Avis de recherche

En littérature, quand on veut retrouver une personne portée disparue, mieux vaut la chercher hors des sentiers battus.

Chronique de Martine Desjardins : Avis de recherche
C. Eddie (photo : G. Savoie)

Il n’y a rien de plus mystérieux que les per­sonnes disparues. Elles ne laissent presque jamais de traces et leurs corps refont rarement surface. Au Québec, où 67 avis de disparition sont présentement affichés dans le site de la Sûreté, à peine un cas sur sept est résolu.

Ces drames ont inspiré, outre une tonne de polars, assez de romans pour constituer un genre à part. Ceux-ci se concentrent habituellement sur le désarroi des proches et ont peine à ne pas sombrer dans le ton larmoyant. Ce n’est certainement pas le cas de Parapluies (en lire un extrait >>) où Christine Eddie se révèle d’une stupéfiante espièglerie. Partant de ce qui aurait pu être une autre banale histoire de disparition, elle monte ici une étourdissante comédie des erreurs, avec juste ce qu’il faut de chassés-croisés, de quiproquos et d’erreurs sur la personne pour mystifier ses personnages – et réjouir le lecteur.

Celui qui brille ici par son absence est Matteo, prof de littérature à l’université. Le jour où il ne rentre pas au bercail, son épouse, Béatrice, trouve une petite culotte en dentelle rose sous le lit conjugal et en conclut naturellement que son mari volage l’a laissée pour une autre femme. Comment découvrir l’identité de la perfide maîtresse ? « Il y a trois virgule quatre milliards de femmes sur la terre. La tâche m’a paru démesurée. » Elle en vient néanmoins à soupçonner Daphnée, l’étudiante rêveuse qui prenait Matteo pour le Docteur Jivago. Mais l’arrivée d’une carte postale de Russie infirme son hypothèse. Matteo ne donne toujours aucun signe de vie et, pour le retrouver, la police n’est d’aucune utilité.

Béatrice a beau espérer son retour « avec la vigueur d’une carmélite », elle aura besoin, pour s’abriter de ses propres larmes, de plusieurs parapluies – au propre comme au figuré. Car après la disparition de Matteo, le déluge : il pleut pendant 34 jours et 34 nuits. Béatrice trouve refuge chez sa belle-mère italienne, dont elle ne comprend pas un traître mot. C’est là qu’elle rencontre la petite Thalie, une attachante livreuse de journaux qui croit être la fille « chimique » de Barack Obama et qui conduira Béatrice tout droit… chez la maîtresse de son mari. Adoptant tour à tour le point de vue de Béatrice, de Daphnée, de Thalie et de Matteo, Christine Eddie se plie aux caprices de sa verve avec une souplesse inouïe : chacune de ses phrases est soit une surprise, soit un trait d’esprit.

Jocelyne Saucier aussi maîtrise l’art de faire coïncider son plaisir d’écriture avec le bonheur de la lecture. Il pleuvait des oiseaux (en lire un extrait >>) son quatrième roman, explore le thème de la disparition par touches chatoyantes. Une photographe tente de retrouver, avant qu’ils s’éteignent, les derniers survivants des grands feux qui ont ravagé le nord de l’Ontario dans les années 1910. Sur les bords d’un lac isolé, elle tombe sur trois vieillards qui, pour mieux fuir le monde et ses conventions, ont orchestré leur propre disparition. Quand viendra l’heure de disparaître pour de bon, ils entendent bien faire de même, à leurs conditions. Le style de Jocelyne Saucier, incandescent quand elle décrit la forêt en flammes, se fait extraordinairement touffu quand elle s’enfonce dans les bois, où il n’y a pas plus disparu que celui qui ne veut pas être retrouvé. Son roman, lui, ne manquera pas de laisser des traces.

 

ET ENCORE…

Christine Eddie, née à Paris d’une infirmière française et d’un cardiologue libanais, a grandi à Bathurst, en Acadie. Elle s’est établie à Québec, d’abord pour faire un doctorat en littérature québécoise, puis pour travailler au ministère de la Culture et au Secrétariat
à la politique linguistique. Son premier roman, Les carnets de Douglas, a mérité le prix France-Québec et le prix Senghor. Elle aime ouvrir les parapluies dans la maison pour défier la superstition. « Je suis incapable de les jeter, même quand ils sont hors d’usage. J’en ai toujours au moins cinq. On ne sait jamais. »

Parapluies, par Christine Eddie, Alto, 200 p., 20,95 $.

Il pleuvait des oiseaux, par Jocelyne Saucier, XYZ, 184 p., 22 $.

 

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