Aristote parmi nous

Qu’ont en commun les traders et les citoyens grecs ? Ils ont été amenés à «développer des stratégies opportunistes, à rechercher comment s’enrichir, fût-ce aux dépens de la collectivité».

Aristote parmi nous
Ill. : Paul Bordeleau

Les courtiers ont reçu des primes faramineuses pour des spéculations réussies en Bourse, les Grecs ont mené leur État à la faillite en pratiquant une évasion fiscale tous azimuts.

Or, si ces excès peuvent choquer, ils n’en sont pas moins dans l’air du temps : depuis que les pays et les entreprises ont été mis en concurrence, même les pratiques salariales se sont transformées. On peut aussi bien demander à des ouvriers d’accepter des baisses de salaire que rémunérer la performance, comme à Radio-Canada, par des primes importantes versées à des employés déjà nantis d’un juste salaire.

Ces diverses politiques, plus égoïstes que généreuses, seraient contraires à la philosophie d’Aristote, affirme Bernard Girard, consultant en gestion, qui a trouvé une jolie façon de faire la leçon aux entrepreneurs de toutes farines. La bonne idée était de convoquer un philosophe « d’avant le péché originel » pour appuyer ses thèses. Girard, d’ailleurs, ne cache pas que les textes lacunaires d’Aristote, et le fait que ce dernier vivait à une époque préchrétienne, lui permettent de commenter à son aise les comportements de ses contemporains.

La forme de ce livre, présenté comme le manuel d’une classe de maître, permet à tout lecteur de tirer lui-même du modèle aristotélicien, servi en huit leçons, des applications ingénieuses. Aristote dans ses textes évoquait la cité, Girard se penche sur la gérance commerciale, mais l’on voit bien que la gestion des hommes ne varie pas d’un ministère gouvernemental à l’entreprise industrielle.

Ainsi, on peut tout faire dire à Aristote, même qu’il aurait certainement appuyé la loi 101 sur la langue française, car la langue fonde la société politique : « Sans elle pas de débats, de délibérations, d’échanges d’arguments, en un mot pas d’exercice de la liberté. » L’obéissance, le commandement, le bonheur, le courage, le changement, l’harmonie sont ses sujets favoris.

La classe de maître avec Aristote est un jeu. Le philosophe ne méprisait pas la richesse et ne prônait pas la frugalité, mais il insistait sur le bien commun comme objectif. Ce dernier est-il au programme des cours de Master of Business Administra­tion ? demande Girard. Si c’était le cas, est-ce que les banques, où pullulent les MBA, justement, se comporteraient comme elles le font, qu’elles soient en faillite ou en croissance ?

L’on devine que l’enseignement de l’art de s’enrichir n’est pas un programme humaniste. Les employés de Lehman Bro­thers veillaient à récompenser les actionnaires, à « enfirouaper » le client, tout en sachant contourner règles et lois qui leur bloquaient le chemin. Avaient-ils étudié ces pratiques à l’université ?

Si j’en crois Girard, Aristote aurait aussi prédit que toute « réingénierie » de l’État, inspirée des pratiques du privé, est vouée à l’échec. Pourquoi ? Parce que le secteur public est lié par définition à la politique, qui a peu à voir avec le bilan trimestriel. Vouloir transformer les simples citoyens en actionnaires est une erreur de perspective philosophique.

Ce livre, qui veut redonner du sens au travail, est foisonnant, il est quasi inépuisable pour qui veut prendre un peu de recul par rapport à nos pratiques d’affaires.

Aristote était du côté de la confiance, de l’amitié, il proposait une cité heureuse composée de citoyens vertueux. On ne lui aurait pas remis le MBA qui a certainement été plus tard décerné à Machiavel, pour notre malheur.

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EXTRAIT

«Aristote a été le témoin de ce qui fut sans doute la première mondialisation. Il l’a analysée et on trouve dans ses textes des éléments qui nous permettent d’examiner la nôtre avec un regard décalé, différent.»

 

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Aristote : Leçons pour (re)donner du sens à l’entreprise et au travail
Par Bernard Girard,
Maxima, 267 pages
32,95 $.