Monique Giroux : la chance aux chansons

Ses émissions, Les refrains d’abord, Fréquence libre, nous ont apporté des courants d’airs frais venus de pays où l’on chante en français.

Ses copains — Pierre Lapointe, Fred Pellerin, Ariane Moffatt… Juliette Gréco — qui la fréquentent hors studio connaissent la malicieuse, la fêtarde, l’imitatrice, la philosophe, la pratico-pratique Monique Giroux.

Attentive aux talents naissants, admirative et proche des plus grands, l’animatrice offre une présence aimante aux artistes, pour qui elle joue tour à tour les conseillère, garde du corps, psy et maman. Ses « p’tits loulous », comme elle les appelle, la remercient abondamment dans les livrets de leurs disques, qu’elle fait passer avec une onde, ou deux, d’avance sur les autres. Ce mois-ci, elle en emmène quelques-uns à Paris, sa ville d’adoption, le temps d’un grand spectacle place de la Bastille.

Photo : Jocelyn Michel

Longtemps, on vous a entendue cinq jours semaine à la Première Chaîne de Radio-Canada. Mais depuis sep­tembre, on ne vous trouve que le dimanche à Espace Musique. Vous a-t-on mise en pénitence ?

— Si c’est le cas, je ne sais pas quelle aurait été mon offense. Il est vrai qu’après 17 ans d’émission quotidienne à la Première Chaîne, dans le même créneau et avec un certain succès, j’ai vécu le transfert à Espace Musique un peu difficilement. Mais c’est un choix d’antenne. Jacques Languirand, qui s’est beaucoup promené dans la grille horaire, est toujours là à 80 ans ! Vous n’en avez pas fini avec moi.

Pourtant, rien ne vous destinait à la radio…

— Je viens d’un endroit [Oka] d’où, en principe, on ne part pas pour faire ce que je fais. À la maison, il y avait trois disques, des livres techniques en anglais et une télé en noir et blanc jusqu’en 1983. D’où je viens et avec ma 5e secondaire, ce n’était pas prévu que je descende chez Jane Birkin quand je vais à Paris. J’oublie souvent de me pincer.

Vous n’y croyez pas encore ?

— Je n’ai pas l’impression d’être arrivée où que ce soit. Je suis toujours dans l’urgence de m’activer, de me rendre utile, et en même temps, j’aspire à une sorte de sérénité silencieuse, voire monastique. Cela semble paradoxal, mais c’est normal, j’ai 47 ans. Forcément, je commence à avoir envie de musique classique !

Qu’est-ce qui vous fait agir ?

— L’idée de fuir l’ordinaire. Petite fille, j’avais une soif inassouvie de faire quelque chose de ma vie. « Puisque j’y suis, autant construire un bel édifice », comme l’a écrit Simone de Beauvoir.

Pourquoi ne pas avoir choisi le devant de la scène plutôt que l’animation ? N’y a-t-il pas une actrice en vous, légèrement cabotine sur les bords ?

— Je n’avais pas le poids pour jouer la rose quand, à la petite école, on a monté Le Petit Prince. Alors, on m’a demandé de faire la présentation de la pièce : « Chers parents, chers amis… » Revenue chez moi, j’ai continué d’animer avec le cordon du rideau en guise de micro — l’équivalent de la brosse à cheveux pour Céline Dion. Et me voici…

… spécialiste de la chanson. Les ventes de disques s’effondrent, on en sort pourtant une pléthore. Explication ?

— À la fin des années 1980, on a été obligé de fonder des concours pour stimuler la création, parce que les radios n’avaient pas assez de contenu canadien francophone pour remplir les quotas imposés par le CRTC. Depuis cinq ans, je tire la sonnette d’alarme : on est en train d’engendrer une génération d’artistes qui vont mourir de désillu­sion, parce qu’on leur fait croire, en leur décernant un prix dans un con­cours, qu’ils sont la huitième merveille du monde, alors qu’ils ne sont que des étoiles filantes. Non seulement aujour­d’hui tout le monde peut faire de la musique, mais le drame, c’est que tout le monde en fait ! Je reçois une effarante quantité de choses indiffusables.

