec le premier prix. La même année, elle a gagné le prestigieux concours de musique de l’OSM, ce qui lui a valu de jouer en solo avec l’Orchestre symphonique.

Dès cette époque, elle avait le privilège de pratiquer son art sur un stradivarius datant de 1733, celui qui appartenait auparavant au virtuose Arthur Leblanc. Elle a dès lors multiplié les tournées. D’abord sur la scène nationale, puis à l’étranger. Elle a étudié à la célèbre Juilliard School of Music, à New York, puis auprès de Stefan Gheorghiu, à Bucarest, en Roumanie. Elle a donné des concerts en Chine, à Tokyo, à Paris et dans diverses villes du Moyen-Orient.

Sans pour autant renoncer à la carrière internationale, elle a choisi de s’établir à Montréal au milieu des années 1980. De 1994 à 1997, elle a animé Faites vos gammes, à Radio-Canada, une émission de télévision qui lui permettait de transmettre sa passion de la musique. «À partir de ce jour-là, on s’est mis à me dire “bonjour, Angèle!” plutôt que “bonjour, madame Dubeau” quand on me croisait dans la rue», dit-elle. La violoniste a animé une autre émission en 2001 (La fête de la musique) et avoue volontiers qu’elle aimerait bien revenir au petit écran, toujours dans le but de faire partager sa passion et de poursuivre son œuvre «pédagogique».

En 1997, Angèle Dubeau fonde La Pietà, ensemble de 12 musiciennes qui propose un répertoire éclectique: Vivaldi, Saint-Saëns, Liszt, Debussy, Brahms, Glazounov et Dompierre, mais aussi les Beatles, Astor Piazzolla et Ennio Morricone.

Les enregistrements de l’ensemble se vendent par dizaines de milliers. Le succès de La Pietà dépasse les frontières du Québec. Les musiciennes effectuent régulièrement des tournées. «La dernière fois, nous avions loué un autocar spécialement aménagé, avec des lits, une cuisinière et tout, comme les groupes rock. Il fallait nous voir, après les spectacles, boire notre petite bouteille de vin et nous raconter des histoires. Nous avons eu un plaisir fou.» L’automne dernier, l’ensemble a présenté son concert dans 10 États américains, du Montana à la Californie.

Le père Fernand Lindsay, fondateur du Festival international de Lanaudière, a connu Angèle Dubeau alors qu’elle n’était qu’une enfant. «Elle séjournait au camp musical que j’anime tous les étés. Elle était bien sûr le premier violon de l’orchestre que nous formions au camp», se souvient-il. Depuis ce temps, il voit en elle une «musicienne exceptionnelle et généreuse» qui est aussi une «grande ambassadrice» de la musique.

L’actualité a rencontré Angèle Dubeau à Montréal.

Vous êtes devenue avec les années une ambassadrice de la musique classique. D’où vient cette volonté de transmettre votre passion à un large auditoire?
— J’ai toujours voulu faire partager ma passion au plus grand nombre de personnes possible. Il me semble que c’est ce à quoi devrait aspirer tout musicien. Quand tu passes toutes ces heures et toutes ces années à perfectionner ton art, quand tu as un plaisir fou à l’exercer, tu as envie de transmettre cette joie. Ce dont je suis très fière, c’est qu’il m’arrive souvent de rencontrer des musiciens plus jeunes qui me disent que je leur ai donné la petite étincelle qu’il fallait pour qu’ils se consacrent à fond à leur art. Ce n’est pas rien.

À quand remonte ce désir plutôt rare dans l’univers de la musique dite classique?
— À l’enfance, sûrement. À l’école primaire, j’étais assez différente des autres, avec mon violon. Ce serait mentir de dire que je ne me faisais pas un peu taquiner. J’avais droit à des «zing-zing» et autres moqueries, à des regards interrogateurs. Pour m’en sortir, j’ai joué devant les autres élèves, je leur ai expliqué ce que je faisais. Je me suis rendu compte que dès qu’ils me comprenaient et qu’ils saisissaient un peu mieux ce qu’est la musique, ils me respectaient. J’en ai tiré une leçon qui me sert toujours. Les adultes peu familiers avec la musique classique sont exactement comme mes camarades de classe du temps. Plus on leur fait écouter de musique, plus ils en comprennent le sens, plus ils l’aiment, plus ils en saisissent la beauté. J’ai été la première au Québec à démystifier le monde de la musique classique. Je n’ai pas eu peur d’aller jouer à la télé devant des gens qui n’ont jamais entendu une note de musique classique, que ce soit aux Tannants [à TVA dans les années 1970] ou à Allô Boubou [à Radio-Canada dans les années 1980] dans le temps. Les gens ont fini par m’adopter.

