Au-delà du mur

Pourquoi apprécie-t-on les peintures rupestres et les fresques romaines, mais pas les graffitis contemporains ? Critique des romans La patience du franc-tireur, par Arturo Pérez-Reverte, et Le tao du tagueur, par Serge Ouaknine. Aussi : Colis 22, par Marsi, et Soumission, par Michel Houellebecq.

livre-depart
Photo : Milos Bicanski/Getty Images

Pourquoi apprécie-t-on les peintures rupestres et les fresques romaines, mais pas les graffitis contemporains ? Pour-quoi considère-t-on les tags comme d’offensants actes de vandalisme, alors qu’on tolère les enseignes lumineuses, les pancartes électorales et les panneaux publicitaires, qui déparent autant le paysage urbain ? Devrait-on leur reconnaître une valeur artistique et veiller à leur conservation ? Deux auteurs d’origines et d’horizons très différents tentent de répondre à ces questions — et arrivent presque aux mêmes conclusions.

Arturo Pérez-Reverte, qui a souvent inséré la peinture au cœur de ses romans (Le tableau du maître flamand, Le peintre de batailles), raconte cette fois les tribulations de Lex, une spécialiste en art urbain, à Madrid, Lisbonne, Vérone et Naples, alors qu’elle tente de repérer Sniper, un graffeur légendaire dont personne ne connaît l’identité. Un peu à la manière de l’artiste britannique Banksy, Sniper est un maître des images-chocs et des phrases controversées. Il use de son influence auprès des jeunes pour organiser des frappes collectives dans des lieux particulièrement dangereux (tunnels de métro, toits escarpés), où plusieurs laissent leur vie. Sa tête est d’ailleurs mise à prix par le père d’une victime de ces opérations de commandos.

En plus d’initier les lecteurs au matériel, aux supports, aux différents styles (wild, bubble, hardcore) et à la culture des tagueurs, La patience du franc-tireur offre un point de vue éclairé et approfondi sur l’art éphémère de la rue. Contrairement aux murales commandées et approuvées par les municipalités, celui-ci serait libre parce qu’il se pratique dans la clandestinité et l’anonymat, et vivant parce qu’il n’est « pas un produit, mais une activité ». Ce serait aussi le seul art honnête, parce qu’il ne profite pas de la « perversion du marché » avec ses cotes, ses galeries et ses musées.

Les graffitis illégaux que les autorités s’acharnent à nettoyer ou à recouvrir procèdent sans doute d’une véritable démarche artistique. Sniper se voit comme un franc-tireur incorruptible et subversif, qui lutte contre le monde artificiel des images officielles par une forme ciblée de guérilla urbaine. « Cette société nous laisse peu d’occasions de prendre les armes, dit le graffeur. Et donc je prends mes aérosols. » De là à affirmer, comme lui, que les graffitis ont une plus grande valeur que cette « mode pour snobs » que sont les performances et les installations, il n’y a qu’un pas, que Pérez-Reverte se garde bien de franchir. Le romancier espagnol préfère voir, dans la soi-disant pureté de son personnage, une pose idéologique qui trouve sa justification dans la mort des jeunes graffeurs et, par là, frise le fanatisme.

Dans son premier roman, intitulé Le tao du tagueur, l’homme de théâtre Serge Ouaknine insiste aussi sur la nature marginale de l’artiste urbain, qui refuse d’être récupéré par le système. À travers l’histoire de Panda, un publicitaire parisien qui a abandonné son « auge de luxe » pour devenir tagueur à Montpellier, il peint le portrait d’une communauté tribale où la signature de l’artiste est une marque territoriale, certes, mais surtout un « marqueur de tensions sociales » et la manifestation d’une « rage expressive » dont l’origine remonte aux grottes peintes de la préhistoire.

La rencontre de Panda avec une étudiante de Shanghai est l’occasion, pour l’auteur, d’établir des correspondances fascinantes entre les tags et l’art de la calligraphie chinoise. Il va jusqu’à comparer la criminalisation des tagueurs à la rééducation des maîtres calligraphes durant la Révolution culturelle. Tout comme le tag « colle à la ville pour saisir ce qu’elle ne voit pas », Le tao du tagueur est un livre transformateur qui ouvre les yeux du lecteur et le force à regarder ce qui se cache sous la surface des murs. Impossible, dorénavant, de ne pas déplorer la destruction de ce « patrimoine des indigènes urbains ».

livre2

La patience du franc-tireur
par Arturo Pérez-Reverte
Seuil
244 p., 32,95 $

livre3

Le tao du tagueur
par Serge Ouaknine
XYZ
176 p., 21,95 $

.     .     .

VITRINE DU LIVRE

livre4

Bâtons dans les roues

Un colis suspect, un accident de vélo, des sbires aux trousses et un chien sur les talons : la journée du cyclomessager Pluton a bien mal commencé et va se terminer dans une chambre du Château Frontenac livrée aux lubies d’un financier obsessionnel compulsif. En prime, dans cette bande dessinée dont les multiples rebondissements sont réglés au quart de tour, une visite des coins les plus pittoresques du quartier Saint-Sauveur, avec vues imprenables sur la ville de Québec.

(Colis 22, par Marsi, La Pastèque, 160 p., 19,95 $)

livre5

Minaret d’ivoire

En paraphrasant Kubrick dans Docteur Folamour, on pourrait coller à Soumission le sous-titre : ou Comment j’ai appris à ne plus m’en faire et à aimer l’islam. Car on assiste ici à la conversion de François, prof d’université narcissique et désabusé, placé devant un choix difficile : renoncer à sa chaire et à la chair fraîche de ses étudiantes ou embrasser la religion officielle d’une France sous régime musulman. Sans céder à la paranoïa d’un totalitarisme islamique, Houellebecq condamne l’héritage laïque des Lumières à l’extinction et démontre que les privilèges de la tour d’ivoire universitaire ont fait des intellectuels de petits bourgeois facilement manipulables. Rien de bien visionnaire ici, seulement le regard fataliste d’un écrivain en crise de foi.

(Soumission, par Michel Houellebecq, Flammarion, 304 p., 32,95 $)

Laisser un commentaire

«Pourquoi apprécie-t-on les peintures rupestres et les fresques romaines, mais pas les graffitis contemporains ?»

Parce que les graffitis contemporains ne sont que des signatures avec rien au-dessus, et qui de plus sont codées pour ne pas être comprises. Ils ne cherchent aucunement à dépeindre le monde. D’ailleurs, si on croit Giacchino Belli, poète satirique qui y consacre un de ses fameux sonnets en dialecte romain vernaculaire, il y en avait probablement des graffitis à Rome, dans le temps: mais ce n’étaient pas des fresques, plutôt des dessins d’organes sexuels tracés à la va-vite. Il faudrait voir à ne pas comparer des pommes et des oranges.

Les plus populaires