Béatrice et Virgile

Extrait du roman Béatrice et Virgile, par Yann Martel, avec l’aimable autorisation des Éditions XYZ.

Extrait du roman Béatrice et Virgile, par Yann Martel

La scène se terminait par ce silence. Henry reconnut le nom des personnages de Dante, ayant lu La divine comédie à l’université, mais cela ne l’aidait guère. Il ne savait que conclure de cette scène dramatique complète en soi ; elle était telle une goutte d’eau renvoyant l’incertain reflet de tout l’univers. Il aimait la phrase «Ceux qui se promènent avec un couteau et une poire n’ont jamais peur de l’obscurité. » Et la cadence était bonne ; il voyait bien deux acteurs donner vie à la scène. Mais qu’est-ce qui liait l’histoire de saint Julien l’Hospitalier à ce dialogue résolu, porté par la faim au sujet d’une poire insaisissable, il n’en avait pas idée. Il y avait aussi dans l’enveloppe la note suivante, écrite à la machine :

Monsieur, J’ai lu votre livre et je l’ai beaucoup admiré.
J’ai besoin de votre aide.
Sincèrement vôtre,

La signature était presque illisible. La seconde moitié, représentant le nom de famille, n’était qu’une ligne avec une boucle. Henry ne pouvait saisir une seule lettre, ou même le nombre de syllabes que cette rayure représentait. Mais il pouvait distinguer le prénom: Henry. Sous cette signature brouillonne, il y avait une adresse dans la ville même, et un numéro de téléphone.

Son aide-qu’est-ce que ça voulait dire ? Quelle sorte d’aide ? De temps à autre, des lecteurs envoyaient à Henry leurs essais romanesques. La plupart n’étaient guère que des efforts corrects, mais il répondait quand même toujours avec des mots d’encouragement, se disant que ce n’était pas son rôle de briser le rêve des autres. Était-ce ce genre d’aide que ce correspondant sollicitait : des compliments, des commentaires éditoriaux, des contacts ? Ou s’agissait-il d’une autre sorte d’appui ? Il lui  arrivait de recevoir de curieuses requêtes.

Il se demanda si cet Henry était un adolescent. Cela aurait pu expliquer l’attirance pour le sang et la violence du conte de Flaubert et l’absence d’intérêt pour le facteur religieux. Mais la pièce était écrite dans un style très fluide, les phrases étaient concises, sans fautes d’orthographe, ni de grammaire, ni bévues syntaxiques. Un lecteur avide bénéficiant d’un bon professeur ? Avec une mère qui révisait fièrement les textes de son cher petit apprenti écrivain ? Un adolescent aurait-il écrit une note aussi laconique ?

Une fois de plus, Henry mit l’enveloppe de côté. Cette fois-ci, plusieurs semaines passèrent. Le travail à La route du chocolat, deux leçons de musique par semaine plus la pratique quotidienne, les répétitions au théâtre, une vie sociale croissante à mesure que Sarah et lui se faisaient des amis, les nombreux choix culturels qu’une grande ville offre, et tout le reste. Et Érasme autant que Mendelssohn prenaient beaucoup de son temps. Ils l’occupaient bien plus qu’il ne s’y serait attendu. Pour Érasme, c’était physiquement, et quant à Mendelssohn c’était, pourrait-on dire, philosophiquement, car Henry explorait avec elle la tranquillité que les chats cultivent tant, ce qui voulait dire qu’aux moments où elle se reposait sur ses genoux, qu’il la gratouillait et qu’elle  commençait à ronronner, cela rappelait à Henry un moine bouddhiste qui médite en prononçant le mantra Om, Om, Om, et il tombait lui-même en contemplation oisive – et tout à coup la moitié d’une journée avait passé et il n’avait rien accompli. La solution à ce désoeuvrement était souvent une longue promenade avec Érasme. C’était un chien joyeux, vif et toujours prêt à tout. Henry était étonné de constater à quel point il prenait plaisir à la compagnie du chien. Il se surprenait même, gêné, à converser avec lui, non seulement dans la solitude de leur appartement, mais même lors de leurs sorties. À voir la physionomie du chien, il semblait toujours savoir exactement de quoi Henry l’entretenait.
L’enveloppe fixait toujours Henry sur sa table de travail ou bien elle se cabrait,  malheureuse, pliée en deux, dans sa sacoche.

