Appropriation culturelle: qui sont les censeurs?

Un an après la controverse entourant les pièces SLAV et Kanata, Marilyse Hamelin analyse comment l’appropriation culturelle est devenue le fil conducteur de ces échecs successifs. 

Photo: Facebook / Ex Machina / Elias Djemil-Matassov

« Excuse-moi, mais quelle tempête? Je n’ai pas vu de tempête. J’ai vu des gens qui se sont mis debout et qui ont dit non. Pour une fois que ce n’est pas tranquille sur la place publique. »

C’est ainsi que l’écrivain et éditeur Rodney Saint-Éloi a répondu à Tristan Malavoy le mois dernier lors d’une causerie sur l’appropriation culturelle à la Maison des écrivains, à Montréal. Référant aux affaires SLAV et Kanata, l’animateur venait de lui demander ce qu’il retenait de la « tempête de l’été dernier ».

Saint-Éloi n’a pas tort… Combien de lamentations ai-je lues au fil des ans quant au « maudit consensus mou québécois »? Combien de fois ai-je entendu répéter qu’« au Québec, on a peur du débat » et que c’est tellement mieux sur les plateaux de télé français, où les enjeux politiques et culturels sont débattus avec vigueur?

L’ironie, c’est que ces mêmes individus regrettant l’ennui et la mollesse de notre société ont violemment réprouvé le fait que des voix dissonantes s’élèvent pour — ô sacrilège — critiquer le travail du grand Robert Lepage. C’est quand même drôle de voir ceux qui déplorent un manque de débat se plaindre quand il y en a enfin un…

Les beaux jours ne font que commencer et ma boule de cristal m’indique que bientôt les médias reviendront sur la première tumultueuse de SLAV, qui s’était tenue au TNM le 26 juin de l’an dernier. Permettez-moi d’ouvrir le bal en me penchant sur le sujet explosif qu’est l’appropriation culturelle. Peut-on porter la parole de l’autre et agir en allié ou est-ce automatiquement de l’appropriation?

Après l’annulation de Kanata, son coauteur Michel Nadeau a écrit sur Facebook: « Je trouve dommage qu’on n’ait pas vu en nous des alliés, des artistes qui tentent de faire la lumière sur une situation tragique auprès de leurs publics respectifs, au-delà de nos appartenances réciproques, ce qui est une des missions de l’art.»

Il est vrai que l’intention était noble. Reste que de s’autoproclamer comme un précieux allié est une chose, être reconnu comme tel par les principaux intéressés en est une autre…

Je vais en faire sourire quelques-uns avec cette analogie: en bonne mordue de la téléréalité Les chefs!, à l’antenne d’ICI Radio-Canada, la décision d’annuler Kanata me fait penser au départ fracassant d’un concurrent vedette de la saison 2018. Dans un accès de rage consternant, Clément avait jeté ses raviolis à la poubelle et remis son tablier en plein duel de demi-finale. « Ces raviolis seront exactement comme je les ai imaginés ou ils ne seront pas », semblait-il nous dire.

De même, au lieu de mettre fin au spectacle Kanata, pourquoi ne pas avoir accepté d’inclure des artistes autochtones dans le projet? Ce refus obstiné demeure incompréhensible et sa justification par la rigidité des règles du Théâtre du Soleil ne convainc pas. Quand on est un créateur, on fait preuve de créativité!

L’appropriation culturelle, donc, comme fil conducteur des échecs successifs que sont SLAV et Kanata, consiste à faire un spectacle SUR eux, mais SANS eux. Cela dit, bien qu’il y ait des points en communs, les deux affaires demeurent distinctes.

Dans le cas de Kanata, contrairement à ce qui a été répété à tort et à travers, la majorité des personnes ayant exprimé des réserves n’ont jamais souhaité l’annulation du spectacle, mais bien ouvrir le dialogue quant à l’absence de participation des Premières Nations à celui-ci.

Le cas de SLAV est plus complexe, car il y a eu des dérapages de la part d’une minorité de protestataires. Traiter de racistes des spectateurs curieux et de bonne foi est indéfendable. On ne répond pas à la maladresse des concepteurs avec de pareilles invectives. Cela ne sert personne, et ce, même si on peut très bien comprendre l’exaspération ressentie devant un tableau où des chanteuses blanches interprètent des esclaves noires. L’asservissement fut la première dépossession, se faire soutirer ce douloureux récit en est la seconde. Il était donc normal et légitime que des protestations s’élèvent.

