B2Dix: l’usine à champions

Transformer nos meilleurs athlètes en champions olympiques. Voilà le pari qu’a pris — et gagné — l’organisme B2Dix.

B2Dix: l'usine à champions
Photo: Christian Blais

L’air chaud et humide de la petite pièce vibre au rythme effréné de la musique électronique du groupe français Daft Punk. Au centre, Alexandre Despatie pédale à plein régime, les yeux rivés sur une série d’écrans.

Des chiffres et des graphiques colorés y mesurent sa performance ainsi que celle de ses adversaires assis sur les vélos d’intérieur à sa droite : Mikaël Kingsbury, Alexandre Bilodeau et Sergio Pessoa.

Un plongeur, deux skieurs acrobatiques et un judoka qui pédalent côte à côte ? Pas le temps de réfléchir à l’incongruité de la scène ; la musique part en crescendo et les quatre athlètes olympiques explosent. Les chiffres sur les écrans montent en flèche, l’air s’alourdit et les cris de souffrance se mêlent au son des synthétiseurs. « One more time », martèle le chanteur, comme s’il les narguait.

Dominick Gauthier les regarde souffrir en souriant. Cet ancien skieur acrobatique de 38 ans est désormais l’homme à tout faire de B2Dix (pour Business 2010), organisme qui a révolutionné le financement du sport d’élite au Canada.

Si B2Dix ne vous dit pas grand-chose, les athlètes qui bénéficient de ses services devraient vous être plus familiers : Joannie Rochette, Alex Harvey, Clara Hughes et Erik Guay, pour ne mentionner que ceux-là. L’organisme a connu son baptême olympique en 2010, à Vancouver, où, sur ses 17 poulains, 12 ont remporté une médaille – soit près de la moitié de la récolte canadienne. À la veille des Jeux de Londres, Dominick Gauthier espère que la recette fonctionnera à nouveau.

Le secret ? Fournir le petit plus qui peut faire la différence entre la quatrième place… et le podium. Concrètement, cela signifie rencontrer chaque athlète individuellement pour lui demander : « De quoi as-tu besoin ? » Cinq mille dollars pour payer un physiothérapeute de renom ? Pas de problème. Cent mille dollars pour installer une rampe de vélocross ? C’est chose faite.

L’argent vient d’un petit groupe de donateurs privés qui ne gagnent rien en échange. Ni logo ni remerciements publics, mais plutôt un reçu fiscal et la fierté de contribuer au sport d’élite canadien. Quelques mécènes sont connus, dont la famille Desmarais, mais beaucoup préfèrent rester anonymes.

Une seule condition existe pour recevoir l’aide de B2Dix : avoir un réel potentiel de médaille. Ensuite, tout va vite. « Il n’y a pas de formulaire ni de chichis administratifs, dit Dominick Gauthier. En deux courriels, tout est réglé. »

Alexandre Despatie répond à cette condition. En 2010, l’appel de Dominick Gauthier est arrivé à point : le plongeur avait une double blessure au genou et des compressions budgétaires à Plongeon Canada mettaient en danger le poste de son entraîneur. « Il a écouté mes besoins et ça n’a pas niaisé. » B2Dix a sécurisé le salaire de son coach et obtenu des rendez-vous avec les meilleurs experts de la médecine du sport.

Les athlètes ne reçoivent pas de chèques de B2Dix. L’organisme fournit plutôt des services ultrapersonnalisés grâce à un réseau de spécialistes bien établi. « Avant, je suivais un programme conçu pour l’équipe de plongeon, dit Alexandre Despatie. C’était très bien, mais maintenant, le programme est conçu spécialement pour moi. »

L’immeuble qui abrite B2Dix est à l’image de l’organisme : un entrepôt anonyme, sans enseigne, au fond d’un immense stationnement, en plein cœur du quartier montréalais de Saint-Henri. Ceux qui y viennent pour la première fois vérifient l’adresse à deux reprises avant d’entrer.

« On ne cherche pas la publicité », explique Dominick Gauthier en me faisant visiter les lieux. Ici, une chambre hyperbare pour simuler des entraînements en altitude. Là, une salle de musculation où travaillent certains des meilleurs experts du sport, dont Scott Livingston, ancien préparateur physique des Canadiens de Montréal.

Assis sur un matelas dans la salle de thérapie, Dominick Gauthier raconte la genèse de l’orga­nisme. « Tout a commencé par ma frustration quand j’étais coach à l’Association canadienne de ski acrobatique. Je voyais que nos athlètes ne se battaient pas à armes égales. Et plutôt que de me laisser me concentrer sur nos meilleurs espoirs, on me demandait de surveiller 12 skieurs en même temps sur une pente. »

Découragé, il démissionne et quitte le pays pour aller entraîner l’équipe japonaise. Il reste néanmoins en contact avec plusieurs skieurs canadiens, dont Jennifer Heil. Lorsqu’elle rate le podium de peu, à Salt Lake City, en 2002, Dominick Gauthier prend con­tact avec le financier montréalais J.D. Miller pour mettre en place « le programme idéal ».

Trois cent mille dollars plus tard, Jennifer Heil décroche la médaille d’or à Turin, en 2006. « Ne serait-ce pas génial si tous les athlètes canadiens recevaient autant d’aide ? » lance la skieuse à J.D. Miller. L’idée était née.

Si Dominick Gauthier est l’homme à tout faire de B2Dix, J.D. Miller en est le visionnaire. « Désolé, je suis habillé beaucoup trop chic ; j’ai un dîner d’affaires après l’entrevue », s’excuse-t-il en anglais en me recevant dans sa demeure de Westmount vêtu d’un complet.

À 58 ans, il ne travaille que deux jours par semaine, comme consul­tant financier stratégique. Le reste du temps, il se consacre béné­volement à B2Dix. « À l’excep­tion de Dominick, personne n’est payé pour faire de l’administration ; 99,2 % de l’argent est destiné aux athlètes. »

Le genre d’efficacité qui charme le privé. Pour les Jeux de Vancouver, trois millions de dollars avaient été récoltés. La cagnotte est passée à 20 millions jusqu’en 2016. « Ensuite, on verra. L’objectif ultime, c’est que B2Dix devienne obsolète. Que le privé travaille directement avec les associations sportives plutôt que de passer par nous. »

Reste à voir si la créature ne va pas surpasser son maître. B2Dix a déjà fait un petit : B2Découverte, un partenariat avec l’Institut de recherche en immunologie et en cancérologie de l’Université de Montréal, qui applique le même modèle de financement à la recherche scientifique.

 

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Athlètes aidés par B2Dix en prévision
des Jeux olympiques de Londres

despatie-b2dix


Alexandre Despatie
(plongeon)

 

 

Clara Hughes
(cyclisme)

Adam van Koeverden
(kayak)

Tory Nyhaug
(vélocross)

Priscilla Lopes-Schliep
(100 mètres haies)

Brent Hayden
(natation)

benoit-huot

 

Benoît Huot
(natation – Jeux paralympiques)

 

 

Sergio Pessoa
(judo)

Antoine Valois-Fortier
(judo)

Kelita Zupancic
(judo)

Dylan Armstrong
(lancer du poids)

perdita


Perdita Felicien
(110 mètres haies)

 

 

Jessica Zelinka
(heptathlon)

Tyler Bjorn
(voile)

Richard Clarke
(voile)

Paul Tingley
(voile – Jeux paralympiques)

Équipe de canoë-kayak

Équipe de nage synchronisée

Équipe de natation

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Photo d’Alexandre Despatie: NSB
Photo de Benoit Huot: G. Hughes / PC
Photo de Perdita Felicien: F. Gunn / PC