Arcand et son fils spirituel

Le cinéaste Denys Arcand n’a pas fait « école », observe l’essayiste Carl Bergeron. On n’a toujours pas vu poindre, parmi la nouvelle génération de réalisateurs québécois, de véritable « fils spirituel » de l’auteur du Déclin de l’Empire américain.

Chronique de Pierre Cayouette : Arcand et son fils spirituel

S’il devait toutefois avoir un héritier, ce serait peut-être justement ce Carl Bergeron, qui, à 31 ans, publie une analyse de l’œuvre d’Arcand d’une grande pertinence et d’une grande clairvoyance.

Tout au long de sa carrière de cinéaste, Denys Arcand a refusé de marcher au pas de quelque régiment que ce soit. On l’a taxé de cynisme, parce qu’il s’est appliqué à rendre compte de la réalité le plus rigoureusement possible. Cette posture l’a condamné, confie-t-il, à une solitude cruelle et au regard souvent hostile de l’establishment culturel québécois. On l’a traité de hautain, de grincheux. «?J’aurais eu une vie bien plus facile à chanter en chœur comme tout le monde?», admet-il.

Parce qu’il n’a pas rejoint le camp des lyriques, il s’est fait des ennemis des deux côtés de la barricade, notamment quand il a soutenu que l’indépendance du Québec était certes souhaitable mais tout de même «?improbable?», que le marxisme, dans les sociétés industrielles, n’avait intéressé que des intellectuels marginaux, ou que les baby-boomers exaltés de Mai 68 qui croyaient changer le monde ne changeront probablement rien aux structures profondes de la société.

Dans son essai, Carl Bergeron analyse la filmographie d’Arcand dans le dessein d’en révéler un peu plus sur l’artiste et sur sa société. C’est réussi, de l’aveu du cinéaste, qui commente le travail de l’auteur dans des notes à la fin du livre.

Si Arcand s’applique à regarder le Québec tel qu’il est, sans complai­sance, Bergeron, lui, s’efforce de décrire Arcand et son œuvre avec la même lucidité. D’où cette filiation entre ces deux hommes que 40 ans séparent. Bergeron remonte aux racines philosophiques de la pensée du cinéaste. Il l’analyse dans sa complexité. «?Ar­­cand, quoique traversé par le Québec de part en part, n’a rien d’un nationaliste. […] La qualité d’un homme ne se reconnaît pas à l’exhibition de ses sentiments, mais à la constance de ses vertus?», écrit-il.

Carl Bergeron, dans son avant-propos, traite de la difficulté d’être un intellectuel au Québec, lui qui entreprend justement sa carrière de penseur. Plus loin, Arcand affirme que «?le Québec, comme l’Irlande, est extrêmement toxique pour un artiste?». Les plus accomplis sont ceux qui ont vécu longtemps hors de la province (Riopelle, Louis Lortie, Marie-Claire Blais…), note-t-il. «?Ceux qui restent risquent de se voir réduits au silence ou à la folie?: Réjean Ducharme, Marc-Aurèle Fortin, Émile Nelligan?», poursuit Arcand.

Les leçons de cynisme du cinéaste sont aussi des leçons d’histoire. Et l’histoire a tendance à lui donner raison. En relisant les pages consacrées à Réjeanne Padovani (1973), alors que le Québec de 2012 est aux prises avec des scandales de corruption dans la construction, on se dit que le cinéaste avait tout compris, longtemps avant les autres…

Un cynique chez les lyriques?: Denys Arcand et le Québec, par Carl Bergeron, Boréal, 144 p., 19,95 $.

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L’histoire selon Jean-Claude Germain

Conteur intarissable, Jean-Claude Germain mélange avec succès et avec humour la petite et la grande histoire. Au grand bonheur de ses fidèles, il publie un deuxième tome de son épopée Nous étions le nouveau monde. Cette fois, il revisite à sa manière des personnages essentiels de l’histoire du Québec des premières décennies du 19e siècle, dont le célèbre Louis-Joseph Papineau. Il faut «?entendre?» Jean-Claude Germain nous raconter cette «?grotesque?» guerre canado-américaine de 1812 que le gouvernement Harper entend commémorer avec faste… (Nous étions le nouveau monde 2?: Le feuilleton des premières, par Jean-Claude Germain, Hurtubise, 307 p., 24,95 $) 

 


La face cachée de l’humour

Même s’ils dominent la scène du spectacle au Québec, les humoristes n’ont pas toujours pour autant la vie facile. Ils vivent leur juste part d’humiliations et de moments embarrassants. L’humoriste François Morency a recueilli les confidences d’une trentaine de ses pairs. On y découvre la face cachée du métier d’humoriste. Oui, les «?comiques?» jouissent de la gloire et de l’amour du public. Mais souvent, c’est au prix de spectacles devant des auditoires hostiles et éméchés dans des foires agricoles ou des bars mal famés, de menaces de mort sur leurs répondeurs et même d’agressions sur scène… (Dure soirée?: Histoires vraies et autres humiliations, par François Morency, Éditions de l’Homme, 249 p., 24,95 $)