Arcade Fire : le feu sacré

Arcade Fire n’a jamais couru après la renommée. Mais le groupe montréalais entend bien se servir de tous les lauriers qu’il vient de gagner pour faire avancer la cause d’Haïti.

Arcade Fire : le feu sacré
Photo : Anton Corbijn

La première fois qu’Arcade Fire avait été sélectionné pour les prix Grammy, en 2006, les membres du groupe avaient dû faire la queue pour acheter un hot-dog avant la cérémonie et ils étaient rentrés bredouilles de Los Angeles.

Cette fois-ci, ils ont eu droit à une loge et à un somptueux buffet. Ce n’était qu’un avant-goût de ce qui les attendait.

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À la surprise du monde entier, leur plus récent disque, The Suburbs, a ravi le prestigieux titre d’album de l’année à des superstars comme Eminem et Lady Gaga. Deux jours plus tard, à Londres, Arcade Fire remportait deux autres trophées aux Brit Awards : album et groupe international de l’année. Fin mars, il prend d’assaut Toronto, où il est en lice pour six prix Juno.

Les prochains mois s’annoncent tout aussi chargés pour Win Butler, son épouse, Régine Chassagne, et les cinq autres musiciens du groupe – Richard Reed Parry, Tim Kingsbury, Jeremy Gara, Sarah Neufeld et Will Butler, le petit frère de Win. En avril, ils domineront l’affiche du très couru festival Coachella, dans le désert de Californie. En juin, ils donneront un spectacle à Hyde Park devant 60 000 Londoniens. Et en juillet, ils seront à Moncton, où ils partageront une scène en plein air avec leurs amis du groupe U2, dont ils avaient déjà assuré la première partie à Montréal et à Toronto, en 2006.

La victoire d’Arcade Fire aux Grammy a suscité de nombreux commentaires sur Twitter, l’un des plus fréquents étant : « Qui a déjà entendu parler de ce groupe-là ? » Pas mal de monde, en fait. Les chiffres de ventes de ses disques n’atteignent peut-être pas plusieurs millions, mais ils sont loin d’être négligeables : 250 000 exemplaires pour chacun des albums Funeral et Neon Bible, et 500 000 pour The Suburbs, qui a été propulsé en tête du palmarès Billboard dès sa sortie, en août 2010.

Musicalement, Arcade Fire a toujours préféré suivre son instinct plutôt que les règles établies. « Nous n’avons pas vraiment de hits », fait remarquer Win Butler. N’empêche que les admirateurs du groupe ne se limitent pas aux amateurs de rock indépendant – un exploit en soi, étant donné le son pour le moins éclectique d’Arcade Fire, qui saute du punk fuzzy au new wave électronique et aux hymnes de revival chrétien. « Il y a des moments où le grand public a envie de quelque chose de différent, poursuit Win. Mais notre succès semble plutôt une anomalie historique. »

Jusqu’à présent, les membres du groupe ont mené leur barque tout seuls. Ils paient eux-mêmes les studios d’enregistrement, les tournages de vidéos, les tournées. Ils sont les seuls titulaires des droits de tous leurs enregistrements et signent des ententes de distribution avec divers partenaires. Ils ont fait une petite concession au succès : l’agent qu’ils partagent avec Björk et Paul McCartney. Reste à voir si maintenant, avec leur notoriété nouvellement décuplée, ils pourront se passer de la machine d’une grande maison de disques pour conquérir le monde.

 

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Après les Grammy, le groupe raflait deux trophées aux
Brit Awards, à Londres, en février.
Photo : David Fisher / Rex Features / PC

Pour l’instant, cependant, le monde n’est pas leur but. Ils se contentent d’Haïti, dont les armoiries sont peintes sur la grosse caisse d’une de leurs deux batteries. Depuis 2005, le groupe a recueilli plus d’un million de dollars pour financer des travaux de développement dans la plus pauvre nation de l’hémisphère Nord. Récemment, Régine Chassagne et une amie d’enfance, la femme d’affaires Dominique Anglade, ont créé leur propre fondation, Kanpe (qui veut dire « se tenir debout », en créole).

