Au balcon avec Simone de Beauvoir

En lisant Simone de Beauvoir, on ne peut s’empêcher de réfléchir au monde actuel. En refaisant le trajet avec elle, on constate à quel point l’ivresse des lendemains n’est pas gage de réussite et que tout reste toujours à faire.

Dominique Lebel (photo : L'actualité)

En vacances avec Jean-Paul Sartre en Italie à l’été 1957, Simone de Beauvoir se heurte à une situation étonnante. « Sartre propose d’aller à Capri. Les journaux romains disaient qu’une grippe venue d’Asie ravageait Naples ; mais Capri n’est pas Naples et l’épidémie allait sans doute remonter vers le nord : nous partîmes », écrit-elle dans La force des choses. Un déni qui n’est pas sans nous rappeler quelque chose… Oui, c’était bel et bien une pandémie. Elle dura de 1956 à 1958 et fit près de deux millions de morts, selon l’OMS.

La force des choses est le troisième tome des mémoires de Simone de Beauvoir, qui débutent par Mémoires d’une jeune fille rangée, publié en 1958, et se terminent par Tout compte fait, en 1972. En tout, quatre tomes d’environ 600 pages chacun, et un récit plus court, Une mort très douce, qui raconte la mort de sa mère avec tendresse et sincérité. Ses mémoires sont parmi les plus célèbres de l’après-guerre. Ce n’est pas un hasard si ce sont justement ceux-ci, et non ses romans, que Gallimard choisit de faire entrer en premier dans la Bibliothèque de la Pléiade — qui est en quelque sorte le Temple de la renommée de la littérature mondiale —, en 2018.

Relu avec l’éclairage nouveau de ce printemps du « Grand Confinement », La force des choses, qui va de l’immédiat après-guerre jusqu’à l’orée des années 1960, apparaît aujourd’hui dans toute sa richesse. C’est le récit d’années mouvementées qui ont vu s’effondrer des certitudes, bouleversé des vies partout sur la planète, mais qui à terme n’auront pas réussi à remplir les promesses des premiers jours. Ce sont les années de tous les espoirs, mais c’est aussi le temps des désillusions. C’est à la fois l’anéantissement du nazisme et le renforcement du stalinisme. C’est la paix, la fin de l’Europe des guerres, mais également l’émergence des blocs de l’Ouest et de l’Est et le début de la guerre froide. C’est la réorganisation du capitalisme, la mise en place d’institutions intergouvernementales comme le Fonds monétaire international, la Banque mondiale et, bien entendu, l’Organisation des Nations unies. Mais, à l’aune des idéalistes d’après-guerre, on est bien loin d’avoir « refait le monde ».

L’ivresse des lendemains

« Après la guerre, personne ne parlait de revenir en arrière », écrit-elle. Tout apparaissait possible et l’on scandait : « Jamais plus ! » Le choc avait été effroyable. Recommencer comme avant semblait impensable. Avec d’autres, Simone de Beauvoir croyait que ce deuxième conflit mondial en moins d’un demi-siècle allait marquer la fin du capitalisme et le triomphe des idées socialistes, en vogue à l’époque. Avoir 20 ou 25 ans en 1944, c’était une chance, pensait-elle, mais la route allait être longue pour un pays meurtri et appauvri par la guerre et un monde de plus en plus complexe.

En lisant de Beauvoir, on ne peut s’empêcher de réfléchir au monde actuel et de se demander si ce « Grand Confinement », qui aura d’abord chamboulé nos vies personnelles, changera véritablement la suite des choses. En refaisant le trajet avec elle, on constate à quel point l’ivresse des lendemains n’est pas gage de réussite et que tout reste toujours à faire.

De Beauvoir est une femme pressée, jamais vraiment satisfaite d’elle-même, curieuse, travaillante, aimante. Elle réinventa le féminisme avec Le deuxième sexe. Elle gagna le prix Goncourt en 1954 avec un roman, Les mandarins, dont le thème central était le rôle des intellectuels dans les luttes politiques d’après la Libération. Partout où elle passa, elle remit en question l’ordre établi, proposa une marche à suivre, inspira, dérangea. Son écriture est vive, sans complaisance. Mais, toujours, elle joue sur le rapport entre vie et littérature.

Au balcon du monde

De Beauvoir est un véritable personnage romanesque. Elle nous emmène dans tous les pays d’Europe aussi bien qu’en Chine, en Afrique du Nord, en Yougoslavie, en Hongrie, en Union soviétique, à Cuba, en Amérique latine, au Brésil et aux États-Unis. Elle veut être là où ça se passe. On est avec elle aux premières loges des grands débats des années 1950 — le marxisme, la guerre de Corée, la décolonisation, l’Algérie, la révolution chinoise, Cuba, les débuts de la guerre froide, la bombe atomique. On est avec elle au balcon du monde. Rien ne nous est épargné. Tout est possible.

« Un défaut des journaux intimes et des autobiographies c’est que, d’ordinaire, ce qui va sans dire n’est pas dit et qu’on manque l’essentiel », écrit-elle. L’essentiel dont elle parle, c’est celui du souffle de la vie dans les interstices de l’histoire, du temps qui coule et qui nous voit vieillir, du monde qui change et se transforme, de la rigueur du travail quotidien, de nos idées qui se font et se défont au fil des années, et rien ne lui importe davantage que cet essentiel-là. Et avec son écriture simple et directe, elle nous le rend parfaitement.

Dans La femme rompue, publié en 1967, et qui prend la forme du journal intime d’un personnage fictif, elle écrit : « Mon erreur la plus grave a été de ne pas comprendre que le temps passe. » Une phrase simple et magnifique. Comme un vertige.

« J’aime les gens qui inventent leur vie », disait le philosophe Michel Serres. Avec Simone de Beauvoir, on est servi.

L’auteur a été directeur de cabinet adjoint de la première ministre Pauline Marois. Il a publié Dans l’intimité du pouvoir en 2016 et L’entre-deux-mondes en 2019, aux Éditions du Boréal.

2 commentaires
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Merci de me rappeler de relire les de Beauvoir que j’ais déjà, et de commander ceux que je n’ai pas – y compris celui-là.

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Quel bel article pour nous ramener dans le passé pas si lointain de la littérature française du 20 ième siècle et surtout de soit découvrir ou de redécouvrir cette auteure magnifique que fut Madame Simone Beauvoir.

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