Finalement, ce furent le laconisme de la note, si pleine de sous-entendus, et l’adresse à proximité de chez lui qui persuadèrent Henry de chercher où vivait son homonyme. Ce serait un prétexte pour une bonne promenade avec Érasme. Il allait écrire à Henry – Henry comment ? Henry examina l’enveloppe. L’adresse de retour n’indiquait aucun nom. Qu’à cela ne tienne : il allait écrire quelque chose à Henry Quelqu’un sur la carte habituelle, le remerciant d’avoir partagé avec lui ses efforts de création et lui souhaitant bonne chance – il signerait lisiblement, mais sans donner d’adresse de retour. Je me trouvais ici de passage, noterait-il et il glisserait sa réponse dans la boîte aux lettres de ce lecteur. Quelques jours plus tard, Henry écrivit à Henry. De sa pièce, il dit :

…Je l’ai trouvée bien construite et les personnages étaient intéressants. D’une légèreté  engageante, bien rythmée, c’est une scène efficace. Vous avez une bonne plume, une poire bien écrite. J’ai  particulièrement aimé la phrase : «Ceux qui se promènent avec un couteau…» Le nom des personnages – Virgile et Béatrice – m’a intrigué. Le fait d’inclure La divine comédie ajoute un élément de profondeur qui n’a fait que renforcer mon appréciation quant à ce que vous avez accompli. Félicitations. Je vous souhaite…

Henry se demanda si son lecteur allait percer la vacuité du commentaire sur Dante. Quant à l’histoire de Flaubert, il la commenta ainsi :

… dois vous remercier du conte de Flaubert. Je n’avais jamais lu La légende de saint Julien l’Hospitalier. Vous avez bien raison : les scènes de chasse sont particulièrement frappantes.Tant de sang. Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ?…

– Sarah, je vais faire une promenade. Veux-tu venir ? demanda Henry.

Sarah bâilla et secoua la tête. À ce moment-là, bien que resplendissante, elle avait la grossesse somnolente. Henry enfila son manteau et partit avec Érasme. Le temps était brillant et ensoleillé, mais froid, tout juste quelques degrés au-dessus de zéro.

La promenade finit par être plus longue que ne l’avait prévu Henry. Il n’avait pas bien converti ce que ses yeux avaient vu sur le plan en distance à parcourir à pied au long des rues. Ils entrèrent dans un quartier qu’il ne connaissait pas. Henry observait les immeubles d’habitation et les commerces, remarquant l’évolution de leurs aspects caractéristiques qui laissaient la ville et ses habitants raconter leur histoire par l’architecture. Ses poumons avalaient l’air froid.

Sa destination l’amena jusqu’au bout peu inspirant d’une rue commerciale et pourtant assez chic, où des boutiques de luxe tenaient le haut du pavé, tels un grand magasin de robes de mariées, un joaillier, un restaurant huppé. À l’extrémité, du côté droit, il y avait un café de belle allure avec sa vaste terrasse.Mais vu la température, il n’y avait ni chaises ni tables dehors. La terrasse était surplombée d’un mur de briques, où une fresque murale représentait une tasse de café fumant avec une volute odorante qui en sortait, visible depuis l’entrée de la rue. À la hauteur du café, la rue tournait à gauche et, presque aussitôt, vers la droite. Au-delà de ce second virage, il y avait un autre alignement de commerces du côté gauche de la rue et, sur la droite, le mur de briques élevé et sans fenêtres d’un grand bâtiment. Un peu plus loin, la rue déviait encore, vers la droite cette fois-ci. Cette géométrie insolite de la voie tenait sans doute à l’immense édifice contigu qui lui imposait d’en faire le tour. Henry en suivait le parcours avec Érasme. Les commerces de cette seconde partie étaient plus modestes. Henry remarqua une entreprise de nettoyage à sec, une autre de rembourrage, une petite épicerie. Il suivait les chiffres sur les façades ; Érasme et lui s’approchaient de leur but : 1919… 1923… 1929… Il tourna le coin – et s’arrêta pile.

De l’autre côté de la rue, un okapi le fixait, la tête légèrement inclinée en avant et tournée vers lui comme s’il l’attendait. Érasme ne l’avait pas remarqué. Il reniflait le mur avec un grand intérêt. Henry tira sur sa laisse et traversa la chaussée pour s’approcher. Dans une grande et magnifique vitrine, incontournable, se trouvait – Henry était tenté de dire vivait – un okapi empaillé présenté dans un diorama de torride jungle africaine. Les arbres et les lianes du diorama sortaient de la vitrine en un parfait trompe-l’œil pour s’accrocher au mur de briques voisin. L’animal faisait près de trois mètres de haut.

