Balade à Berlin

Vingt-cinq ans après la chute du Mur, la capitale allemande est devenue un catalyseur de talents, un lieu d’expérimentation et un grand chantier. Son mode de vie abordable en fait un endroit de prédilection pour des jeunes qui viennent y refaire le monde. Rencontre avec trois d’entre eux.

berlin1
La Simon-Dach-Strasse, rue animée de Friedrichshain. – Photo : Gryffindor/Wikimedia Commons

Vous trouvez que les villes du Québec sont en permanence balafrées par les chantiers de construction ? Un séjour à Berlin devrait vous consoler ! Si Berlin est trop belle pour être défigurée, le coup d’œil y est partout strié par les grues, à commencer par celles de l’île aux Musées, au cœur de la ville, qu’on dit être le plus grand chantier culturel du monde. Dans un espace d’à peine un kilomètre carré, on trouve cinq des principaux musées d’État, qui ont fait ou font l’objet de travaux de restauration majeurs et seront réunis d’ici 2017 par une ambitieuse « promenade archéologique ».

berlin2Toutes ces activités font le bonheur d’Isabelle McKinnon (photo à gauche). Architecte née au Québec, elle a eu un coup de foudre pour Berlin lors d’un séjour pendant les Fêtes, en 2008. Intéressée par ce qui s’y faisait en architecture et en développement durable, elle s’établit là-bas quelques mois plus tard. Elle avait alors 34 ans. « C’est facile de tomber amoureux de Berlin au jour de l’An ! Il y a une ambiance incroyable, des feux d’artifice partout. Je ne savais pas ce qui m’attendait, mais je me sentais appelée par cette ville. »

Isabelle me raconte son histoire à la terrasse du Nola, un restaurant au cœur du Volkspark am Weinbergsweg, parc tout en pente au nord du quartier Mitte, dans l’ancien Berlin-Est. Une histoire qui a bien tourné, puisqu’elle s’est rapidement jointe à l’équipe du cabinet d’architectes Foster and Partners, puis à celle de Sauerbruch Hutton, où elle travaille aujour-d’hui. « J’ai eu de la chance. En tant qu’architecte senior, je prends part à des projets vraiment excitants. Mais je ne tiens rien pour acquis, parce qu’en dépit des apparences le potentiel économique de Berlin est limité, ce qui a évidemment un impact sur mon domaine. » Elle dit alors une phrase que j’enten-drai souvent pendant ma semaine dans cette ville : « L’Allemagne est riche, mais Berlin est pauvre ! »

Alors qu’un soleil de fin d’après-midi colore en rose la Fernsehturm (l’emblématique tour de la télé-vision), visible d’à peu près partout dans Berlin, Isabelle me donne un cours d’histoire économique 101. « Très industrialisée avant la Deuxième Guerre, Berlin s’est retrouvée isolée après, à mesure que les principaux sièges sociaux s’installaient à Munich ou ailleurs. La ville a longtemps été sous respirateur artificiel, les États-Unis et leurs alliés souhaitant surtout maintenir un drapeau de l’Ouest en mer communiste. Aujourd’hui, Berlin est d’abord associée au design, à l’architecture, au tourisme. La capitale se développe entre autres grâce aux investissements provenant de l’État. »

berlin4
C’est dans le quartier de Friedrichshain que se trouve l’East Side Gallery, section préservée de l’ancien Mur, que des artistes ont recouverte de peintures, dont le Baiser de l’amitié (entre Leonid Brejnev et Erich Honecker). – Photo : Jocelyne Fournel

Cette relative pauvreté a empêché l’envolée du coût de la vie. Isabelle va jusqu’à dire qu’elle a un effet sur le rapport à l’argent. « Ici, on ressent moins la pression de consommer qu’en Amérique du Nord. À Berlin, les gens usent leurs affaires ! Personnellement, ça m’a fait le plus grand bien de voir que c’était encore possible à notre époque. » Et il faut y voir, selon la jeune architecte, une des raisons du « succès » actuel de la ville, particulièrement attrayante pour les jeunes. « Le mode de vie abordable en fait un catalyseur de talents. Berlin offre un terrain d’expérimentation unique. Il n’est pas rare que les gens cumulent plusieurs emplois : restaurateur la semaine, graphiste le soir et DJ le week-end ! »

berlin6

Une ville dans la ville

Née à Pritzwalk, dans ce qui était à l’époque la République démocratique allemande, Jennifer Dummer (photo ci-dessus), 28 ans, habite la capitale depuis une dizaine d’années. Elle me fixe rendez-vous dans un café de la Simon-Dach-Strasse, l’une des rues les plus animées de Friedrichshain, quartier de l’est de Berlin où elle réside. « On trouve tout ici. Tous les types de restos, de cafés ; il y a beaucoup de concerts. Il m’arrive de passer plusieurs jours dans Friedrichshain sans en sortir. C’est un peu notre Plateau-Mont-Royal ! » blague Jennifer, qui a étudié pendant une année à Montréal, en 2010-2011 — séjour dont elle est revenue mordue de littérature québécoise, à laquelle elle consacre un blogue enthousiaste.

