L’éloge de la lenteur selon Francine Noël

Après avoir tracé le portrait de sa mère dans le très beau La femme de ma vie, Francine Noël évoque maintenant son père dans L’usage de mes jours, qui paraît ce mois-ci.

Photo : Pierre-Louis Mongeau

Francine Noël s’est instantanément installée au panthéon de la littérature québécoise avec son premier roman, Maryse, publié en 1983. La tribu qu’elle y a créée a non seulement engendré une nombreuse descendance, mais a aussi conquis un public fidèle qui a jubilé de voir paraître Myriam première (1987) et La conjuration des bâtards (1999). Depuis, Francine Noël s’est surtout tournée vers le récit autobiographique. Après avoir tracé le portrait de sa mère dans le très beau La femme de ma vie (2005), elle évoque maintenant son père dans L’usage de mes jours (Leméac), qui paraît ce mois-ci.

Comment décririez-vous votre démarche artistique ? 

Je ne sens pas le besoin de théoriser ce que je fais. Généralement, ce sont les critiques qui se chargent de cataloguer les œuvres et de les décrire. Je sais qu’on écrit toujours le même livre, mais chacun des miens a une structure et un ton différents… autrement, je m’ennuierais.

Quelle place le lecteur prend-il dans votre processus créatif ? 

J’écris pour tout le monde qui voudra bien me lire. Mais le lecteur est très souvent une lectrice et, pendant l’écriture de L’usage de mes jours, j’ai pensé spécialement aux jeunes femmes d’aujourd’hui. Souvent, le sens de l’histoire leur manque ; elles ne réalisent pas qu’il a fallu lutter pour avoir accès à l’avortement et utiliser le français dans les commerces, à Montréal.

Comment gérez-vous la composante autobiographique dans vos livres ?

J’essaie de raconter les faits sans biaiser et sans embellir ou noircir indûment les personnages, mais tout récit ne présente jamais que le point de vue de l’auteur. La femme de ma vie met en scène ma mère ; ce livre est paru en 2005, il y avait 15 ans qu’elle était morte, comme beaucoup de gens de son époque. Le jardin de ton enfance a été construit à partir de fragments de l’enfance de mon premier petit-fils. Je n’ai pas inventé, j’ai choisi ; les anecdotes et répliques rapportées sont réelles et l’ensemble témoigne de mon rapport à lui pendant les premières années de sa vie.

Quelle partie de votre boulot vous rend le plus heureuse ?

J’aime toutes les étapes. Le fait d’entrer dans un texte, de m’y installer pour de longs mois, de voir ma vie teintée de cet univers. J’aime aussi tout ce qui entoure la publication : correction d’épreuves, fabrication de la couverture… et, bien sûr, le contact avec les lectrices et lecteurs.

De quelle façon l’immense succès de votre premier roman, Maryse, a-t-il influencé le reste de votre carrière d’écrivaine ?

Je me suis prise pour une écrivaine !

Vous publiez à un rythme relativement lent. Est-ce par choix ou par la force des choses ?

Par la force des choses. J’avais autrefois une job de prof à l’UQAM. Contrairement à ce que beaucoup de gens imaginent, la charge de travail des universitaires est lourde. Maintenant, je suis portée vers la méditation et la lenteur. De toute façon, j’ai toujours aimé polir mes textes.

Vous avez enseigné l’écriture théâtrale pendant 30 ans. Est-ce qu’entre le théâtre et le roman, votre cœur balance ?

Le théâtre est venu d’abord. Une passion qui ne m’a jamais quittée. Le théâtre, c’est risqué, c’est complexe et souvent raté, mais quand c’est réussi, c’est une chose absolument merveilleuse, qui provoque une telle émotion ! Il y a une cohésion au théâtre, une sorte de communion, et même comme auteur, tu fais partie d’une gang. Je ne suis plus dans ce milieu depuis longtemps, mais je suis restée une bonne spectatrice. Quand j’écris un roman, j’ai beau en parler à mon entourage, ce n’est pas vraiment un partage ; mon compagnon, mes amies, mon fils m’écoutent gentiment. Puis, je me retrouve seule face au texte. Et j’y suis bien.

Comment s’est passée la création de votre dernier livre, L’usage de mes jours ?

Ça a été long ! Je voulais y mettre tout ce que je pense et crois ; c’était évidemment impossible et j’ai dû sacrifier certains thèmes, par exemple Dieu, le don, les chats, les autos. Même dans les sujets choisis, j’ai coupé. Dans les passages consacrés au féminisme et aux Premières Nations, notamment ; l’éditeur trouvait ça un peu barbant. « Trop didactique », a-t-il dit.

Qu’aimeriez-vous que les lecteurs en retiennent ?

Aucune idée. C’est toujours étonnant, ce que les gens retiennent d’un livre : généralement, ce qu’ils y projettent, ce qui fait leur affaire.

Les plus populaires