Au pays de Lucian Bute

De la fermette familiale en Roumanie au Centre Bell de Montréal, le boxeur chouchou des Québécois en a fait du chemin ! Notre collaboratrice raconte la frénésie qui attend Bute dans son pays natal, où il a défendu son titre de champion du monde.

Au pays de Lucian Bute
Photo : Graham Hugues / PC

Quand Lucian Bute monte sur le ring au Centre Bell, à Montréal, devant des milliers de partisans en liesse, un cœur de mère se serre dans le petit village de Pechea, en Roumanie.

Pendant que toute la famille se réunit devant le téléviseur à écran plat de la salle de séjour, Maricica se réfugie dans une pièce voisine, incapable de voir son fils de 31 ans se battre.

Mais le 9 juillet, elle était assise dans une des premières rangées du Romexpo, à Bucarest, immense stade à l’allure de soucoupe volante où Bute défendait son titre de champion du monde en présence de 10 000 admirateurs survoltés. Il a alors affronté le boxeur français Jean-Paul Mendy.

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Au Québec, Bute est rapidement devenu le chouchou des amateurs de boxe, qui s’arrachent les billets pour assister aux combats du champion du monde des super-moyens de l’International Boxing Federation (IBF). En Roumanie, il jouit carrément du statut de star. « Il a 22 millions d’amis ici : la Roumanie au complet », blague un de ceux qui le connaissent bien, Trifan Aurel, propriétaire d’un restaurant sur le bord du Danube, à Galati.

Mais en cette soirée chaude et humide du début juin, il n’y a pas de match, ni à Bucarest ni à Montréal. À la maison des Bute, il y a les nouvelles à la télévision. Avec un mouchoir, Maricica, 57 ans, tapote son front, où perlent quelques gouttes de sueur. Elle fera l’aller-retour du séjour à la cuisine plus d’une fois pendant le repas pour s’assurer que les convives ne manquent de rien.

La grande table déborde de nourriture. Comme la plupart des habitants de ce village de 12 000 âmes, les Bute possèdent une « fermette ». La porte arrière de la maison couleur saumon, construite sur un seul étage, donne sur une cour où deux dindons glougloutent joyeusement au milieu de poules en liberté tandis qu’un coq chante sans se soucier de l’heure.

À table, le père de Lucian, Stefan, 62 ans, un colosse aux yeux bleus et doux, surveille les coupes, qu’il remplit de sa dernière cuvée, un vin rouge, clair et sucré fabriqué avec les raisins de ses vignes.

Au menu, poulet grillé de la basse-cour, polenta, ciorba (soupe aigre aux boulettes de viande), poisson du Danube voisin et sarmales. Ce plat traditionnel roumain, fait de feuilles de vigne (ou de chou) farcies de bœuf, de légumes, de riz et accompagné de crème sure, est le préféré du boxeur.

Les jours précédant les visites de son fils, seul garçon parmi quatre filles, Maricica passe des heures à préparer les délicates bouchées vertes, semblables à de petits paquets. Elle répète ce rituel depuis des années, car Lucian, avant-dernier de la famille, a quitté le nid à 15 ans.
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Maricica et Stefan Bute, les parents du champion.
Photo : Annie Mathieu

C’est pour s’entraîner avec le club de boxe de Dunarea (Danube, en roumain), dans la ville industrielle de Galati, à quelque 40 km au sud de son village natal, que le jeune espoir de la boxe roumaine a bouclé ses valises, en 1995.

Sur l’étroite route de campagne qui sépare Pechea de Galati, voitures, camions de marchandises et charrettes tirées par des chevaux se dépassent habilement. À l’approche de la ville, les champs font place à un paysage désolant. D’immenses carcasses rouillées, vestiges des installations de l’usine sidérurgique Sidex Galati, construite par l’État communiste dans les années 1960 et rachetée en partie en 2001 par le géant ArcelorMittal, se dressent sur les terrains désormais occupés par des chiens errants.

Un an avant que Lucian emprunte cette route qui le mènera au succès, Paun Felix, professeur d’éducation physique à l’école de Pechea et entraîneur de boxe, n’aurait pas misé sur cet adolescent maigrelet et timide. « Il a appris en une semaine ce que les autres assimilaient en un mois », dit-il.

Et c’est justement après un mois que l’entraîneur juge son apprenti prêt pour son premier combat à Galati. Même si cet affrontement est amical, l’ado­les­cent de 14 ans, qui a perdu, est hanté par ses erreurs. Il redouble d’efforts. Au terme de sept mois de travail acharné pour se faire des muscles et perfectionner sa technique, Bute remporte tous ses combats, y compris celui de la finale du Championnat national junior, qui a lieu à Bucarest.

Le nouveau champion se présente au mariage de sa sœur aînée, Mariana, avec un œil amoché et sa médaille d’or au cou. Cachottier, l’athlète met alors K.-O. toute sa famille, qui croyait qu’il frappait des ballons de soccer plutôt que des adversaires.