Elle me parle longuement de sa ville. Qui change, trouve-t-elle. « Les Berlinois sont de plus en plus souriants, il me semble. Il n’y a pas si longtemps, il y avait du vrai dans ce cliché selon lequel Berlin a quelque chose de gris, de froid. Ce n’est plus le cas. Cette ville semble plus en paix avec son passé. Elle va dans la bonne direction, même si je suis préoccupée par le phénomène d’embourgeoisement, très fort dans Friedrichshain. C’est encore un quartier d’artistes, d’étudiants, mais de moins en moins. Beaucoup doivent le quitter, faute de moyens. » Les propriétaires peuvent en effet augmenter les loyers de 20 % tous les trois ans, sans même faire de travaux. Ainsi, Jennifer voit le loyer de son trois-pièces, aujourd’hui de 800 dollars par mois, augmenter constamment depuis sept ans. « Et les appartements sont massivement convertis en condos, précise-t-elle. De plus en plus, ce sont des gens aisés qui emménagent. » L’analogie avec le Plateau-Mont-Royal n’est pas mauvaise, au fond.

Jennifer tient à me montrer le Volkspark Friedrichshain, le plus ancien parc public de la capitale : 52 hectares de verdure et de fontaines où les gens vont s’allonger dès que le soleil chauffe un peu. La majorité y viennent à vélo, qui semble être le moyen de transport préféré des Berlinois. Jennifer m’entraîne ensuite dans RAW-Gelände, espace industriel devenu culturel, où d’anciens hangars de réparation de trains ont été convertis en théâtres, ateliers d’artistes, boîtes de nuit… Ça fourmille par ici. Il règne une ambiance unique, l’impression qu’on y refait le monde à longueur de journée.

Nous terminons la balade plus au sud, au bord de la Spree, où s’étire la fameuse East Side Gallery, une section de 1,3 km du mur de Berlin qui a été préservée et recouverte de peintures murales par 118 artistes d’ici et d’ailleurs. « C’est un symbole fort pour nous. L’art qui reprend possession de ce qui nous divisait. »

berlin7

« Ce sont des êtres humains qui sont venus »

Je découvre un autre pan de la ville grâce à Deniz Erdogan (photo ci-dessus). Traductrice et historienne de l’art, Deniz est née à Berlin-Ouest au début des années 1980, de parents d’origine turque. Elle a grandi dans les quartiers Tiergarten et Spandau, où on trouve une forte concentration d’immigrants. « Dans le Kindergarten [jardin d’enfants] où j’allais, on entendait parler une trentaine de langues ! »

La source de cette immigration est connue : après la Deuxième Guerre mondiale, on a fait venir des milliers d’étrangers pour rebâtir la ville, détruite à plus de 40 %. Or, on n’avait pas prévu leur désir de rester par la suite. « Ces immigrants n’étaient pas considérés comme des “permanents”, m’explique Deniz, mais plutôt comme des “passagers”. En l’absence d’une stratégie nationale d’intégration, il y a eu des moments difficiles. Je me rappelle être tombée sur un graffiti, en allant à l’école, qui disait : “Allez-vous-en, les Turcs !” »

Cette réalité, l’écrivain Günter Grass l’a un jour bien résumée : « On a fait venir de la main-d’œuvre, mais ce sont des êtres humains qui sont venus. » Deniz, elle, a eu besoin de partir. Le fond d’extrême droite qui perdure en Allemagne (le Parti national-démocrate, ouvertement raciste, a d’ailleurs fait élire en mai un député au Parlement européen) et les secteurs à haut risque pour les minorités visibles, aujourd’hui encore, sont l’ombre au tableau de son histoire d’amour avec son pays. « Le Mur est tombé il y a 25 ans, mais il reste beaucoup d’inégalités sociales, de la discrimination, dont souffrent surtout les jeunes. »

Deniz a vécu en France, en Italie, au Canada. Elle est néanmoins rentrée à Berlin, plus précisément dans le quartier Kreuzberg, surnommé « le Petit Istanbul ». « J’adore ce quartier, c’est devenu mon chez-moi. Il y a un côté très européen, mais aussi des bazars orientaux… Ça me ressemble, et je n’ai plus envie d’en partir ! »

Quiconque a déjà usé ses semelles dans Kreuzberg la comprendra.

berlin5
Célèbre pour son art de vivre, le quartier Mitte, dans l’ancien Berlin-Est, que domine la tour de la télévision. – Photo : Stephen Rafferty/Eye Ubiquitou/Corbis

L’ombre du Mur

Pour faire disparaître un mur, il ne suffit pas de le faire tomber. La frontière intramuros qui a scindé la ville pendant 28 ans, de 1961 à 1989, appartient bien sûr aux livres d’histoire, mais les jeunes Berlinois savent qu’il leur suffit d’aborder la question avec des concitoyens de plus de 50 ans pour que surgissent des épisodes indélébiles où se mêlent l’incompréhension, le sentiment d’impuissance, souvent la culpabilité.

Les Berlinois sont par ailleurs préoccupés par la gestion du souvenir du Mur, qui est un enjeu du présent. Beaucoup sont très critiques, par exemple, de ce qu’est devenu Checkpoint Charlie, le plus célèbre des points de passage entre le « monde libre » et le bloc communiste, aujourd’hui transformé en décor où les touristes de partout se font prendre en photo, souriants, au côté de figurants casqués et armés de fusils en plastique.

Chose certaine, Berlin, qui compte aujourd’hui 3,5 millions d’habitants, entend commémorer en grand la chute du Mur, d’abord par une installation lumineuse de 12 km suivant le tracé de ce « mur de la honte », mais aussi par des activités plus ludiques, dont un rallye de Trabant 601, communément appelée « Trabi », la voiture symbole de l’Allemagne de l’Est !

(Portraits dans cet article : photos de Tristan Malavoy-Racine)