Bases secrètes

Extrait du roman Bases secrètes, par David Turgeon, avec l’aimable autorisation des éditions Le Quartanier.

Extrait du roman Bases secrètes, par David Turgeon

Que fit Saminsky pendant les vingt ans qui suivirent la rédaction avortée des Huit salutations ? On pourrait dire qu’il hiberna, qu’il blottit son intelligence au fond d’un trou bien chaud, à l’abri du vent et des prédateurs. Il fit les métiers qui se présentèrent à lui ; il n’en tira aucune leçon, aucune réflexion notable. Rien ne lui disait rien, mais il ne recherchait plus ce genre de nourriture ; vivre lui suffisait. Il s’était même mis à lire, lui qui n’avait jamais rien lu. C’était un loisir du soir, une façon d’occuper les heures, nullement un piège tendu à l’esprit. La musique l’intéressa ; il s’y investit avec d’autant plus de vigueur qu’elle s’efforçait de ne pas le bouleverser. Comme pour les livres, lorsqu’il s’agissait de choisir un disque, il se fiait à son instinct, autrement dit au hasard. Cette attitude l’amena à entendre des musiques dont autrement il n’eût jamais connu l’existence. Il y gagnait l’impression de partager un secret, d’entrer dans une précieuse intimité, précieuse car elle était celle de quelqu’un d’autre. Cette générosité de la musique le réconfortait dans ses moments de rancœur. La musique ne faisait pas que meubler sa solitude, elle l’adoucissait, la rendait parfois sublime. C’était davantage qu’un baume : une présence magique, qui vint une nuit le visiter en rêve, ornée de perles, vêtue de cordes et de vapeur tiède. Elle lui souffla un mot qui ne s’écrit pas, un mot sorcier, comme pour le soulager enfin de la peste qu’il avait autrefois appelée à lui.

C’est ainsi qu’il rencontra Ruth Babaïan.

Ruth Babaïan était quasiment sa voisine mais Saminsky ne le savait pas. Il était rentré à la maison avec son disque encore emballé, un soir de peine qu’il consacra finalement à boire, d’abord seul chez lui, puis seul dans les bars, exécutant un circuit qu’il connaissait bien. À l’un de ces arrêts cependant, déjà quelque peu éméché, il tomba en plein anniversaire. On célébrait l’une des serveuses – Katia, je crois – et en tant qu’habitué des lieux Saminsky fut à sa grande surprise convié aux festivités. Alors il but encore et fut saoul, mais également grisé d’être intégré aussi candidement aux réjouissances. Contrairement à l’habitude, il ne se sentit pas de trop, fit même quelques blagues qui marchèrent assez bien et qui lui valurent deux ou trois vodkas ; il alla jusqu’à faire des compliments à la jeune fêtée, qui les accepta volontiers, non sans un sourire qui l’émut. L’alcool, pour une fois, faisait son boulot, le transformait, le rendait sans poids, exultant, riant. On l’avait rarement vu comme ça. Mais il sentait bien que toute cette ivresse se paierait d’une façon ou d’une autre. De retour chez lui, il alla vomir son trop-plein, puis chut sans cérémonie dans des draps défaits pour une nuit très courte. Dès qu’il ouvrit les yeux, il eut la certitude que la journée qui commençait ne serait pas mieux que perdue. Il ne regrettait pas les excès de la veille, bien au contraire, mais pour l’instant il se savait surtout incapable de se tenir debout sans s’étourdir; et la position couchée rappelait à lui une armée de migraines rancunières. Il passa donc la journée comme ça, alternativement couché et assis, sirota vers quatorze heures une soupe au poulet, jusqu’à ce qu’en fin d’après-midi il commençât enfin à se sentir sobre, souffrant seulement encore un peu de l’estomac. Et puis il se rappela le disque qu’il avait acheté le jour précédent et qui traînait toujours sur le dessus de la pile dans son emballage de plastique transparent.

La première fois qu’il écouta Ruth Babaïan, c’était donc dans cet état d’esprit, encore un peu empoisonné ; et tout le long qu’il l’écouta, il pleura. Non que la musique fût triste, mais la voix de Ruth Babaïan, alors même qu’elle racontait ses épreuves, surtout amoureuses, sa voix chaude, pleine et rauque réparait à mesure chacune des blessures de l’âme que tout à la fois elle évoquait. Lorsque s’élevait la voix de Ruth Babaïan, on n’entendait ni une plainte ni un cri, mais quelque chose comme une incantation. Saminsky, reconnaissant, réécouta l’album sans se lasser, parcourant des yeux la jaquette, passant une bonne heure à contempler l’unique photographie représentant la chanteuse, maquillée, déguisée, presque cachée derrière les artifices ; et tout de suite il la trouva belle, il trouva beaux son nez plat, sa mâchoire, ses yeux bruns, ses lèvres, sa chair, ses bagues et ses bracelets.

 

La suite dans le livre…

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