Au milieu de nulle part

Même si le prix Goncourt a une fois de plus échappé à Olivier Adam cette année, en fait de charge émotive, Les lisières est le grand gagnant : c’est un roman qui égratigne, écorche et laisse des marques.

Photo : Fancy/Alamy

Avec une verve torrentielle, l’auteur et scénariste des Vents contraires nous plonge dans le remous des pensées de Paul, alter ego tourmenté qui analyse les Français avec une intransigeante lucidité – et dissèque ses propres états d’âme avec la méticulosité obsessionnelle des grands névrosés. Il expose ainsi, sans pudeur, les complexes d’un intellectuel issu, comme lui, de milieu modeste.

Paul se sent mal accepté des cercles littéraires et il est révolté par la condescendance qu’on y affiche envers les gens ordi­naires. Or, lui-même est ambivalent à l’égard de ses origines. Il s’en rend compte quand il est appelé au chevet de sa mère, dans la banlieue terne et anonyme de la région parisienne où il a grandi, mais où il ne se sent plus chez lui. Ses anciens amis, renonçant à leurs ambitions, ont reproduit la vie qu’ils redoutaient, celle de leurs parents, et sont usés par la précarité de leur quotidien. Quant à son père, il sympathise avec l’extrême droite et vit «?avec un œil dans le rétroviseur?». Déjà fragilisé par une séparation douloureuse, Paul se trouve isolé entre Paris et la province, la gauche et la droite, les élites et les petits salariés, les Fran­çais de souche et les immigrés. Condamné à vivre en lisière du monde, il lance un appel à l’aide qui ne peut laisser indifférent.

Ron Rash aborde le même sujet dans Le monde à l’endroit, un formidable roman d’apprentissage qui oppose les forces vives de la connaissance à l’inertie crasse de l’ignorance. L’action se situe dans une des régions les plus pauvres de l’Amérique plus que profonde?: les montagnes Bleues, en Caroline du Nord. Travis est un petit délinquant inculte qui a tout pour échouer. Son destin bascule quand il est pris dans le piège à ours d’un revendeur de drogue qu’il essayait de voler, et a le tendon d’Achille sectionné. Il trouve alors refuge chez un ancien prof, qui lui trans­met le goût des études et la passion de l’histoire.

Le savoir, cependant, est une boîte de Pandore qui va l’aliéner à tout jamais de son milieu. Car il apprend que, durant la guerre de Sécession, sa famille aux sympathies nordistes fut massacrée par les aïeuls sudistes de ses voisins. Ces anciennes blessures sont loin d’être cicatrisées et Ron Rash suggère à juste titre qu’elles sont encore à la source de la fracture profonde qui divise démocrates et républicains. Quant à Travis, son dilemme est celui de tous ceux qui nagent entre deux eaux?: le refus de reculer et la peur de prendre son essor.

Les lisières, par Olivier Adam, Flammarion, 464 p., 29,95 $.
Le monde à l’endroit, par Ron Rash, Seuil, 288 p., 29,95 $.

Le carnaval des animaux

Quand sa femme est sauvagement assassinée, un Québécois d’origine palestinienne se lance à la poursuite du meurtrier – une odyssée qui va le mener de la réserve de Kahnawake au désert du Nouveau-Mexique en passant par le Kansas et l’Arizona. Ce qu’il découvre en chemin, c’est l’atroce vérité sur le massacre de sa famille par les Phalanges libanaises. Wajdi Mouawad s’est lancé comme défi de confier la narration d’Anima à une bonne soixantaine d’animaux, qui servent ici de témoins à l’action. Le procédé semblerait moins artificiel s’ils y participaient davantage et si, à la fin du livre, les voix du chien et des vautours n’étaient pas éclipsées par celle, passive et banale, d’un policier. En leur ôtant la parole à ce moment crucial, Mouawad prive son œuvre du puissant dénouement qui aurait été à la hauteur du reste. (Leméac/Actes Sud, 400 p., 34,95 $)

 

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