Baldam l’improbable

Extrait de Baldam l’improbable, par Carle Coppens, avec l’aimable autorisation des éditions Le Quartanier.

Extrait de Baldam l'improbable, par Carle Coppens

Je ne suis pas sympathique. Je ne suis pas non plus ce que l’on appelle un bon vivant. On ne m’entendra jamais m’exclamer, alors que la soirée tire à sa fin et que le serveur, imperceptiblement, mais avec ce que des années de métier lui ont enseigné d’astuces, pousse son monde vers la sortie : « Pourquoi on ne terminerait pas ça à la maison ? »

On ne me verra pas m’exhiber torse nu dès les premiers rayons du soleil, ni porter de chemise à même la peau ou prêter ce qui m’est cher, quoique je donne volontiers, ce n’est pas la même chose, je ne m’attends pas à récupérer ce que je viens d’offrir. On ne m’a jamais vu le geste large, la voix qui porte, planté au centre d’un groupe d’amis et de connaissances plus lointaines dont les visages unanimement tournés vers moi n’attendent que le signal de s’esclaffer, ni pratiquer de sport où les contacts sont permis, parier sur quoi que ce soit ou prendre d’autostoppeurs, même sous les capteurs. On ne me surprendra pas à défiler dans la rue ou à beugler au milieu du bétail des slogans imaginés par d’autres. Mon implication nécessite un recul. L’espace d’où je prends position est légèrement surélevé et garantit de multiples possibilités de retraite. Peu importe mon humeur, je ne juge pas utile de distribuer de viriles bourrades dans le dos de collègues attendant qu’on les serve au comptoir de la cafétéria de chez Monolite. Je dors mieux dans mon lit. Il y a peu de chances que je prononce tout haut ce que chacun pense tout bas. Je patrouille loin de ces eaux-là. Quand je dis que je ne suis pas sympathique, que l’on ne m’imagine pas pour autant en homme amer ou renfrogné. Au contraire, ma présence à l’intérieur du petit cercle que je fréquente me paraît des plus nécessaires. On ne le remarque pas toujours, mais j’assure un acquiescement tranquille, une neutralité bienveillante parmi ceux qui se disputent l’attention. Je suis l’interlocuteur de secours, qui soutient le regard, qui reste disponible alors que les autres se sont détournés.

Sans aller trop loin dans les détails, je dois à la vérité de préciser que je ne suis pas de ceux auxquels les femmes se donnent sans façon, à cause d’un sourire, d’un verre offert ou d’une amie qui aurait pris en charge les présentations. Je suis loin d’être un cas, mais quand d’autres, gueules d’amour, beaux parleurs ou fous furieux, volent au-dessus de la mêlée, emballent sans effort, je progresse centimètre par centimètre, fantassin du sexe poussé au front, malgré les infortunes, par un inexplicable désir de prouver sa valeur. (Cette règle n’a connu qu’une exception : ma rencontre avec Alice, ma femme, la mère des enfants doubles. Je vous raconterai.)

On me prête un certain charme, à tout le moins le potentiel de plaire. En m’apercevant, les femmes se disent qu’elles pourraient arriver à quelque chose avec moi, qu’il leur suffirait d’un peu de temps pour me transformer en un parti honorable. J’ai le visage long, une silhouette élancée, un corps d’homme d’avant la musculation, un corps d’homme des années soixante-dix avec des jambes plutôt fortes si on les compare à mon torse. En fait, le haut et le bas de mon anatomie pourraient très bien appartenir à deux personnes différentes tant la pilosité du tronc ne correspond pas à celle des membres inférieurs. Égaré parmi des centaines d’autres victimes, je ne serais pas facile à reconstituer s’il m’arrivait un accident d’avion, par exemple. J’aime penser que ces jambes athlétiques me viennent des heures de jogging auxquelles je m’astreins depuis des années, mais il se peut que j’aie simplement développé une morphologie de fuyard. Mon père disait que l’on ne se met pas à courir comme ça sans raison. Mon père ne dit plus rien. Il est mort couvert de honte.

Je ne suis pas sympathique mais je me rends compte que ce que je présente comme une évidence pourrait être contesté. Il existe certainement des gens pour me trouver sympathique. En ce moment même, quelqu’un quelque part réfléchit sans doute qu’il lui plairait de passer plus de temps en ma compagnie. Je ne me trouve pas sympathique, voilà ce que j’aurais dû dire. D’ailleurs, et cela pourrait être interprété comme une marque d’intérêt tangible, je reçois depuis peu, glissées sans façon à l’intérieur d’enveloppes ne portant pas d’adresse de retour, des photos d’inconnues dans leur troublante nudité. Je ne devrais pas m’en vanter, il paraît que les prisonniers en reçoivent aussi, les meurtriers, les violeurs, les multirécidivistes, des photos de femmes soi-disant sensibles à la réclusion des malheureux. En choisissant un détenu, ces pin-up d’occasion me semblent plutôt chercher à limiter la possibilité d’interférences, les chances qu’une autre, plus vive, plus jeune ou jolie, vienne leur chiper celui-là aussi. Ces femmes se sont repliées sur un terrain protégé. Elles ont choisi un microclimat dans lequel l’amour qu’elles inspirent leur paraît avoir davantage l’occasion de s’épanouir.

Je me dis qu’en préparant son envoi hebdomadaire, ayant découvert mon existence sur les ondes de Nouvelles d’autrui ou en se promenant dans le quartier, ce n’est pas exclu – cette large banderole accrochée aux saules détonnait dans le voisinage -, songeant que j’étais à ma manière privé de liberté depuis la prise de contrôle, donc éligible à ses charmes, je me dis que l’une d’entre elles a simplement décidé d’ajouter un jeu de photos où son corps devient évasion. Une femme à la peau blanche, transparente, presque bleue aux articulations a ainsi fixé pour moi chacun des moments de sa journée, découvrant ses jambes au réveil, emmêlées dans des draps d’un jaune lumineux, son ventre et son sexe dans ce qui semble être l’ascenseur d’un immeuble modeste, son cul dans une pièce que je ne parviens toujours pas à identifier, son dos, sa nuque, tout son corps, à l’exception notable de ses seins auxquels je n’ai pas eu droit. J’y pense de temps à autre : pourquoi ai-je été privé des seins de cette femme ? Suis-je censé me manifester, réclamer la pièce manquante du puzzle ? Existe-t-il un marché noir où il serait possible de troquer une blonde au saut du lit contre une brune frondeuse, à demi nue sur le comptoir d’un bar ? J’ai montré ces photos à Alice, non pas dans l’idée de la provoquer, mais pour qu’elle se rende compte de l’attrait que d’autres me prêtent depuis l’annonce de la prise de contrôle. Elle a regardé avec indulgence quelques-uns des clichés, critiquant la lumière ou le cadrage, en a mis certains de côté à cause des bras que l’on devinait tendus pour tenir l’appareil puis elle a dit :

- Si l’on voulait photographier la solitude, on ne s’y prendrait pas autrement.

 

La suite dans le livre…

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