Ardente Lachapelle

Elle a traversé un demi-siècle de théâtre. Et la voici, à 76 ans, belle à rendre lyrique, dans l’un de ses plus importants travaux d’actrice: elle joue Winnie dans Oh les beaux jours, de Samuel Beckett.

Beckett disait quelque chose comme: «Les acteurs, pas la peine de regarder à l’intérieur, il n’y a personne.» C’est que l’auteur irlandais n’a pas eu la chance de connaître Andrée Lachapelle. Il y aurait vu du nerf, du charme, du cœur, de la grâce, de la dignité.

Elle est timide, légère, grave, inattendue, émerveillée. Elle rit tout le temps. C’est une femme gaie avec un esprit rebelle, nomade et enfantin. Elle a une voix qui joue de la musique, la peau très pâle, les yeux pers-verts, un sourire clair, comme mis à disposition.

Rodée au meilleur métier, pétrie de valeurs démodées, telles la ponctualité, la patience et l’humilité, elle a éprouvé sa palette chez Tchekhov et Feydeau, Dubé et Tremblay, Tennessee Williams et Jean Genet, Normand Chaurette et Wajdi Mouawad. On l’a vue à la télé, pas assez au cinéma, beaucoup au théâtre, où elle a connu les plus riches aventures. Elle a joué avec les plus grands, été dirigée par les plus exigeants. Elle a dansé, et chanté aussi, Claude Léveillée et Clémence DesRochers entre autres. Elle dit: «Le devoir de l’artiste consiste à apporter conscience, lumière, harmonie et beauté dans ce monde.»

On l’imagine plus facilement visiter les musées qu’acheter sa viande chez le boucher. Elle nous rassure: elle n’aime que s’amuser. «Dire des âneries, organiser des fêtes et rigoler avec André» [Melançon, son compagnon, son étoile fixe]. Elle écoute Mozart, Schubert et du jazz, adore Matisse, Venise et Barcelone, lit comme une boulimique, raffole de la réglisse noire, pratique un juron, «Merde!», et applique une devise: «Tiens bon, ne crains rien.» Elle n’a plus rien à prouver; alors, elle ose tout.

Vous arrive-t-il de regarder votre carrière à plat et de vous dire: «Ça y est, j’y suis, je suis arrivée»?
Bien sûr que non. Par contre, ce que retiens de mon parcours, c’est que je n’ai pas trahi l’enfant que j’ai été. Dès que j’ai commencé à parler, j’ai voulu faire du théâtre. Un jour, mon père, à 80 ans passés, m’a révélé son secret: «J’ai raté ma vie, j’aurais voulu être un acteur.» Je lui ai répondu: «J’ai hérité de votre rêve, papa.»

Vous préférez le théâtre à la télé et au cinéma.
J’aime le théâtre parce qu’on a la certitude que ce qu’on est en train de vivre ne sera plus jamais. Jouer au théâtre, c’est donner vie à la vie. Au fil des représentations, on avance, on grandit. C’est pourquoi je dis aux jeunes comédiens: «Ne délaissez jamais le théâtre, parce que c’est là qu’on évolue.»

Qu’est-ce qu’une bonne pièce?
C’est celle qui stimule l’esprit, qui nous apprend quelque chose sur l’humanité. Fidèle aux classiques, j’aime beaucoup les pièces qui parlent de l’honneur. «À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire» (Corneille, Le Cid); «Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul!» (Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac). Ces répliques sont des leçons de vie, une invitation à ne pas faire de bêtes compromis.

Quels devraient être les matériaux de base d’une bonne comédienne?
L’authenticité, la foi, la discipline et une bonne santé. Il faut bien sûr avoir de l’empathie pour le genre humain, car on donne la parole aux gens qui n’en ont pas.

Être comédienne, c’est se jouer soi ou jouer avec soi?
Quand on est jeune, on joue avec ses ressorts personnels, on puise à ses émotions. En vieillissant, j’ai compris que limiter le personnage à ma petite personne le réduisait considérablement. Il faut faire le vide de soi pour accueillir le plein de l’autre. J’essaie donc de rentrer dans le personnage plutôt que ce soit lui qui entre en moi. Je ne cherche pas à être plus intelligente que lui. C’est au spectateur de juger, pas à moi.

Forte de cette méthode, vous n’avez donc plus le trac?
Je suis le doute sur deux pattes. J’ai toujours peur de décevoir le metteur en scène, de ne pas être à la hauteur de l’auteur.

La maturité, l’expérience, les prix ne vous ont pas guérie?
On est toujours sur un fil de fer, risquant la chute.

Pourquoi faire ce métier, alors?
«Bonne qu’à ça», pour paraphraser Beckett.