Aurait-il fallu poursuivre les représentations de SLAV malgré tout? Est-il préoccupant que les producteurs aient plutôt choisi d’annuler le spectacle? Je ne crois pas. Un tel ratage, qu’il soit présenté une seule fois ou cent soirs de suite, ne change rien à l’affaire, cela demeure un ratage. Une autre organisation aurait pu poursuivre, le festival a plutôt choisi d’annuler. Un diffuseur qui, pour toutes sortes de considérations, décide d’annuler un show, est-ce si exceptionnel? Parlez-en aux artisans de la télévision…

C’est pourquoi je me méfie de ceux qui travestissent les faits en criant à la censure et à la rectitude politique à la moindre objection. Ceux-là aspirent ni plus ni moins à ce que l’on érige l’art au-dessus de toute critique sociale, ce qui pourrait également être interprété comme une forme de censure.

Ce faisant, ils refusent que l’on réfléchisse collectivement à une question pourtant cruciale: est-il possible qu’une œuvre réussie du point de vue artistique comporte néanmoins des maladresses sur les plans éthique et sociohistorique et/ou qu’elle véhicule des stéréotypes dégradants?

Bien entendu, les créateurs québécois ont le droit de dire et faire ce qui leur chante. En contrepartie, leur travail peut (et doit) être critiqué. L’art n’existe pas dans une bulle à part du monde réel; il n’est pas bullet proof. Ce serait totalement insensé. Et dangereux. Qui veut vivre dans une société où l’art ne peut servir de prémisse à des débats collectifs? Où tous les artistes et leurs œuvres sont automatiquement plébiscités et célébrés?

Je demeure convaincue que l’héritage de ces affaires n’est pas forcément négatif. Et si, au lieu d’écraser les créateurs sous la chape de l’autocensure, il en émergeait plutôt une sensibilité nouvelle, nourrie par une véritable curiosité de l’autre? Cela pourrait donner lieu à des rencontres intéressantes…

Cet automne, le Diamant de Robert Lepage présentera Là où le sang se mêle du dramaturge autochtone Kevin Loring. La pièce, qui s’inscrit dans la programmation inaugurale du tout nouvel édifice de la place D’Youville, mettra en scène une troupe de comédiens autochtones et non autochtones. Comment ne pas y voir une promesse?

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4 commentaires
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« …est-il possible qu’une œuvre réussie du point de vue artistique comporte néanmoins des maladresses sur les plans éthique et sociohistorique et/ou qu’elle véhicule des stéréotypes dégradants? »
La réponse est oui, c’est possible. Il y a des moyens de critiquer sans condamner, comme l’ont fait les curés cathos avec les « Fées ont soif ». Ils jugeaient, eux, que c’était dégradant, mais pas tous les autres qui voyaient là une occasion pour les femmes de briser justement des stéréotypes.
Ces curés ont condamné et nous les avons condamnés, eux, plutôt qu’elles. L’appropriation culturelle dans le contexte de la présentation de Slaves est une niaiserie et, n’en doutons pas une seconde, une censure.
Qu’on soit d’accord ou pas avec ce que je viens de dire, retenons surtout ceci: la censure qui se promène sur les trottoirs est aussi dangereuse que celle qui marche sous les boucliers et les matraques.

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M. Lepage n’est pas un politicien, un historien, un sociologue, un anthropologue, un journaliste d’enquête, etc.  Il n’est qu’un homme.  Deux yeux qui regardent le monde, deux oreilles pour l’entendre, un coeur pour le ressentir, une bouche pour en parler, un cerveau pour l’interpréter.  Au travers lui passe une minuscule partie du monde, elle ressort transformée, imaginée, interprétée.  Il n’y a pas de prétentions à l’objectivité, à la représentativité; c’est sa subjectivite qu’il partage, avec talent.   Il me semble que ça ressemble à ce que l’on nomme » processus de création ».  On peut aimer ou détester le résultat mais le createur ne représente personne, juste lui-même, et c’est tout et c’est parfait comme ça.

Étant donné cette sensibilité à l’appropriation culturelle, sera-t-il encore possible dans l’avenir de parler d’une autre réalité que la sienne sans avoir à appuyer la présentation sur des faits, à faire valider la perception subjective auprès des personnes concernées? Il existe des modes de communication ou l’on doit s’appuyer sur des faits scientifiques, d’autres ou l’on donne la parole aux personnes concernées par un vécu, une situation, etc. De nombreux modes pour différentes situations. Je souhaite seulement qu’il restera une place ou les artistes pourront mettre en scène leurs façons de ressentir le monde sans avoir à se justifier auprès de chacune des personnes qui se sentiraient concernées. Souhait illusoire dans cette époque où tout devient l’objet de critiques, de débats.

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Vous parlez bien monsieur. Vos phrases sont bien choisies pour ne pas appeler un chat un chat.
La censure est la censure, qu’elle vienne des curés d’autrefois ou des bien penseurs d’aujourd’hui.

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