On croule sous la quantité, mais on manque d’excep­tionnel. On n’a plus de perspectives ni de repères. Un jour, j’ai demandé à Aznavour : « Que voulez-vous qu’on retienne de vous quand vous ne serez plus là ? » Il a répliqué : « On ne retiendra rien de moi ! Qui se souvient de Maurice Chevalier et de Charles Trenet ? C’étaient pourtant des dieux ! »

Vous dites : « On manque d’exceptionnel. » Qu’est-ce qu’un artiste singulier ?

— Celui dont on reparlera dans 20 ans, celui qui dépasse, dérange, invente un style, dégage une vision du monde.

Beaucoup de jeunes artistes retournent à la musique des années 1960. Qu’y cherchent-ils ou, mieux, qu’y trouvent-ils ?

— J’ai posé la question à Françoise Hardy il y a quelques années, quand s’est amorcé ce mouvement. Elle a répondu : « Des mélodies. » Un texte qui se tient et une mélodie qui se retient, voilà les clés d’une bonne chanson.

À quoi sert une chanson ?

— À moi, elle a servi de cours de philo. J’ai appris l’anarchie avec Ferré, la sensualité avec Gainsbourg, Brel m’a enseigné « les vieux » et Aznavour, le temps.

Que répondez-vous aux chanteurs qui vous demandent : « Faites avec moi ce que vous avez fait avec Pierre Lapointe » ?

— Mais je n’ai rien fait avec Pierre, sinon aimer son travail et le diffuser, et l’embaucher pour certains spectacles, comme je l’ai fait avec Philémon, Clara Furey, Moran, etc. Je ne crée pas le talent, je l’exalte.

Quelles différences voyez-vous entre la chanson qué­bé­coise et la chanson française ?

— Assez grandes pour que leur circulation entre les deux pays ne soit pas aussi fluide qu’on le souhaiterait. Par exemple, quelle radio commerciale au Québec fait passer Benjamin Biolay, Jeanne Cherhal, Zaz ? Et soyons francs, le succès des Québécois, en France, reste confidentiel.

Le 21 juin, à Paris, vous réunissez quelques-uns des meil­leurs jeunes artistes québécois dans un grand spectacle dont vous assurez l’animation et la direction artistique. De quoi s’agit-il ?

— Présenté lors de la Fête de la musique, c’est l’une des activités soulignant le 50e anniversaire de la Délégation générale du Québec à Paris. Le Québec prend la Bastille, ça ne se pouvait pas que je ne sois pas là ! Nous avons préparé un spectacle inédit mettant en vedette Alfa Rococo, Ariane Moffatt, Yann Perreau, Pierre Lapointe et Karkwa.

Qu’est-ce qui vous anime en dehors de la radio et de la chanson ?

— La sociologie. En ce moment, j’essaie d’analyser le Québécois, je relis notre histoire. La politique, au sens noble du terme, et la place publique m’intéressent beaucoup.

Vous occuperiez une fonction politique, l’occasion se présentant ?

— Je serai là où l’on m’accordera le temps, l’espace et les moyens de continuer à faire ce que j’ai toujours fait : soutenir la culture québécoise et proposer le plus bel écrin possible à la langue française. Et, idéalement, promouvoir notre existence en tant que peuple francophone d’Amérique. Présentement, la radio sert très bien mes intentions et intérêts.

Le Québec prend la Bastille, à Paris, le 21 juin.

En plus de son émission hebdomadaire, Monique Giroux a imaginé 10 « cartes blanches », dont un pow-wow autochtone avec Samian, Chloé Sainte-Marie, Elisapie Isaac et Florent Vollant, qui sera diffusé le 11 juin.

 

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Elle connaît la chanson…

Quelle serait la plus belle affiche que vous composeriez pour un spectacle des FrancoFolies ? Comme on parle pour parler, les morts sont autorisés.

• Alors, j’inviterais Barbara, Ferré, Gainsbourg, Diane Dufresne, Pierre Lapointe, Catherine Major, Piaf. Il y aurait des duos de Gainsbourg avec Dufresne, de Lapointe avec Barbara. Ça serait pas mal, non ?

La chanteuse que vous auriez aimé être ?

• Barbara.

Y a-t-il une chanson parfaite ?

• « La Javanaise », de Serge Gainsbourg.

La chanson, ou le disque, que vous avez le plus écouté ?

Starmania.

Le plus beau titre de chanson ou d’album?

