Arvida

Extrait du roman Arvida, par Samuel Archibald, avec l’aimable autorisation des éditions Le Quartanier.

Extrait du roman Arvida, par Samuel Archibald

« Les derniers-nés »

Dieu sait comment il avait pu s’imaginer que deux mille dollars c’était assez d’argent pour tuer quelqu’un. Qu’est-ce que ça représente, après tout, un montant comme celui-là ? Il aurait pu faire le calcul facilement, Raisin, il dépensait toujours en multiples de vingt. Deux mille dollars c’était jamais plus que deux cents caisses de bière / une centaine de soirées au cinéma si on comptait le pop-corn, le Pepsi et l’autobus / une trentaine de demi-heures dans l’isoloir avec les filles du bar topless qui ne lui chargeaient jamais la même chose, quand elles acceptaient de prendre son argent. Elles arrivaient de partout ces filles-là, par l’autobus de trois heures du matin qui les déposait devant le poste de gaz, surtout les mercredis. De temps en temps, Raisin veillait jusqu’à cette heure-là et allait traîner autour pour voir les nouvelles débarquer. Il y en avait trois-quatre à chaque semaine. Beaucoup de Noires depuis deux ans. Les clients s’en plaignaient pas mal, on n’aime pas tellement les Noires par ici. Lui les aimait beaucoup. Les filles avaient de belles grosses fesses, de petits seins avec de gros mamelons noirs, elles s’aspergeaient d’un parfum infect qui mélangeait l’essence de sapin et la gomme balloune, mais Raisin imaginait que ça sentait l’ailleurs, le pas ici. Il s’imaginait que c’était l’odeur de l’Afrique et d’Haïti et, pour lui, ça sentait bon. Bien meilleur en tout cas que l’odeur de l’usine de pâtes et papier, qui restait comme suspendue en l’air dans la chaleur de l’été et que la moindre brise charriait, intacte et viscérale, à des kilomètres à la ronde. Les gens de la place s’habituaient, mais pas lui, l’odeur lui collait aux narines et au palais, une odeur révoltante d’œufs pourris.

          Il aurait pu calculer n’importe comment, mais allez savoir comment pensent ces gars-là.

          Ils étaient une douzaine, les derniers-nés, tous affublés d’un surnom qu’ils détestaient, nés dans des familles d’autrefois, du sein de vieilles femmes qui auraient dû cesser d’avoir des enfants depuis longtemps, mais que leur mari et le curé ne laissaient jamais tranquilles tant qu’il leur restait un œuf dans le ventre. Leurs frères et sœurs avaient quitté la ville et étaient devenus médecins et avocats ou bien ils étaient restés et avaient trouvé du travail à l’usine comme leurs pères. Ils approchaient tous de la retraite maintenant. Les derniers-nés n’allaient jamais bien loin. Quelques-uns avaient récemment atteint la quarantaine et ils habitaient la maison de leurs parents jusqu’à ce que leurs parents meurent. Après, leurs frères et sœurs encaissaient l’argent de la vente, et les derniers-nés allaient vivre avec leur pension d’invalidité ou leur chèque de bien-être dans des petits loyers aux quatre coins de la ville, des blocs appartements ou des demi-sous-sols.

          Ils arrondissaient leurs fins de mois en faisant des jobines. De temps en temps, pendant l’été, au premier du mois, aux fêtes de quartier ou quand quelques-uns faisaient plus d’argent que prévu sur un petit contrat de rénovation, ils se soûlaient. On les retrouvait au matin, endormis dans les parcs municipaux ou sur la pelouse d’étrangers, tombés au combat sur le chemin du retour, à pied ou en vélo. Raisin était l’un des plus articulés : on le retrouvait la plupart du temps sur la même pelouse, celle des Laberge, dans la même position (un improbable entrelacement de ses membres avec le cadre et les roues de son vieux dix vitesses), à peine amoché ou miraculeusement indemne. Les Laberge étaient des gens affables et gentils, jadis amis de ses parents. Ils ne le réveillaient jamais. C’est la brûlure du soleil de juillet ou la froidure des matins de la fin août qui le ramenaient à la conscience et le renvoyaient chez lui cahin-caha.

          Aucun des derniers-nés n’était à proprement parler un crétin ou un débile, malgré ce que leur criaient parfois les enfants rieurs à la sortie des classes. Aucun d’eux n’était un prix Nobel de chimie non plus. Dans ces régions, on disait parfois de quelqu’un qu’il n’était « pas assez malin pour allumer le feu, mais pas assez fin pour l’éteindre ». Ce n’était pas une mauvaise façon de décrire les derniers-nés. Il n’y avait aucun fou furieux parmi leurs rangs, aucun handicapé lourd, mais il leur manquait tous un petit quelque chose.

          Bozzo avait été bon dans les dictées et en arithmétique jusqu’en dixième année, mais il aurait été incapable de finir une phrase même si sa vie en avait dépendu. Il savait exactement ce qu’il voulait dire, prenait un grand souffle, se mettait à parler, puis devait s’arrêter après quelques mots. La syntaxe s’asséchait dans sa bouche et les idées s’effilochaient dans son esprit dès qu’il essayait de les faire passer des neurones aux cordes vocales. Il ne s’exprimait que par petits tronçons de phrases insignifiants et préférait généralement rire et grogner. Sacrer aussi. Les sacres étaient pratiques, en leur donnant la bonne inflexion, on pouvait leur faire dire plein de choses et ils n’étaient jamais qu’un seul mot. Il en alignait parfois plusieurs sans perdre le fil. Crisse de tabarnac d’ostie de saint chrême.

          Minou avait la peau la plus douce, les yeux les plus bleus et le plus beau visage qu’un homme puisse avoir mais, même quand sa mère était sortie, il n’était pas l’être le plus intelligent de la maisonnée, qui comprenait également trois chats, un caniche et une perruche royale. Parmi les derniers-nés, c’était le plus jeune et peut-être le seul qu’on ne laisserait pas à lui-même quand sa mère mourrait. Minou était un véritable abruti. Le plus drôle, c’est que, pour les grandes fêtes, quand sa mère l’habillait comme il faut avec un beau costume, il avait l’air d’un mannequin. Il était tellement beau que, de temps en temps, les jeunes femmes refusaient de s’avouer qu’il était demeuré, même après en avoir récolté tous les signes. Une fois, c’était au baptême d’un fils Dubé, une dame l’avait entraîné derrière un hangar, avait pris sa main et l’avait glissée sous sa jupe et entre ses jambes, jusqu’à ce que les doigts de Minou touchent son sexe nu. Minou s’était sauvé en criant comme un possédé et on l’avait retrouvé seulement deux jours plus tard, roulé en boule en dessous d’un sapin au terrain de golf, presque dix kilomètres plus loin.

          […]

 

La suite dans le livre…

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