Arts et spectacles

Il n’y a pas mieux que Louise Bombardier pour incarner les personnages névrosés. Elle peut débiter, sans respirer, une réplique de 100 mots, dont on ne perdra aucune syllabe. C’est une actrice formidable. Mais une auteure aussi, qui écrit des textes sous le signe de l’onirisme, ascendant poésie : plusieurs pièces pour jeune public et pour adultes ; des émissions jeunesse ; un recueil de nouvelles ; et ces Petits fantômes mélancoliques, publiés aux 400 coups. Dans ces 21 contes, on croise Liliane toujours nue derrière son père, Sophie qui jamais ne plie, Hélène à la chair de marbre, Hans à la nature catastrophique…

Vous dites que Petits fantômes mélancoliques est né de la rencontre d’une écriture autiste juxtaposée à un regard de peintre, Balthus en l’occurrence. Explications, s’il vous plaît.
— Je me suis mise à lire sur l’autisme, puis à écrire différents textes de manière non rationnelle. En naviguant dans Internet, j’ai redécouvert Balthus [peintre des silences et des non-dits, célèbre pour ses tableaux de jeunes filles aux poses ambiguës], que j’adorais à l’adolescence. En associant ses tableaux à mes embryons de textes, il s’est passé quelque chose. Alors j’ai continué sur ces deux pôles : Balthus et l’écriture autiste. Et sur la grande mélancolie.

La grande mélancolie ?
— J’étais dans un état indéfinissable, je m’étais coupée du monde, comme il m’arrive souvent de le faire quand je n’ai pas de travail. Je me sentais autiste moi-même.

Dans le conte intitulé Colette, vous écrivez : « Il est très beau Eudore, c’est un fermier avec beaucoup beaucoup d’animaux de boucherie, mais ça ne l’empêche pas de me battre et de me foutre son machin musclé dans la fente. Je me sens déjà usagée à quatorze ans. » C’est raide.
— Les contes portent sur les blessures et les tabous sexuels de l’enfance. Je dis des choses insupportables, mais avec une sorte de sourire fantaisiste, non ?

À quoi ressemble le spectacle tiré de votre livre ?
— C’est un objet étrange, qui devrait toucher ceux qui aiment la danse et ceux qui sont sensibles à la poésie. Il y a longtemps que je voulais travailler avec des danseurs : les corps de Louise Bédard et de Paul-Antoine Taillefer sont des poèmes. Aussi, moi qui ne joue jamais dans mes œuvres, j’ai eu le goût de défendre mes mots. Et je le fais avec une retenue, inhabituelle chez moi qui ai beaucoup joué de personnages nerveux.

La passion du jeu est-elle aussi forte que la passion de l’écriture ?
— La passion du jeu ? Encore faut-il jouer ! Les propositions sont très rares pour les femmes de 55 ans. Dans le théâtre actuel, je me rends compte que je n’ai plus ma place.

Si ce n’est comme actrice, peut-être comme auteure ?
— J’ai une écriture particulière : fantasmatique, traitant de l’inconscient, chargée d’onirisme. Au Québec, nous ne sommes pas très portés sur la chose ; américanisés, nous aimons le dialogue « punché ». Et puis on a du mal avec l’univers féminin, avec les femmes qui parlent des femmes, surtout quand elles sont vieillissantes. Beaucoup de misogynie, et pas que de la part des hommes.

Mais tout n’est pas sombre, puisque Petits fantômes mélancoliques sera repris, en mars 2009, dans une production de Pigeons International.
— Les théâtres traditionnels ne voulaient pas du spectacle. On me répondait : « La poésie, ce n’est pas dans notre mandat ! » Le Festival international de la littérature de Montréal, où Petits fantômes a été créé en septembre 2007, a un peu guéri mes blessures. Et de voir le spectacle inséré dans la grille du Festival TransAmériques me fait du bien. Mais la proposition de Pigeons International me donne de l’espoir.

Petits fantômes mélancoliques, Théâtre Prospero, à Montréal, du 29 mai au 1er juin, 514 844-3822. Pour connaître la programmation du Festival TransAmériques, du 22 mai au 5 juin : www.fta.qc.ca.