• « Aimez-vous les uns les autres ou bien disparaissez » (titre de l’album de Juliette Gréco paru fin 2003 et la chute d’une chanson de Gérard Manset qu’elle y interprète : « Je jouais sous un banc », qui se termine ainsi : « Aimez-vous les un les autres ou bien disparaissez ! Sans faire de bruit, sans faire de vague. Sans faire de bruit, sans faire de vague.»

Un chanteur, ou une chanteuse, que vous auriez aimé rencontrer ?

• Serge Gainsbourg. J’aurais même aimé coucher avec lui, c’est-tu assez fort pour vous !

La chanson que vous sifflez sous la douche ?

• Ces temps-ci autant « Mille après mille » [de Willie Lamothe, reprise par Fred Pellerin] que « Gottingen » [de Barbara].

La chanson que vous auriez aimé avoir écrite ?

• « Les uns contre les autres », paroles de Luc Plamondon, musique de Michel Berger.

Le chanteur ou la chanteuse que vous avez trouvé le plus désagréable ?

• Sacha Distel [Scoubidou (des pommes, des poires)]

Y a-t-il une chanson que vous détestez ?

• « Tu te laisses aller », de Charles Aznavour. Quand je le lui ai dit, il a répliqué : « Mais pourtant vous avez de l’humour ! » Ce qui me console, c’est la version qu’il en a faite avec Annie Cordy.

Et n’en déplaise à Diane Tell : « Si j’étais un homme ». Je hurlais chaque fois que je l’entendais : « Pourquoi on ne serait pas capitaine de bateau si on est une femme ?»

Dernier coup de cœur ?

• En France : Alex Beaupain [Pourquoi battait mon cœur] et Benjamin Biolay [La superbe]. On lui doit le retour de la mélodie et du piano. D’ici un an ou deux, les effets Biolay vont se faire sentir. Au Québec, j’aime beaucoup Philémon Chante [Les sessions cubaines]. Il est beau, possède une voix étonnante, il a un truc.

Quelles chansons voudriez-vous que les gens entendent à votre enterrement ?

• Il y en a trop que je voudrais faire entendre, et justement pour cette raison, ça se pourrait qu’il y en ait aucune. Ou alors de la musique classique.

 

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«Alfa Rococo, Ariane Moffatt, Yann Perreau, Pierre Lapointe et Karkwa.»

On voit qu’on est à des années-lumières de l’autre génération, des Vigneault, Charlebois, Ferland, Dufresne, Beau Dommage et Harmonium

La jeune génération en arrache. Peut-être qu’elle manque juste de talent.

@Rod

Ou peut-être êtes-vous vous-même d’une autre époque, qui en arrache à comprendre la nouvelle.

Vos parents ne devaient pas être des fans d’Harmonium et de tout ces groupes qui manquaient visiblement de talent face aux VRAIS artistes comme Charles Trenet et Édith Piaf.

La jeunesse est vieille comme le monde, et la nostalgie de « cette époque ou tout était formidable » aussi.

@Mathieu K

Trenet? Y’a d’la Joie? Qui en plus chantait pour les Nazis!
Piaf? Qui roulait ses RRRRR?

Les grands sont arrivés après, dans les années 60 avec Brel, Bécaud, Aznavour, Ferrat, Barbara. Idem au Québec.

C’est à partir des années 80, que ca s’est mis à décliner. Pourquoi? Fouillez-moé.

@Rod

Vous n’aimez pas Trenet et Piaf ? Vous êtes trop jeune, c’est tout. La génération avant vous adorait.

Vous touvez que rien de bon ne s’est fait depuis 1980 ? Vous êtes probablement que trop vieux.

Alfa Rococo ne fera sans doute pas partie des livres d’histoire de la musique. Mais rappelez-vous : en dehors de la dizaine de noms que vous pigez des années 60 et 70, il y en avait aussi une pelletée qui, ha ben gadon, ont été oublié par l’histoire. C’est de même. Ça prend une centaine d’artistes pour en faire 2-3 dont on va se souvenir.

Les années 1960 étaient hyperactives et la moyenne au bâton est excellente. Certes. Les années 1980 ont été pénibles, tout à fait. Mais de dire que rien de bon ne se fait aujourd’hui et que les jeunes en arrache, c’est bien proche d’être du radotage de vieux chialeux.

La langue de chez nous – Yves Duteuil
et l’entendre chanter par une chorale, merveilleux !