Au revoir, Pat Burns

Des milliers de personnes ont assisté, le 29 novembre, aux obsèques de Pat Burns. En rappel, voici une entrevue que donnait l’ex-entraîneur à L’actualité en mars 1992. Si bien des choses ont changé depuis dans le monde du hockey, plusieurs de ses propos collent encore à la réalité.

Au revoir, Pat Burns
Photo : Ryan Remorz/PC

Dos au mur, mains dans les poches, l’air bougon, Pat Burns, l’entraîneur du Canadien de Montréal, donne sa conférence de presse quotidienne dans un salon du Forum. En survêtement bleu, blanc, rouge… et chaussettes blanches. « Je suis un homme simple, plutôt gêné», dit-il en marchant vers son bureau, toujours en chaussettes. On nous avait prévenus: Pat Burns parle mal. Pire, il n’a rien à dire ! C’était vite dit. Conscient au contraire de l influence qu’exerce son équipe sur le public et surtout sur les jeunes, Burns maintient, contre les vents et marées du hockey moderne, sa « ligne de conduite»: rigueur, discipline, refus de la facilité. Et conservatisme farouche.

Ex-policier à Gatineau, ex-entraîneur des Olympiques de Hull, Patrick Burns, le petit gars de Saint-Henri, le « fan » des Glorieux qui quémandait des autographes dans les coulisses du Forum, est aujourd’hui le mieux payé des entraîneurs de la Ligue nationale de hockey. Il a beau dire qu’il n’est«que le coach » et que l’entraîneur « n’est jamais le favori de personne, il est plus qu’un entraîneur. Son visage apparaît plus souvent dans les journaux que celui du premier ministre du Québec et il s’est même fait le porte-parole d’une campagne anti-drogue.

À l’heure du hockey-business, de l’individualisme et du laisser-faire, il a la nostalgie d’une autre époque: celle où l’on jouait pour le plaisir et pour l’honneur, celle où des petits gars, souvent partis de rien, se taillaient une place dans la société à force d’efforts, de travail d’équipe et de persévérance.

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L’actualité: Autrefois, jouer dans la Ligue nationale semblait être plus qu’un job. On jouait pour le plaisir, pour l’honneur, pour le défi Aujourd’hui on a l’impression que les joueurs ne pensent plus qu’à l’argent. C’est vrai ?

Pat Burns: Je suis né à Montréal. J’ai grandi à deux blocs d’ici. Le hockey était une religion pour tout le monde. Et comme tout le monde, je rêvais de porter un jour l’uniforme du Canadien. Personne n’aurait même voulu porter celui d’une autre équipe. Un jour, mon grand-père, qui détestait le Canadien, m’a acheté un chandail des Black Hawks de Chicago. C’était le plus beau chandail de toute la ligue mais j’ai refusé de le porter. De nos jours, c’est le marketing qui mène. On voit du monde se promener sur la rue avec des chandails de Chicago, Pittsburgh… Même mon garçon m’a demandé pour Noël un blouson des Sharks de San Jose ! Parce que les couleurs sont belles. L’écusson aussi. Les gens se libèrent un peu du Canadien.

L’actualité: Ça vous attriste ?

Pat Burns: Oui ça m’attriste beaucoup. La Sainte-Flanelle (surnom du Canadien de Montréal), on veut toujours croire que ça existe. Même M. Corey (Ronald, président du club de hockey Canadien), un homme que j’aime et respecte beaucoup, des fois je dois lui dire: « Ronald, c’est plus de même ! » Pour les jeunes aujourd’hui, c’est l’argent qui compte. Ils sont millionnaires avant de faire leurs preuves au hockey.

Prenez le cas d’Éric Lindros. C’est pas un méchant petit gars. C’est un gars intelligent et instruit. Pendant le tournoi de la coupe Canada, je l’ai amené manger avec Shayne Corson (un joueur du Canadien) dans le Vieux Québec. Je lui ai dit: «Éric, c’est vrai que c’est une belle ville ! » Mais lui… je pense que c’est basé là-dessus (il se frotte les doigts pour symboliser l’argent). Le hockey est un jeu d’équipe mais, de plus en plus, l’argent en fait un sport individuel.