La naissance d’un chef

On a du mal à imaginer qu’il pourrait un jour lever le poing à la manière de Karajan ou casser cinq baguettes par répétition comme Toscanini. Courtois, souriant et myope, Jean-Michaël Lavoie plane sur les ailes de l’enthousiasme. À partir de cet automne, il sera chef adjoint pour l’Ensemble intercontemporain de Paris, fondé par Pierre Boulez. Pour le poste, 47 prétendants du monde entier avaient soumis leur candidature ; 7 ont été convoqués à l’audition ; 5 s’y sont présentés. Lavoie a été choisi par un jury que présidait Boulez, impressionné par son parcours. À l’actif du bosseur, déjà : plusieurs concerts à la tête de l’Ensemble de musique contemporaine de l’Université McGill, où il vient de terminer une maîtrise en direction d’orchestre ; deux invitations de la Société de musique contemporaine du Québec ; et des prestations dans des orchestres symphoniques, qu’ils soient de Windsor ou de Longueuil.

Son boulot parisien — d’une durée d’un an, renouvelable — ne l’empêchera pas d’entamer, à l’UQAM, son doctorat en études et pratiques des arts. Sujet de thèse : La gestuelle du chef comme instrument de communication de sa conception de l’œuvre. Sans rire.

Né à Saint-Césaire, en Montérégie, le doctorant s’essaie d’abord au violon avant d’opter pour le piano, à sept ans, et de s’y consacrer jusqu’en 2000, année où, invité comme pianiste répétiteur par le Chœur de l’Orchestre Métropolitain, il reçoit comme la foudre une révélation : il veut DI-RI-GER. « Je suis quelqu’un d’organisé, qui sait où il va. » C’est la réponse que l’enfant unique fait à ses parents, inquiets de voir leur fils délaisser le piano pour une profession dont on dit qu’on n’y devient bon que passé 60 ans ! Lavoie a 26 ans, mais il apprend plus vite que son ombre.

Surprise : le chef écoute plus de chansons que de grande musique. Notez le répertoire : Jean-Pierre Ferland, Monique Leyrac, Diane Dufresne. Le rock, le rap ? Non merci. Comment lâche-t-il son fou ? En donnant des conférences sur le drame musical wagnérien ! Il se dit casanier, ce qui ne freine pas l’ambition : « À 30 ans, je me verrais très bien à la tête d’un ensemble de musique contemporaine ou d’un orchestre symphonique. »

En attendant, il dirige une soirée musico-littéraire qu’il a concoctée, Les mots enchantés, qui célèbre les collaborations entre poètes et compositeurs : Apollinaire et Poulenc, Ronsard et Ravel, Anne Hébert et Jean Lesage… Avec la participation du Chœur de la radio de Radio-Canada, dont il est le directeur artistique adjoint, et la mezzo-soprano Julie Boulianne, qu’il accompagnera, exceptionnellement, au piano. Le concert ouvre le Marché de la poésie de Montréal (place Gérald-Godin, jusqu’au 1er juin), Église Immaculée-Conception, à Montréal, le 29 mai, 514 844-2172.

PARENTHÈSE

Coupez !

Arrivé à un certain âge, la vie est résolument trop courte. Alors, on a beau aimer le théâtre, on a moins d’heures à gaspiller. Quand une pièce, qui doit faire perdre conscience du temps, nous le rappelle à chaque instant parce qu’elle s’éternise, bye la magie ! On ne changera pas les vieux auteurs qui croient que plus c’est long, plus c’est bon. Mais vous, là, les trentenaires, qui monopolisez les scènes avec vos histoires de couple et vos envies de zigouiller les boomers, faites ça court, ramassez vos idées ! Vous dites : mais Shakespeare, mais Tchekhov ? Justement, ce sont Shakespeare et Tchekhov. Ayez des personnages sur démesure, une langue d’exception, faites-nous échapper à la vie, on vous suivra le temps qu’il faut.

