Aurores boréales

Un médecin et un sociologue se font romanciers pour jeter un éclairage inespéré et essentiel sur les nations autochtones du Nord.

Le nombre disproportionné de cas de grippe A (H1N1) recensés récemment dans le nord du Manitoba est venu rappeler, encore une fois, combien le manque d’accès aux soins de santé et les conditions de vie déplorables dans les réserves rendent les communautés autochtones vulnérables aux pandémies. Les images d’enfants fiévreux transportés par ambulance aérienne dans les hôpitaux de Winnipeg semblent faire écho à l’époque pas si lointaine où les Inuits tuberculeux étaient déportés par bateaux entiers dans les sanatoriums du Sud, comme Benoît Pilon l’a montré dans son film bouleversant Ce qu’il faut pour vivre.

Le roman de Kevin Patterson, Dans la lumière du Nord, pourrait servir de suite à ce film. L’auteur, un médecin qui exerce au Nunavut depuis 1994, fait graviter son histoire autour de Victoria, une jeune Inuite de Rankin Inlet, sur la côte occidentale de la baie d’Hudson, qui a passé toute son adolescence dans un sanatorium de Winnipeg. À son retour, Victoria a presque oublié l’inuktitut et ne peut plus manger de phoque cru sans avoir des haut-le-cœur. Sa communauté aussi a été transformée : menacés de famine par la disparition des caribous, les Inuits ont dû abandonner les territoires de chasse pour descendre dans les mines et s’entasser dans des maisons préfabriquées, où les maux de la sédentarité – cancers, troubles cardiaques, diabète – font des ravages. Pour Victoria, la réintégration est si difficile qu’elle préfère épouser un Kablunauk (un Blanc). Son sentiment d’aliénation, fatalement, sera transmis à ses enfants – une fille anorexique, une autre toxicomane, et un fils qui choisira l’exil après avoir essayé en vain de renouer avec le mode de vie traditionnel de son grand-père.

Les pages que Patterson consacre à la chasse au morse et au béluga, aux chiens de traîneaux, à la construction d’un igloo témoignent avec ferveur et respect d’une cul­ture unique, tragiquement vouée à disparaître : « Quand les chasseurs tuaient un morse, leur premier geste était de lui ouvrir l’estomac, d’y recueillir les moules et de les manger, encore chaudes et fumantes. » L’auteur n’a pas pour autant une vision romantique de la vie nomade : il la dépeint dans toute sa cruauté en évoquant les famines, les dangers de la chasse, la mort qui guette celui qui s’égare dans la toundra. Sa plus grande vertu est de nous mettre en garde contre une certaine naïveté à l’égard des Inuits : « Nous prétendons nous soucier de leur acculturation. Comme s’ils n’assumaient pas leur propre renoncement avec exactement la même stoïque détermination que nous. »

Le non moins fascinant roman de l’historien et sociologue Gérard Bouchard, Uashat, entretient tant de similitudes avec celui de Patterson qu’on serait presque tenté d’en faire une lecture parallèle. L’action, ici, se passe en 1954 dans une réserve innue au nord de Sept-Îles, mais les problèmes sont sensiblement les mêmes : l’exploitation minière sur les territoires de chasse a fait fuir le caribou, la famine confine les familles dans la réserve, où elles sont victimes « de la boisson, des policiers et des agents du gouvernement ». Les générations sont cloisonnées, parce que les jeunes ne parlent plus la langue de leurs grands-parents ; les savoirs ancestraux (comme l’utilisation du tambour et des os de caribou pour localiser le gibier) se perdent. De plus, la communauté d’Uas­hat est en crise, car les autorités menacent de la dépla­cer à Maliotenam pour permettre l’expansion de Sept-Îles.

– Cliquez ici pour lire un extrait de Uashat

Agissant comme témoin un peu dérouté de ces bouleversements, le narrateur est un étudiant en sociologie de l’Université Laval venu établir la généalogie des familles d’Uashat – une tâche qui s’avère particulièrement complexe : « Leur généalogie, elle ressemble à un paquet de vieux filets de pêche. » Dans son journal, il déplore la violence conjugale, les méfaits de l’alcool, la profanation des cimetières amérindiens, la discrimination, qu’il peut observer lui-même. Mais il ne peut rapporter que de seconde main les récits de chasse des Innus, et par conséquent, l’aspect le plus crucial de leur culture lui échappe. « C’est l’hiver dans les Territoires qu’on peut les découvrir sous leur vrai jour. Dans ce cas, je risque de ne jamais les connaître vraiment. »

Si cette distance entre le narrateur et son sujet prive un peu Uashat de son élan romanesque, en revanche elle permet de ressentir avec une acuité viscérale la perte immense que représente, dans la réalité, la disparition des langues et des traditions autoch­tones. Le constat d’échec du narrateur devient ainsi celui de notre incapacité collective d’établir un contact étroit avec ces cultures pourtant voisines, et nous laisse avec toute l’amertume d’un merveil­leux rendez-vous manqué.

Dans la lumière du Nord, par Kevin Patterson, Albin Michel, 400 p., 29,95 $.

Uashat, par Gérard Bouchard, Boréal, 328 p., 25,95 $.

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