Aux arts, citoyens !

On les imaginait vivant dans une yourte, au fond des bois, et récupérant les eaux usées. Ils habitent une maison du Plateau-Mont-Royal, qu’ils rénovent quand ils le peuvent.

De l’art interpellateur  : quelque 600 troncs d’arbres assemblés dans le parc du Mont-Royal pour dénoncer les coupes à blanc  ; un VUS explosé pour conspuer notre asservissement au pétrole. Dix ans et deux enfants plus tard, toujours la même fougue, la même capacité d’indignation, le même talent d’invention. Annie a les yeux bleus très pâles et parle d’abondance  ; Pierre a les cheveux en pétard et s’enflamme souvent. Il arrive que l’un termine la phrase commencée par l’autre. Un couple, quoi.

***

Vous avez fondé l’ATSA en 1997.

Annie Roy  : C’est l’année où l’on s’est rencontrés. Je venais du monde de la danse et Pierre, des arts visuels. Nos premiers rendez-vous ont été placés sous le signe de l’art. Sur le mont Royal, on avait fait un labyrinthe de feuilles mortes et on avait épié la réaction des gens  : allaient-ils sauter dedans, le contourner, le détruire  ? Déjà, l’idée de créer quelque chose dans l’espace public prenait forme.

Quelle est, parmi toutes vos actions, celle que vous referiez volontiers  ?

Pierre Allard  :Parc industriel, au coin des rues Sherbrooke et Saint-Laurent (où se dresse maintenant l’hôtel Godin). Nous avions créé un gros site archéologique composé de rebuts, avec une énorme arche d’ordures compressées, proposant une réflexion sur la société de consommation.

A.R.  : Moi, je referais Attentat no 10, opération durant laquelle des brigadiers volontaires de 13 à 82 ans ont dressé quelque 10 000 (fausses) contraventions aux conducteurs de véhicules surdimensionnés énergivores ou à ceux qui avaient des comportements répréhensibles, comme laisser tourner le moteur sans rouler.

C’est de l’art, ça  ?

A.R.  : Est-ce qu’un médecin de brousse est moins médecin que celui qui pratique dans un grand hôpital  ? Notre choix, en tant qu’artistes, est d’avoir une prise de parole engagée et de déstabiliser les gens dans leur quotidien, d’en faire plutôt des acteurs que des spectateurs.

P.A.  : Il y a des artistes qui creusent leurs propos esthétiques, d’autres, leur histoire familiale. Nous sommes ancrés dans les problématiques du 21 e siècle. Pour les artistes, on est trop activistes  ; pour les activistes, on n’est pas assez radicaux.

Et pour les directeurs de musées  ?

A.R.  : Nous serions très fiers d’avoir une rétrospective au Musée d’art contemporain de Montréal  !

Quel a été votre premier choc artistique  ?

A.R.  : J’avais une dizaine d’années quand j’ai vu Starmania, qui fut un puissant révélateur. Sur le plan personnel, je dirais que c’est quand j’ai dansé, à cinq ans, devant le roi Hassan II. Mes parents étaient coopérants au Maroc, où j’ai étudié le ballet. Oublier son stress personnel pour aller exprimer plus grand que soi, c’est ça l’art. Ça demande du courage.

P.A.  : J’ai découvert les automatistes en 5 e secondaire. Voir les tableaux en noir et blanc de Borduas a changé ma vie et a décidé de ma voie.

Vous croyez à l’influence de l’art sur les consciences  ?

P.A.  : En infiltrant la rue, on veut toucher le plus de monde possible. Provoquer des discussions sur des enjeux qui, à une autre époque, auraient été tenues sur le parvis des églises.

A.R.  : Nous essayons de redonner une sensibilité aux gens qui, bombardés quotidiennement d’images-chocs par les médias, perdent leur sens de l’empathie.

Vous êtes principalement connus pour l’opération annuelle État d’urgence, un « manifestival  » artistique et solidaire consistant en un camp pour sans-abri au centre-ville de Montréal. Que répondez-vous à ceux qui vous reprochent de mettre le projecteur sur les itinérants pendant quelques jours, puis de les retourner à leur misère  ?