Beckett, justement, que vous abordez pour la première fois, et avec un gros morceau: Oh les beaux jours. Qu’est-ce qui vous touche dans le personnage de Winnie?
Je trouve qu’elle me ressemble, plutôt que je lui ressemble. Optimiste, elle s’obstine à vouloir vivre, même si la terre a commencé de l’aspirer. En deuxième partie, enterrée jusqu’au cou, alors que seuls ses yeux bougent, elle est reconnaissante d’être encore vivante. Comme elle, j’ai gardé une forme d’exaltation, je m’emballe, je trouve la vie belle, même s’il se passe des choses horribles.

C’est une pièce sur la solitude, sur la mort.
Mais c’est également un hymne à la vie. Winnie dit: «Vivre encore un jour.» Apprendre encore, chaque jour, même si les yeux, la mémoire, le corps flanchent.

Vous en avez mis du temps pour arriver à ce rôle.
Encore fallait-il qu’on me le propose! Mais je préfère le jouer maintenant, je crois mieux le comprendre. Beaucoup des miens sont partis, la plupart des gens que j’ai admirés, aussi. Dans ma famille, la mort faisait partie de la vie; à l’époque, on exposait les cadavres dans la maison. L’un de mes frères est mort à 25 ans, alors que j’avais 7 ans, l’autre à 18 ans, quand j’en avais 14. Mon père et mes sœurs sont décédés dans mes bras. Je n’ai pas peur de la mort, je l’ai vue à l’ouvrage.

Est-ce ce qui pourrait expliquer votre sérénité?
Je me sens bien, c’est vrai. Parce que je me détache. Plus on vieillit, plus on doit atteindre une sorte d’épure, retrouver la magie de l’enfance.

Comment était-elle, cette enfance?
J’étais la plus jeune de la famille, née d’un deuxième mariage. Ma mère m’a eue à 45 ans: surprise! Toute ma vie j’ai été soutenue par cette famille où régnait l’harmonie. Mes frères et mes sœurs faisaient du théâtre amateur, je récitais des poèmes pendant les entractes. À l’école, j’étais de toutes les distributions, à interpréter le petit Jésus, la sainte Vierge ou les anges. J’avais déjà un public. J’aurais pu devenir une abominable tête enflée.

Pour Oh les beaux jours, vous retrouvez André Brassard, dont c’est la première mise en scène depuis son accident cardiovasculaire. Comment va-t-il?
Il va bien! [Elle est si contente de le dire.] J’espère que les gens vont penser à lui et l’engager à nouveau. C’est un homme d’une grande culture qui a un immense respect pour les acteurs. Il suggère, n’impose jamais. J’irais lui décrocher la Lune si je le pouvais.

Parmi les metteurs en scène qui vous ont dirigée, il y a aussi votre compagnon André Melançon, dans La promesse de l’aube, son adaptation théâtrale duroman autobiographique de Romain Gary.
Mon Dieu que je n’ai pas été «fine» avec lui, alors que je suis adorable avec tout le monde! Il m’a trouvée dure, oh là là. Il m’apportait son texte et je le renvoyais à ses devoirs. Mais il m’a pardonnée. C’est une grande âme, Melançon!

Le métier vous a toujours comblée, mais ne vous a jamais suffi. L’amour et autres choses de la vie ont joué un rôle capital.
Sur le plan professionnel, j’ai été gâtée, les choses sont toujours arrivées sans que je les demande. Mais c’est vrai que l’important a toujours été de me réussir en tant que femme. Et en tant que mère, de réussir mes enfants, si je puis dire. Pour leur père, Robert Gadouas, cet acteur merveilleux [qui s’est suicidé en 1969], le travail avait une telle importance qu’il lui sacrifiait tout. Par opposition, je me suis juré que jamais je ne me ferais briser par mon métier, qu’il me ferait vivre, certainement pas mourir. Quand on a des enfants, il faut leur donner le goût de vivre.

Vous détenez un diplôme d’institutrice. Avant de percer au théâtre, vous avez enseigné deux ans à la maternelle et six mois à l’École du doux parler français (ça ne s’invente pas!). Beaucoup plus tard, vous avez enseigné la lecture à l’École nationale de théâtre.
Je crois que les étudiants venaient plus à mon cours pour les croissants que j’apportais que pour mon enseignement! Ils avaient faim. Wajdi Mouawad était du nombre. Nous avons énormément discuté, d’éthique en particulier.

Au printemps dernier, vous étiez de la tournée européenne d’Incendies, de Mouawad, regroupant plusieurs acteurs de la nouvelle génération.
Il n’y a pas d’âge dans notre milieu. Quand je travaille avec des gens de 20 ans, j’ai 20 ans, je pense comme eux, on fait le même boulot.