Ce n’est pas qu’il faille faire court à tout prix, mais il est impardonnable de faire long quand le propos tient sur un mouchoir plié en quatre. Ce qui est, sans vous offenser, souvent le cas. Gardez-nous attentifs pendant une heure plutôt que torpides durant deux heures. Pensez à la génération — la vôtre — de spectateurs zappeuse, vif-argent, pas décervelée pour autant. Méditez cette phrase de Michel-Ange : « Étant donné un bloc de pierre, si vous enlevez tout ce qu’il y a en trop, ça fait une statue. » Alors, élaguez, biffez, coupez. Et que les metteurs en scène, qui se prennent aussi pour des auteurs, ne viennent pas en rajouter.

D’un autre côté, on peut trouver le temps long à une pièce de 60 minutes. Une mauvaise pièce gâche toujours le temps qu’il nous reste sur terre.

LES RENDEZ-VOUS

CHANSON / EN MONTAND SUR LES PLANCHES

Chassés d’Italie par les fascistes, les parents d’Ivo Livi — futur Yves Montand (1921-1991) — s’installent à Marseille. Fiston travaillera dans une usine de pâtes alimentaires avant de se faire coiffeur pour le salon de beauté de sa sœur Lydia, tout en rêvant de westerns et de comédies musicales américaines. Ses premiers tours de chant auront d’ailleurs des accents yankees, que Piaf lui conseillera d’estomper promptement. Montand se produira au Metropolitan Opera de New York, ce qu’aucun chanteur de variétés n’aura réussi avant lui.

Jean Brassard vit et travaille dans l’électricité de Manhattan depuis 1982. Le chanteur-danseur-acteur, aperçu dans des épisodes de Sex and the City et de Law & Order, consacre son premier spectacle solo aux chansons du « gamin de Paris », relate des morceaux de sa vie, évoque ses amours avec Simone Signoret, Piaf et Marilyn Monroe. « La complexité de sa personnalité m’a toujours fasciné. Homme issu de la classe ouvrière, il était rempli de désirs et d’ambitions de toutes sortes, souvent conflictuels. Et son rêve de chanter et de danser comme Fred Astaire rejoint aussi le mien. »

Brassard — fin quarantaine, bonne tête, voix qui sait envelopper — est né à Charlesbourg. Son père jouait à l’accordéon les succès de Montand, que sa mère fredonnait : « La chansonnette », « La bicyclette », etc. « Venir chanter à Québec pour ma famille et mes amis, qui n’ont jamais eu l’occasion de me voir sur scène, est un événement des plus émouvants. » Le talent du Québécois a emballé le pianiste chanteur américain Steve Ross, qui a vu le spectacle à New York : « You can get arrested for charm like this. » (On peut se faire arrêter avec un charme pareil.) Ce charme éclate dans les extraits mis en ligne (kidfromparis.com). Le gamin de Paris, Palais Montcalm, à Québec, du 12 au 14 juin, 418 641-6040.

EXPOSITION / LES BELLES DE PARIS

Le Louvre, en résumé : 2 410 fenêtres, 3 000 serrures et 35 000 œuvres. Parmi celles-ci, quelque 275 pièces viennent faire les belles à Québec. Elles racontent 5 000 ans d’histoire et témoignent de la richesse des huit départements du plus grand musée du monde — des antiquités égyptiennes aux sculptures en passant par les antiquités orientales et les arts de l’islam. En exclusivité mondiale. Le Louvre à Québec : Les arts et la vie, Musée national des beaux-arts du Québec du 5 juin au 26 oct., 418 643-2150.

EXPOSITION / TALENT AIGUILLE

Centre Georges-Pompidou, à Paris, 22 janvier 2002. Yves Saint Laurent présente son dernier défilé. Quarante ans de création nous regardent : tailleurs-pantalons, sahariennes, jupes gitanes, robes du soir aux vertigineux décolletés ; somptuosité des matières, richesse des coloris. L’égérie du couturier, Catherine Deneuve, chante comme elle peut « Ma plus belle histoire d’amour, c’est vous », de Barbara. Tout le monde est ému, à commencer par le maestro, qui vient saluer avant de retourner en coulisses avec sa timidité et ses grosses lunettes. Le Musée des beaux-arts de Montréalprésente 160 modèles accessoirisés de celui qui « a posé les fondements de l’habillement féminin moderne ». Chapeau ! Du 29 mai au 28 sept., 514 285-1600.

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