P.A.  : Il vaut mieux ne rien faire et attendre dans son salon que ça change  ? On ne règle pas le sort des sans-abri, c’est vrai, mais on fait prendre conscience de leur condition et on leur facilite la vie pendant cinq jours et cinq nuits  : ils n’ont pas à faire la file pour manger, ils reçoivent des vêtements chauds et peuvent voir des médecins.

A.R.  : Ceux qui critiquent cette action n’ont pas de cœur. C’est quoi, État d’urgence  ? Une invitation à participer à un idéal de société. Peut-on être pour l’exclusion sociale  ? État d’urgence a reçu le prix Citoyen de la culture 2008, décerné par l’organisme Les arts et la ville, qui regroupe 350 municipalités.

Développement durable, consommation responsable et technologies vertes composent votre quotidien.

A.R.  : Composter, recycler, acheter des produits locaux, manger bio  : ces principes de vie devraient être partagés par le plus grand nombre.

Ce qui n’empêche pas certaines contradictions.

P.A.  : On a une auto, mais je pense à la vendre. Même mon fils de cinq ans préfère que j’aille le conduire à l’école à vélo.

Vous recevez une aide financière des Conseils des arts de Québec, Ottawa et Montréal.

P.A.  : Les subventions sont un des fondements de la démocratie.

A.R.  : On continue à crier tout autant, mais on a envie d’un peu plus de confort, de moins de précarité. Nos enfants grandissent, ont des besoins. La responsabilité des parents par rapport aux enfants, c’est de ne pas trop s’assagir.

Un pommier ne donne pas de poires. Votre fille de neuf ans est l’instigatrice du projet Éco-lunch à son école.

A.R.  : C’était son initiative, mais on l’a aidée à formuler son idée, à en faire une activité réalisable. Soit celle d’inviter les enfants à apporter un lunch ne produisant aucun déchet et à employer des contenants réutilisables.

Vous célébrez le 10 e anniversaire de l’ATSA par l’ouverture d’un magasin temporaire, Change.

P.A.  : Beaucoup de personnes connaissent l’ATSA par une intervention spécifique. En entrant dans le magasin, qui sera lui-même une installation, elles vont pouvoir relier toutes les pièces de notre production, donner un sens à notre démarche et réfléchir aux problématiques abordées  : la forêt, la montagne, la pauvreté, le patrimoine, etc. C’est une nouvelle manière de formuler le message, de l’actualiser.

A.R.  : C’est aussi une manière d’investir le monde de la mise en marché. On ne s’en cache pas, on le fait pour brosser un bilan de nos activités artistiques, mais aussi pour susciter un revenu autonome.

P.A.  : Ça fait 10 ans qu’on travaille comme des fous. On avait le goût de…

A.R.  : … devenir riches et célèbres  !

P.A.  : … laisser une trace de notre travail.

• Change, 4351, boul. Saint-Laurent, à Montréal, dès le 2 oct. (et pour 10 semaines).

Quand l’art passe à l’action, livre d’entretiens avec les artistes, des analyses, des photographies d’archives, des textes signés Steven Guilbeault, Laure Waridel, Jean Lemire, etc. Lancement le 2 oct.

• État d’urgence, Place Émilie-Gamelin, du 26 au 30 nov.

• Site Web (fort bien garni)  : www.atsa.qc.ca

PARENTHÈSE

Chère Geneviève Bujold,

Vous venez de tourner à Montréal dans The Trotsky, de Jacob Tierney. Un petit rôle. Je vous ai vue, aperçue serait plus juste, non, je me vante encore, je dirai donc  : entraperçue. Mais cela a suffi pour me rendre compte que vous défiez la dictature du lifting. Les actrices — les acteurs aussi — interdisent au temps de laisser des traces sur leur visage. Emmanuelle Béart, pour n’en nommer qu’une, a perdu toute expression faciale en même temps qu’elle se faisait greffer les lèvres-bananes de Mick Jagger. Vous, vous assumez vos rides, elles parlent autant que vos yeux si beaux. Vous avez 66 ans, ce n’est pas un scandale ni une maladie. Immanquablement, la jeunesse s’enfuit.