La réaction parentale ne se fait pas attendre. Maricica et Stefan ordonnent à Lucian d’abandonner la boxe, sport qu’ils jugent trop violent. Paun Felix parvient à les convaincre de laisser leur fils poursuivre sa carrière. Les arguments viennent aisément. Au-delà de sa grande mobilité et de sa vitesse, c’est l’intelligence de Lucian qui, selon Paun Felix, lui promettait un parcours hors du commun. « Sa capacité de réfléchir rapidement dans l’action était sans aucun doute sa principale qualité », explique celui qui dirige toujours la salle de boxe exiguë et défraîchie où trônent quelques anciennes affiches de combats remportés par le héros national.

Dès son déménagement à Galati, Lucian multiplie les victoires. Il conserve son titre de champion junior jusqu’en 1998, année où il gagne aussi une médaille de bronze au Championnat mondial junior de Buenos Aires, en Argentine. C’est aussi à 18 ans qu’il rejoint les rangs des seniors.

Mais la récolte des décorations est maigre avec l’équipe nationale. En 1999, il décroche la troisième place au Championnat mondial de Houston, au Texas. Selon les spécialistes, il a le talent requis pour participer aux Jeux olympiques de Sydney. Mais la Fédération de boxe roumaine n’a d’yeux que pour Dorel Simion, son plus sérieux rival.
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Paun Felix, ex-entraîneur de Lucian Bute en Roumanie.
Photo : Annie Mathieu

Même si Lucian remporte le combat organisé pour déterminer lequel s’envolera pour l’Australie, c’est à Dorel que le billet d’avion convoité est remis. Rudel Obreja, ancien médaillé olympique de boxe et actuel président de la Fédération de boxe roumaine, parle sans détour de favoritisme. « Lucian était le meilleur, c’était évident », tranche l’ex-athlète au physique imposant. Dorel Simion avait obtenu la médaille de bronze aux Jeux.

C’est aussi l’avis de Petre Mateescu, entraîneur du club Dinamo, à Bucarest. C’est dans son gymnase, aménagé dans un ancien poste de police, que Lucian s’est entraîné pendant les deux années qui ont précédé son départ pour Montréal.

En 2003, sa cinquième place aux Mondiaux amateurs de Bangkok, en Thaï­lande, déçoit. « Tout le monde s’atten­dait à ce qu’il reparte avec une médaille », se souvient Petre Mateescu, un homme austère à la moustache grisonnante. Depuis Bute, il n’a jamais revu un talent aussi brut et, surtout, un sportif aussi sérieux à l’entraînement.

Lucian sait que sa carrière en Roumanie piétine. À 23 ans, il prend l’importante décision de quitter la boxe amateur. Il se tourne vers Rudel Obreja, qui a déjà collaboré avec le club québécois InterBox, pour l’aider à quitter le pays, qui n’a pas de club professionnel. Obreja s’orga­nise pour que l’entraîneur Stéphan Larouche voie à Montréal le boxeur roumain à l’œuvre. Larouche reconnaît immédiatement en Bute un partenaire d’entraînement idéal pour préparer celui qui était alors le champion du monde des super-moyens du World Boxing Council (WBC), Éric Lucas, à défendre son titre contre l’Allemand Markus Beyer.

Un contrat d’une période de trois ans est signé. InterBox s’occupe aussi du visa de sa recrue, qui se battra pour la première fois chez les pros le 23 novembre 2003.

Il suffira ensuite de quelques années à Lucian Bute pour se hisser une nouvelle fois au sommet de son sport. En octobre 2007, au Centre Bell, il remporte une victoire qui le sacrera champion du monde dans sa catégorie. « C’est ce jour-là que j’ai dit que j’aimerais défendre ma ceinture en Roumanie », explique le boxeur, que j’ai vu à Montréal quelques semaines avant qu’il apprenne que son rêve serait concrétisé.

Ses yeux bruns brillent lorsqu’il parle de son pays et du combat qu’il y disputera. « Je veux faire un cadeau aux Roumains, qui suivent ma carrière depuis le début », explique-t-il humblement dans un français quasi impeccable appris en quelques années au Québec.

Accueilli en héros chaque fois qu’il retourne chez lui, l’athlète nommé sportif de l’année en 2008, 2009 et 2010 en Roumanie pourrait très bien avoir la grosse tête. Au contraire. À Bucarest, l’ingénieur à la retraite Vlad Regati, âgé de 60 ans, résume bien l’opinion partagée par les Roumains rencontrés là-bas. « Il ne se comporte pas comme une vedette. On sent chez lui une timidité et une richesse intérieure. »

Les membres de la famille Bute, très soudée, le confirment : Lucian n’a pas changé depuis qu’il est devenu la coqueluche nationale. Les yeux de Stefan s’embuent. Le père s’enorgueillit de ce fils qui préfère gâter ses proches ou rénover l’église orthodoxe du village plutôt que d’étaler sa richesse.

Selon Maricica, l’attachement de Lucian à sa terre natale est si fort qu’elle ne nourrit aucun doute quant à l’idée de le voir rentrer au pays lorsqu’il aura accroché ses gants de boxe.

« Mon cœur reste en Roumanie », con­firme le boxeur. « Mais j’aime beaucoup le Québec », conclut-il, esquivant habilement la question du choix déchirant qu’il aura à faire un jour.