L’okapi est un animal étrange. Il a les pattes d’un zèbre, un corps d’antilope dans les tons rouge-brun et la tête et les épaules tombantes d’une girafe, animal duquel il est parent, d’ailleurs. Une fois  qu’on connaît cette parenté, elle devient évidente : l’okapi a l’air d’une girafe courte de cou, ce qui ne laisse d’incongrues que les pattes rayées et les oreilles arrondies. C’est un paisible ruminant, timide et solitaire, qui a été découvert dans les forêts tropicales du Congo par des Européens en 1900 à peine, quoique l’animal fût connu depuis longtemps des autochtones, bien sûr.

Le spécimen devant Henry était majuscule. La vitalité de ses formes, le naturel de sa pose, l’évocation raffinée de son habitat – tout cela était remarquable. Ici, dans ce cadre par ailleurs totalement artificiel et fabriqué, se laissait voir un petit coin éclatant de l’Afrique  tropicale. Il ne manquait à l’okapi que le souffle pour que l’illusion devienne réalité.

Henry se pencha pour voir s’il pouvait distinguer quelques points de couture le long du ventre ou des pattes de l’animal. Il n’y avait rien, seulement un cuir lisse recouvrant les muscles, et ici et là des traces de veines. Il regarda les yeux : ils semblaient noirs et humides. Les oreilles étaient dressées, aux aguets. On aurait dit que le nez allait vibrer. Les pattes paraissaient prêtes à bondir. La scène exposée livrait le même témoignage qu’une photographie, le sentiment que c’était un témoin irremplaçable de la réalité, car au moment où le cliché avait été pris, le photographe était forcément , sur place, partageant cette même réalité. Mais le témoignage, dans ce cas-ci, acquérait une dimension spatiale additionnelle. Telle était la  nature de la prouesse que Henry contemplait : c’était une photo en trois dimensions. Dans un instant, l’okapi allait se sauver, comme le ferait un okapi en pleine nature en entendant le déclic d’un appareil photo.

Ce n’est qu’après quelques minutes que Henry remarqua le numéro au-dessus de la porte à droite : 1933. L’adresse qu’il cherchait ! Il y avait une affiche en lettres dorées sur fond noir un peu plus haut que la vitrine :TAXIDERMIE OKAPI. Henry se retourna pour regarder dans la direction d’où il était venu. En se penchant un peu, il pouvait voir l’extrémité de l’épicerie, mais autrement, le reste de la rue par-delà l’angle était invisible. Dans l’autre direction, quelques pas plus loin, la rue faisait encore un tournant, vers la gauche, pour poursuivre sa route une fois qu’elle avait dépassé le gros édifice en briques. Taxidermie Okapi était le seul commerce de ce petit bout caché de la rue. Une telle oasis de paix aurait plu à un okapi, mais ça devait être la mort pour une entreprise commerciale et le désespoir du propriétaire du magasin qui ne devait jouir en rien de la clientèle animée dont profitait sans doute le tronçon principal de la rue.

Un taxidermiste. Voilà une autre explication de l’intérêt  pour les animaux que saint Julien  chassait. Henry n’hésita pas un instant. Son intention avait été de déposer sa carte, mais il n’avait jamais rencontré de taxidermiste auparavant. Il ne savait même pas qu’il existait encore des taxidermistes. Tenant courte la laisse d’Érasme, il poussa la porte et ils entrèrent ensemble chez Taxidermie Okapi. Une clochette tinta. Il ferma la porte. Une vitrine de verre sur sa gauche lui permettait de continuer d’admirer le diorama. Henry pouvait maintenant voir l’okapi de côté, à travers les lianes emmêlées, comme s’il était un explorateur se déplaçant furtivement dans la jungle pour s’en approcher. Comme les sélections de la nature sont curieuses, qui accordent un costume complet de rayures aux zèbres, et rien que les jambières aux okapis. En étudiant le diorama, Henry remarqua que, parmi les lumières judicieusement positionnées, un spot, dans un coin au-dessus de la baie vitrée, était muni d’un mécanisme qui le faisait pivoter lentement. Dans l’autre coin, il y avait un petit ventilateur qui pivotait lui aussi. Il devina le but de ces dispositifs : en faisant jouer la lumière sur l’installation et bouger les feuilles un tout petit peu, le degré de véracité augmentait d’autant. Il observa de près les plantes grimpantes. Il ne pouvait pas voir le moindre signe de plastique ou le moindre bout de fil métallique ou quoi que ce soit qui détruisît l’illusion. Est-ce que tout cela pouvait être réel ? Sûrement pas. Pas dans ce climat tempéré, même avec des talents fabuleux de jardinier. Les plantes étaient peut-être réelles, mais conservées d’une certaine manière, momifiées.

 « Puis-je vous aider ? » dit une voix calme et posée.

 

La suite dans le livre…

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