En partenariat avec l’ONG Partners in Health et Fonkoze, la plus grande institution de microfinancement d’Haïti, Kanpe tente d’aider 300 familles d’une petite localité de l’île à recouvrer leur santé physique et leur autonomie financière, en s’attaquant de façon coordonnée à tous les facteurs qui contribuent à la pauvreté. Le budget de ce programme de trois ans est de deux millions de dollars. Arcade Fire s’est engagé à doubler chaque dollar versé à Kanpe, jusqu’à concurrence d’un million.

Win Butler et Régine Chassagne, qui ont appris à tenir leurs admirateurs à distance en révélant le moins possible sur leur vie à Montréal, ont ainsi découvert que la célébrité, même relative, peut être un puissant outil de changement. « Chaque fois que ça devient contrariant de ne plus passer inaperçus, dit la chanteuse, je me rappelle que c’est aussi ce qui nous permet de ramasser tout cet argent pour Haïti. L’important, c’est vraiment de pouvoir en tirer le meilleur parti. »

À première vue, le duo semble curieusement assorti. Lui, Edwin Farnham Butler III, 30 ans, fils aîné d’un patricien de la Nouvelle-Angleterre et d’une musicienne californienne du genre Joni Mitchell, a été élevé au Texas. Elle, Régine Chassagne, 33 ans, est la fille de réfugiés haïtiens francophones qui ont échoué en banlieue sud de Montréal. Sur scène, il se tient immobile comme un grand chêne et elle vole d’instrument en instrument comme une petite fée. Mais dans leur studio de répétition, installé en haut d’un magasin de Montréal, il est le plus expansif des deux, alors qu’elle reste perchée sur le bout du canapé, bras et jambes croisés.

Ils se sont rencontrés à la Faculté de musique de l’Université McGill, en 2000. Elle suivait des cours de chant et jouait de la flûte à bec dans un ensemble médiéval. Il n’était plus étudiant (il avait abandonné les études bibliques), mais il hantait les corridors à la recherche d’un batteur pour un groupe encore inexistant. Leurs chemins se sont à nouveau croisés lors d’un vernissage où Régine chantait avec un groupe de jazz.

Quelques jours plus tard, ils se retrouvaient pour jouer ensemble. Il en est sorti une chanson, « Headlights Look Like Diamonds », qui figure sur le premier maxi d’Arcade Fire, sorti en 2003 – l’année où ils se sont mariés. « C’était une séance de travail qui a viré en premier rendez-vous », dit Win. Régine raille : « Ce n’était pas un rendez-vous. Absolument pas ! Pas pour moi, en tout cas. »

Leur relation est restée aussi créative. Toujours ensemble et toujours en train d’écrire, ils s’échangent constamment des riffs et des bouts de mélodies. Une batterie encombre leur salon. C’est là que certaines parties du dernier album ont été enregistrées avant que les autres membres du groupe y apportent leur contribution.

Pour Régine, la musique est inextricablement liée à la vie : les chansons viennent pendant qu’elle fait le ménage ou qu’elle sort les poubelles. Win dit qu’ « elle est musique », que les airs et les rythmes sortent de son cœur. Chez lui, elle admire la concentration, la persévérance et la capacité de structurer leurs idées. « Chacun est le disque dur de l’autre », dit-elle.

Win Butler est un musicien de troisième génération. Son grand-père maternel, Alvino Rey, était chef d’orchestre d’un big band et un virtuose de la guitare pedal steel dont plusieurs succès ont figuré au palmarès dans les années 1940. Win, quant à lui, a formé son premier groupe alors qu’il étudiait à l’académie Phillips Exeter, au New Hampshire – un collège privé où sont passés entre autres l’écrivain John Irving et Mark Zuckerberg, fondateur de Facebook. La musique est la seule carrière qu’il ait jamais envisagée.

Régine Chassagne a appris toute seule à jouer du piano à l’âge de quatre ans. On chantait beaucoup dans sa famille, mais avant de s’avouer qu’elle rêvait d’en faire un métier, elle a attendu la fin de son bac en communication à Con­cordia et le décès prématuré de sa mère. Ses parents s’étaient rencontrés aux États-Unis après avoir fui Haïti dans les pires circons­tances. La mère de Régine avait trouvé, en revenant du marché, ses cousins et ses amis assassinés. Son grand-père paternel avait été enlevé et exécuté par les tontons macoutes. En échange du statut de réfugié, son père a fait une période de ser­vice militaire au Viêt Nam.