L’actualité: Vous êtes en train de dire que l’âme du hockey, c’est mort… Il ne reste plus rien ?

Pat Burns: C’est pas fort. Je ne dis pas que c’est mort. Dans les écoles de hockey, je vois des jeunes qui ont encore ça dans le coeur. Pour qui c’est sacré. Mais quand ils arrivent au hockey junior et qu’on commence à parler de dollars, ça change.

L’actualité: Et chez vos joueurs ?

Pat Burns: Il y a encore des gars qui sont fiers de porter le chandail du Canadien comme Patrick Roy, Guy Carbonneau, Brent Gilchrist ou Mike Keane. D’autres aussi.

Si on disait à Jacques Laperrière, mon adjoint, qu’il doit travailler pour une autre équipe, je pense qu’il laisserait tomber. Moi, j’aimerais coacher le Canadien pour le restant de mes jours. Mais la survie d’un entraîneur de la Ligue nationale est, en moyenne, d’un peu plus d’un an au même poste. Je devrai probablement travailler un jour pour une autre équipe.

L’actualité: Qu’est-ce que vous jugez inacceptable de la part d’un joueur ?

Pat Burns: Qu’il ne respecte pas ses coéquipiers. La chambre des joueurs, c’est comme une maison et c’est moi qui suis le père. Des fois ils se tiraillent et je suis obligé de dire: « Hey ! c’t’assez ! »

L’actualité: Vous avez été agent de police pendant 16 ans. Ça marque. En avez-vous retenu quoi que ce soit qui vous serve aujourd’hui ?

Pat Burns: Pas grand-chose ! Peut-être une certaine capacité d’évaluer les gens. J’ai été enquêteur et, la plupart du temps, je sais quand un gars conte une menterie. A part ça, ce sont des métiers complètement différents.

Les gens imaginent qu’on est allé chercher Pat Burns dans un char de police et qu’on l’a sacré derrière le banc du Canadien ! C’est pas de même que ça s’est produit pantoute. J’avais une bonne expérience dans le hockey et tout le monde savait que j’avais une ligne de conduite. Sans ligne de conduite claire, tu peux pas survivre.

L’actualité: Le hockey a été perçu comme une école de discipline, pour former les caractères. Des jeunes bien coiffés, avec leur complet…

Pat Burns: C’est encore ça. Je décide du règlement et les gars le suivent à la lettre. Quand on voyage, c’est en complet veston. Le couvre-feu est à 11 h 30. Je vérifie. Parfois il y a des retards. Quand j’en attrape un… je lui tombe dessus. Je n’aime pas les mettre à l’amende parce que l’Association des joueurs impose certaines limites: si je donne une amende de 300 dollars à un gars qui gagne un million…

L’actualité: Que pensez-vous de la hausse des salaires dans le hockey ?

Pat Burns: C’est un des rares endroits où l’indien est payé plus cher que le chef. Je suis moins payé que mes joueurs. Des fois, quand je vois qu’un joueur a un gros contrat et que je travaille plus fort que lui, ça me frustre. Mais ce sont eux qui font le spectacle.

L’actualité: Vous n’avez pas l’impression de représenter des valeurs que certains considèrent dépassées ? Discipliné, bon père de famille, contre la drogue, l’alcool, etc.

Pat Burns: Oui. Quand t’es entraîneur, t’es obligé. La semaine dernière à propos du sida, j’ai représenté tout seul la Ligue nationale au complet: 22 équipes, 500 joueurs. Le New York Times, Time Magazine, le Maclean’s… tout le monde était après moi. Ça m’a ébranlé. Je suis juste le coach ici !

L’actualité: Si vous appreniez qu’un de vos joueurs est homosexuel ?

Pat Burns: Je trouverais ça de valeur ! Je soumettrais le cas à la direction. Mais un homosexuel affiché ça ne sera jamais accepté dans le hockey. Jamais.

L’actualité: Vous n’avez pas recommandé l’abstinence…

Pat Burns: Non. Il faut pas prendre le monde pour des valises.

L’actualité: Pourquoi ?