En quoi le monde de la musique classique est-il différent, trois décennies après vos débuts?
— Quand j’ai commencé, à 15 ans, il y avait une majorité de têtes blanches dans les salles. Aujourd’hui, cela ne fait aucun doute, le public a rajeuni. Après les concerts de La Pietà, à New Richmond, à Montréal ou dans des petites villes américaines, il est fréquent que des enfants et des adolescents viennent me voir. Ils me font signer leurs cahiers de musique, parfois même leurs violons. Certains ados me disent: “T’es cool, toi!” Pour une musicienne qui met l’accent sur un répertoire classique, il n’y a pas de plus beau compliment. Cela dit, je n’ai pas l’esprit cloisonné. Je prends autant de plaisir à jouer des Danses hongroises de Brahms qu’un air de jazz de Dave Brubeck ou un reel endiablé tiré du folklore.

Vous étiez une enfant prodige et vous passiez des heures et des heures à répéter. Avez-vous, avec le recul, le sentiment que l’on vous a volé une partie de votre enfance?
— Oh que non! J’ai eu une enfance normale. J’ai joué au baseball et au football avec les autres enfants. Mais il est vrai que j’ai tout de même travaillé fort. À huit ou neuf ans, je faisais au moins trois heures de violon par jour. C’est bien beau, les dons, le talent et tout et tout, mais il n’y a pas de secret: il faut travailler.

Avez-vous déjà songé à abandonner le violon? Avez-vous déjà eu des passages à vide, pas envie de «pratiquer»?
— J’ai fait quelques mauvais coups, lorsque j’étais enfant. Un été, mon frère, qui jouait de l’alto, et moi, nous nous étions enregistrés avec un petit magnétophone. On faisait jouer la cassette pour faire croire à ma mère qu’on travaillait, mais on jouait plutôt aux cartes. Le manège n’a pas duré longtemps. J’étais incapable de mentir sans rougir.

Le violon fait partie de moi. Il n’y a jamais eu un moment dans ma vie où je me suis dit: je prends la décision de devenir violoniste. Cela s’est fait naturellement. Le violon a accompagné toutes les étapes de ma vie. Mes amitiés, mes loisirs, mes voyages: tout s’est organisé autour de la musique. J’ai grandi dans cet univers. Quand j’étais adolescente, le père Lindsay m’emmenait avec lui à Carnegie Hall, à New York, pour m’initier au grand répertoire. Je n’avais pas conscience de mon privilège, tout ça me semblait naturel. Mon plaisir de jouer est là plus que jamais. L’été dernier, sur ma terrasse, à Tremblant, j’ai vécu des moments de joie extraordinaires en préparant cet album solo.

Après vos études en Roumanie et un séjour à Paris, vous avez décidé de revenir à Montréal plutôt que de vous installer dans une grande capitale, comme le font généralement les solistes. Pourquoi?
— J’aime Montréal et j’ai fait le pari de poursuivre une carrière internationale tout en demeurant ici. Avec le recul, je ne regrette pas du tout cette décision. J’ai trouvé ici un équilibre qui me nourrit. J’ai rencontré Mario Labbé [président fondateur de la maison Analekta, une success story dans le domaine du disque classique], qui fut d’abord mon imprésario avant de devenir mon mari — un scénario connu, au Québec! J’ai pu fonder une famille [elle a une fille de 14 ans] et avoir une vie relativement normale tout en continuant le violon. J’ai une vie en dehors de la musique. Je peux faire du ski, par exemple! Tenez, au fait, demain matin, je serai la première à descendre les pistes du mont Tremblant…

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