Le jeune couple est arrivé à Montréal au début des années 1970. Comme tant de néo-Canadiens, ils ont dû mettre les bouchées doubles pour s’établir : il enseignait les maths, elle travaillait comme secrétaire et dans une garderie. « Mes parents ne m’ont jamais emmenée en Haïti, dit Régine. Même si nous en avions eu les moyens, ma mère n’aurait pas voulu. Elle faisait encore des cauchemars. Elle voulait oublier. »

En fin de compte, c’est un livre qui l’a ramenée sur la terre de ses ancêtres : la biographie de Paul Farmer, médecin de Harvard qui a cofondé l’organisme Part­ners in Health. Sa mission de « guérir le monde » l’a fascinée. En octobre 2008, elle a passé deux semaines sur l’île avec Win. Elle a visité les cliniques de l’ONG, renoué avec ses racines. « Là-bas, je reconnaissais tout ce que mes parents m’avaient transmis, dit-elle. J’ai compris que j’étais haïtienne par osmose. »

Avant ce voyage, Arcade Fire avait déjà commencé à collecter des fonds pour Part­ners in Health, remettant un dollar par billet vendu – initiative qui a permis d’amasser, à ce jour, près d’un million de dollars. « Aucune décision n’a été aussi facile à prendre », affirme Win, qui profite de chaque spectacle pour faire la promotion de l’ONG. « C’est assez incroyable, dit Christine Hamann, coordonnatrice à Partners in Health. Tous nos efforts s’en trouvent amplifiés. » Durant la plus récente tournée d’Arcade Fire, 5 500 admirateurs ont souscrit à la campagne Stand With Haiti (debout avec Haïti).

Durant le voyage de 2008, Paul Farmer avait confié au duo sa frustration de voir les patients souffrant de la tuberculose ou du sida retourner, après leur traitement, dans les mêmes conditions de vie qui avaient causé leur maladie. « Ça rappelle ce dicton créole : Se laver les mains, puis les sécher dans la saleté », commente Win Butler. De cette conversation a germé l’idée d’une fondation qui comblerait les lacunes du réseau d’ONG en Haïti.

Après le tremblement de terre, Kanpe est devenu un engagement encore plus urgent – et plus personnel. La cofondatrice de l’organisme, Dominique Anglade, fille de l’universitaire et écrivain Georges Anglade, a perdu ses parents ce jour-là sous les décombres de leur maison de Port-au-Prince. Ils étaient de grands amis de la famille Chassagne, ayant été de toutes leurs fêtes et même de leurs parties de camping. La fondation cherche encore des entre­prises bienfaitrices, mais elle a tout de même réussi à amasser environ 400 000 dollars – dont la moitié provient des poches des sept membres d’Arcade Fire.

Au cours des dernières années, ceux-ci ont partagé la scène avec David Bowie et Bruce Springsteen, se sont produits deux fois à l’émission Saturday Night Live et ont joué à l’un des galas d’investiture du président Obama. Peuvent-ils se rendre encore plus loin ? Même leurs récents prix n’en sont pas une garantie. L’industrie de la musique n’est plus ce qu’elle était – et, de toute façon, les membres d’Arcade Fire n’ont jamais aspiré à en faire partie. « Tout se joue à la radio, dit Win Butler. C’est ce qui nous différencie d’un groupe comme Coldplay, qui réussit à atteindre, avec ses hits, les gens qui n’achètent qu’un ou deux disques par année. »

Il assure que, pour eux, le succès n’a presque rien changé. « Notre vie quotidienne est sensiblement la même, sauf qu’on paie à temps les factures d’électricité. Notre maison est toujours aussi mal meublée. Nous avons encore les mêmes vieilles chaises et le tabouret que j’ai ramassé dans une ruelle. »

En tournée, il leur arrive de délaisser les voitures louées pour prendre le métro, histoire de mettre en perspective l’absurdité de tout ce qui leur est arrivé. Mais c’est surtout Haïti qui leur permet de garder les pieds sur terre. Et d’essayer de changer le monde, sans laisser le monde les changer.

(© Éditions Rogers. Traduction et adaptation : Martine Desjardins.)

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