Hier, vous étiez magnifique dans Kamouraska, Le voleur, Faux-semblants  ; vous êtes magnifique dans les plus récents (La turbulence des fluides, de Manon Briand, Délivrez-moi, de Denis Chouinard). Vous serez magnifique dans ce Trotsky. Merci de dire, de façon si radieuse, la vie qui passe. Vous vieillissez sans rancir. Est-ce l’air de la Californie, où vous habitez  ? Puis-je venir vieillir à vos côtés  ?

LES RENDEZ-VOUS DE LA QUINZAINE

THÉÂTRE / RÉSERVE AUTOCHTONE

La compagnie TransThéâtre a souvent de bonnes idées, puisées dans les problématiques sociales. Le résultat n’est pas toujours à la hauteur de nos attentes, mais l’effort est méritoire. Le pensionnat nous emmène au cœur des années 1960, dans un établissement religieux pour autochtones. Là où, on le sait maintenant, on s’est appliqué à les déposséder de leur identité culturelle. Le jour où il reçoit son chèque de compensation du gouvernement fédéral, Joseph, 50 ans, fouille dans ses souvenirs. Ils ne sont pas roses. Michel Monty signe le texte et la mise en scène  ; 12 adolescents de Mashteuiatsh entourent le comédien Yves Dubé. Espace Libre, à Montréal, du 16 oct. au 1 er nov., 514 521-4191.

DANSE / EN PLEIN DANS LE MYTH

En France, les critiques ont été drues pour Myth, de Sidi Larbi Cherkaoui  :«  infantile  », «  pensum sans fin  ». Mais comme on garde un excellent souvenir de Foi, pièce du chorégraphe belgo-marocain présentée à Montréal en 2003, on ira voir son cocktail de danse-théâtre, d’acrobatie, d’arts martiaux orientaux et de musique italienne ancienne. Avec les danseurs de la compagnie Toneelhuis, d’Anvers. Centre national des Arts, à Ottawa, les 7 et 8 oct., 613 755-1111  ; Théâtre Maisonneuve (Place des Arts), à Montréal, les 10 et 11 oct., 514 842-2112.

OPÉRA / LEPAGE, CRU 1993

La première mise en scène lyrique de Robert Lepage remonte à 1993  ; elle s’est promenée dans plusieurs villes du monde. Il était temps qu’on puisse voir à Québec Le château de Barbe-Bleue, de Béla Bartók, et Erwartung, d’Arnold Schönberg. Deux ouvrages jugés impossibles à monter  : de quoi exciter Lepage, qui avait attiré à l’opéra un public qui croyait encore que les chanteuses pesaient des tonnes et qu’elles s’habillaient avec des rideaux. Salle Louis-Fréchette (Grand Théâtre de Québec) les 18, 21, 23 et 25 oct., 418 643-8131.

SLAM / SERVICE DES DÉCLAMATIONS

Son deuxième album, Enfant de la ville, a moins surpris que le premier, Midi 20. Mais côté écriture, Grand Corps Malade reste une coudée au-dessus de la concurrence. De l’humour, de la rage, un peu de sermon, beaucoup de poésie. Et une voix spectrale qui, déclamant la vie, nous visse au fauteuil. Salle Albert-Rousseau, à Sainte-Foy, le 7 oct., 418 659-6710  ; salle Wilfrid-Pelletier (Place des Arts), à Montréal, le 10 oct., 514 842-2212. Aussi à Laval, Saint-Jean-sur-Richelieu et Sainte-Thérèse les 9, 11 et 12 oct. respectivement.

THÉÂTRE / LE GRAND DÉSORDRE

Créée en 2006 au Cincinnati Fringe Festival, All We Can Handle révélait Andrew Dainoff. Dans sa première pièce, l’auteur traite du désordre intime et social qu’ont provoqué les attentats du 11 septembre 2001. Le comédien Vincent-Guillaume Otis — que l’on verra bientôt dans Babine, le film de Luc Picard, d’après un scénario de Fred Pellerin — souhaitait, pour son baptême de mise en scène, une œuvre forte «  qui parlerait de la méfiance de sa génération face à un Occident qui change ses valeurs à chaque doute et son discours à chaque échec  ». Ceux que l’on porte,Espace Go, à Montréal, du 14 oct. au 8 nov., 514 845-4890.

Les plus populaires