Barbelés

Extrait du roman Barbelés, par Pierre Ouellet, avec l’aimable autorisation des éditions Sémaphore. 

En guise de préface

Quand on t’enferme en prison,
On te fait tourner en rond.
Quand on t’en libère,
On te dit de marcher droit…
Pierre Ouellet

J’ai commencé la rédaction de ce manuscrit à l’établissement à sécurité maximale de Donnacona, à l’automne 2001. J’y étais de retour à la suite d’une liberté illégale d’environ quatre mois et parce que je venais d’être condamné à trente-cinq ans pour des vols à main armée. J’allais écrire à trente-cinq ans de pénitencier, comme si on pouvait être condamné à trente-cinq ans d’autre chose…

Un soir, dans la cour extérieure, je remarquai un endroit dans la clôture barbelée par où je pourrais tenter de m’évader. J’évaluai mes chances à quinze pour cent. C’était peu et le risque de me faire abattre par le gardien de la tour ou celui de la patrouille était considérable. Mais j’étais à ce point déprimé, la conscience enlisée dans je ne sais quelle boue profonde, que je décidai de tenter ma chance. William Blake écrit : « Lorsque la pensée est enfermée dans des grottes, on peut voir sa racine plonger au profond de l’enfer. » La terreur à laquelle je faisais face ne consistait pas à être confronté à mes propres démons — que je connaissais déjà assez bien —, mais à en devenir un. Rester à Donnacona, où les insignifiances verbales prennent parfois des proportions démesurées et deviennent des arguments qui, à travers la violence physique, justifient tous les déversements de haine et de refoulement, coincé là avec cette déprime dans la chair et l’esprit m’aurait à coup sûr incité à tuer un détenu à la moindre frustration ou à me faire tuer. M’évader, c’était aussi fuir cet enfer.

Alors je m’étais dit : «Je vais réussir ou je vais y rester, abattu par un gardien. » Dans un cas comme dans l’autre, c’était une libération. C’était ça qui m’importait. Cependant, pour mettre mon plan à exécution, je devais attendre que tombe une pluie à un moment précis du soir. Je fixai cette possibilité vers le mois de novembre de 2002, alors qu’il pleut fréquemment. J’avais décidé de prendre la clé des champs au risque de me faire tuer. En attendant et pour maintenir le moral et une bonne forme physique indispensables à la réalisation de mon plan, je me fis une routine en recommençant mon jogging et en m’inscrivant à l’école à un cours d’initiation aux logiciels Microsoft Word, Excel et PowerPoint. Comme on le dit, mens sana in corpore sano.

« Si l’on ne donne pas sa vie pour quelque chose, on finira par la donner pour rien», écrit Jean-Paul Sartre. Vivre en prison, sans nul doute, c’est vivre pour rien. Est-ce que donner sa vie à l’espoir de vivre longtemps constitue un quelque chose qui vaut la peine d’être vécu, même si ce quelque chose est confiné dans une cage ?

Les saisons passèrent. Au début de l’été 2002, maman est venue me visiter. Elle avait quatre-vingt-douze ans. En l’écoutant me parler de différents événements qui ont marqué sa vie, je me suis demandé si je pouvais vivre aussi vieux qu’elle. En le pensant, je pris conscience que je pouvais être abattu dans la clôture barbelée et que ma mort lui causerait un chagrin immense. Cette image s’est imprimée avec tant d’intensité dans mon esprit que je me suis dit : « Je ne peux pas lui faire ça. » Lorsqu’elle est repartie, vers les onze heures, je suis retourné dans ma cellule avec un motton coincé dans le fond de la gorge. Quelques jours plus tard, je changeai d’idée et pris la décision de ne pas tenter de m’évader. Je me résignai à mon sort : je resterais vivant entre quatre murs tout en espérant en ressortir un jour. Mû par cet espoir, à travers l’écriture, je décidai de regarder ce qu’avait été ma vie. La pensée que je puisse vivre aussi vieux que maman, qui venait de me mettre au monde pour une deuxième fois, m’a constamment habité. Peu à peu, cette pensée devint ma motivation, mon seul désir : réussir ma vieillesse, ma raison de vivre ; je m’y accrochai de toutes mes forces.

J’ai exprimé dans mes textes les raisons de ma démarche d’écriture : besoin de comprendre mes crimes (facteurs criminogènes comme dirait un agent de libération conditionnelle), besoin de m’en libérer ; besoin aussi d’écrire pour passer simplement le temps, ne recherche que l’agencement de mots pour me distraire du mécanisme chronologique qui me slow motion mes journées. Qu’on soit incarcéré ou pas, broyer du noir n’est jamais bon pour le moral. Et quand on est enfermé dans une cellule et qu’on a le moral dans les talons, allez donc savoir ce qui se tapit dans la psyché et de quelle manière cela va en sortir. C’est tellement différent d’un prisonnier à l’autre. Certains se coupent les veines, d’autres s’assomment le cerveau avec de la drogue, certains cherchent la confrontation à travers une activité sportive, quelques-uns se suicident, d’autres s’abandonnent à la religion, à la masturbation ou s’adonnent à l’écriture, plus rares sont ceux qui demandent de l’aide, crient au secours, quelqu’un… quelqu’un…

Quand j’avais la mine à terre, dans mon adolescence ou dans ma vie adulte, je finissais toujours par concevoir un projet d’évasion. Bien sûr, quand je m’évadais des écoles de réforme, ça n’impliquait pas la possibilité de me faire tuer par un gardien. La liberté étant ainsi accrochée au bout de l’espoir d’une réussite, l’éventualité de me faire tuer était quelque chose de minime. Le désir de vivre en liberté jetait de de la lumière sur la mort. Mes évasions et tentatives d’évasion étaient donc toutes motivées par la tristesse ou le découragement.

Dans L’Histoire de Pi, Piscine Molitor Patel dit, à propos des animaux captifs : «Même des animaux ayant été élevés dans des zoos, n’ayant jamais connu la nature sauvage, et qui sont donc parfaitement adaptés à leur enclos et ne ressentent pas de tension en présence des humains, connaîtront des moments d’agitation qui les amèneront à chercher à s’évader. » Il précise entre autres choses : « Quelle que soit la raison de vouloir s’échapper, saine ou folle, les détracteurs des zoos devraient se souvenir que les animaux ne se sauvent pas pour aller vers un lieu, mais plutôt pour fuir un lieu.» Le prisonnier humain, quant à lui, fuit un lieu pour aller vers. Une seule fois cet aller vers a été le sourire d’une femme. Ce jour-là, qui était un beau soir d’avril, je sautai dans les barbelés jusqu’à ce que vie s’ensuive. Un souvenir de trente-sept ans que j’ai laissé vieillir en beauté et qui, dans la sécheresse affective de ma cellule, me fut souvent salutaire.

Dans son livre On ne peut pas être heureux tout le temps, Françoise Giroud se demande : « Qu’est-ce qui m’empêche d’aimer ma vie ? Voilà la question la plus dangereuse, mais aussi la plus constructive qu’on puisse se poser à certains moments de l’existence. » C’est à cette question que ce livre cherche à répondre. Dans quelle mesure ai-je réussi à trouver des réponses ? Je ne sais pas. Mais je me sens en paix avec moi-même. C’est tout ce qui m’importe, tout ce dont je suis fier et que j’ai à cœur d’exprimer ici.

La suite ? Dans le livre…

 

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