La transmission est-il un mot qui compte pour vous?
L’exemple que l’on donne importe plus que les phrases que l’on dit. Permettez-moi de citer Romain Gary: «Pour moi la vie c’est une course à relais où chacun, avant de tomber, doit porter plus loin le flambeau de la dignité humaine.»

Votre fille Nathalie et sa fille Ève ont choisi de faire le même métier que vous.
Au début, je me suis peut-être prise pour la maman et la grand-maman qui indiquait le chemin, mais cela n’a pas été long que je leur ai laissé la voie libre. C’est plutôt moi qui demande conseil à mes enfants. Je suis devenue leur petite fille, ils sont toujours là à me protéger, à me dire de faire attention en descendant les escaliers, etc. «Arrêtez, je ne suis pas vieille…»

En novembre, vous aurez 77 ans, même si on ne le croit pas. Pensez-vous arrêter de jouer un jour?
Oui, et c’est récemment que j’ai commencé à envisager la retraite. J’ai ralenti mes activités. Il y a des choses que je n’ai plus envie de faire. Du théâtre, oui encore, mais c’est sans doute la dernière fois que j’aborde un texte de l’ampleur de Oh les beaux jours. Franchement, le jour où il n’y aura plus de travail, ça ne sera pas si grave que ça.

Votre idéal n’est donc pas de mourir sur les planches?
Pas du tout. Je suis bénie des dieux, car je suis très entourée. Je suis tellement aimée, j’ai toujours reçu tellement d’amour que je me demande ce que j’ai fait pour mériter ça!

C’est que vous êtes aimable, sans doute! En tout cas, c’est ce que tout le monde dit. Comment réagissez-vous quand vos pairs vous témoignent leur admiration?
Ça me gêne parce que je ne trouve pas que j’aie quoi que ce soit d’admirable. Je fais mon métier comme le plombier fait le sien.

En avez-vous assez qu’on dise que vous êtes belle, élégante, gentille?
C’est qu’on cesse soudainement qui m’embêterait! Ces compliments m’obligent à rester vigilante.

Vous avez spectaculairement cassé votre image en 1971 en jouant une alcoolique dans …Et mademoiselle Roberge boit un peu, de Paul Zindel, adapté par Michel Tremblay.
André Brassard m’a donné cette chance: sortir du registre des bourgeoises dans lequel la télé m’avait enfermée. À l’époque, on ne m’aurait jamais confié un rôle de ménagère. J’entrais en scène la dernière et j’entendais les gens feuilleter le programme pour savoir qui était la comédienne qui jouait l’éthylique. Non seulement mon apparence et ma voix étaient méconnaissables, mais c’était mon premier texte en québécois. Quel plaisir!

Vous qui avez toujours eu à cœur le «bon parler», que pensez-vous du français pratiqué au Québec?
J’entends beaucoup de «quand qu’on»! L’avenir du français dépend de la jeunesse, de mes petits-enfants, de ce que cette langue représente pour eux. Je trouve qu’on a la mémoire courte. Par exemple, les jeunes comédiens ne savent pas qui étaient Georges Groulx et Guy Hoffmann. Ils connaissent Denise Pelletier, parce qu’un théâtre porte son nom, mais ont-ils une idée de tout ce qu’elle a représenté?

Vous aimeriez laisser des traces?
Il y a cette phrase dans Oh les beaux jours: «Le flot sur le flot se replie et la vague qui passe oublie, oublie.» Des traces de mon travail? Aussitôt disparu, aussitôt oublié, il ne faut pas se faire d’illusion. Mes traces, ce sont mes enfants.

Qu’emporteriez-vous sur une île déserte?
Un livre pour m’expliquer comment survivre sur une île déserte. Car je ne sais rien faire de mes dix doigts. Je ne suis pas une bonne cuisinière, ce sont toujours mes hommes qui se sont occupés de ça. Voilà, j’emporterais un homme sur une île déserte!

Et si vous pouviez envoyer un message à quelqu’un?
Ce serait à mes parents. Je leur dirais: «Vous m’avez très bien élevée, vous m’avez appris à avoir du respect pour chaque être humain, je vous en remercie.» Un jour, au mariage de l’une de mes nièces, mon père qui avait bu un peu de vin et avec qui je dansais, m’a dit: «Je n’ai pas été le père qu’il te fallait.» Ça m’a peinée, j’avais 43 ans. Je lui ai demandé: «Qu’est-ce que vous souhaitiez pour moi? Que je sois capable de me tenir debout toute seule? Eh bien, vous avez réussi.»

Oh les beaux jours, Espace Go, à Montréal, du 9 sept. au 11 oct., 514 845-4890; studio du Centre national des Arts, à Ottawa, du 29 oct. au 1er nov., 613 755-1111.