Pat Burns: Parce que c’est un milieu où tout le monde est tout nu souvent ! Je suis sûr qu’il y a des homosexuels dans la ligue. J’entends des fois des rumeurs sur le banc, à propos de gars des autres équipes, mais je ne sais pas si c’est vrai. Moi, j’aurais bien de la misère à accepter ça. Parce que je sais quelle ambiance ça créerait dans la chambre des joueurs.

L’actualité: L’esprit d’équipe ne serait plus le même ?

Pat Burns: C’est sûr. Faut connaître l’atmosphère d’une chambre de hockey. Ça serait difficile pour moi, pour lui, pour l’équipe. Il y aurait un mur qui se dresserait. Parce que c’est un sport macho. De tous les sports d’équipe, le hockey est probablement le sport le plus macho. Sauf peut-être le rugby. Au base-ball, les joueurs se cassent un ongle et se reposent deux semaines. Chez nous, les gars se font recoudre et reviennent au jeu !

L’actualité: Et Manon Rhéaume, la gardienne de but des Draveurs de Trois-Rivières, est-ce signe que les temps changent ? Verra-t-on des femmes dans la Ligue nationale ?

Pat Burns: Ça va arriver un jour. Je ne suis pas contre. Il faudra des chambres à part. Mais encore là, il ne faudrait pas qu’une femme joue juste parce que c’est une femme et prenne la place de quelqu’un qui est meilleur. C’est comme les joueurs soviétiques qui viennent jouer dans la Ligue nationale. Je suis contre.

L’actualité: Pourquoi ?

Pat Burns: Parce que ça enlève des situations à nos jeunes Québécois. Je n’accepte pas que des joueurs soviétiques viennent ici pour prendre leur place. Les autres Européens, les Finlandais ou les Suédois, sont plus acceptés. Les Soviétiques arrivent ici à 29 ou 30 ans (presque l’âge de la retraite dans le hockey), encaissent un gros paquet d’argent et ne jouent jamais vraiment à la hauteur de leurs promesses.

L’actualité: Est-ce que les joueurs de hockey sont encore de bons modèles pour les jeunes?

Pat Burns: Ah oui ! Plusieurs sont d’excellents modèles pour les jeunes, comme Kirk Muller et Patrick Roy. Je suis très préoccupé par la drogue et l’influence que les joueurs peuvent exercer auprès des jeunes. Peut-être à cause de ma formation policière, je ne peux pas accepter quelqu’un qui se met le nez dans la farine. C’est tellement facile. Les gars ont l’argent pour acheter de la cocaïne. J’essaie de décourager certains de se tenir dans des endroits louches.

L’actualité: Qu’est-ce qui vous déçoit dans le hockey ?

Pat Burns: L’attitude de plusieurs joueurs qui ne réalisent pas combien ils sont chanceux d’être payés pour faire ce qu’ils aiment. L’affaire qui m’énerve le plus, c’est la récession. Quand les gens n’ont pas de travail et restent dans la rue, c’est vraiment inquiétant. Je vais souvent à New York et à Los Angeles et là-bas, c’est encore plus inquiétant. Alors, quand un gars payé 650 000 dollars est malheureux parce qu’un autre en gagne 750 000, ça me tord le corps ! J’essaie toujours de faire comprendre aux gars ce que c’est que le marché du travail. J’ai déjà travaillé de huit à quatre avec une demi-heure pour manger. Eux autres, la plupart, ne l’ont jamais fait. Pour eux, venir travailler ici une heure, une heure et quart, c’est pénible. Alors moi, j’ai de la misère à accepter ça. Ca me déçoit. Ca me décrisse !

L’actualité: Les joueurs sont-ils encore sensibles à ce qui s’écrit sur eux dans les journaux?

Pat Burns: C’est sûr. Personne n’aime se faire critiquer publiquement. Certains ont une peur mortelle de ça. A Montréal, les joueurs sont surveillés par le public et par les médias. C’est pour ça que je mets des condoms à la disposition des joueurs dans le vestiaire. S’ils allaient en acheter à la pharmacie, il y aurait des gens qui téléphoneraient aux journaux pour le dire ! Verrait-on le prince Charles aller lui-même acheter un paquet de capotes ? C’est la même chose. Faire partie du club de hockey Canadien, c’est comme faire partie de la famille royale d’Angleterre. Nous sommes la famille royale de Montréal!

 

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