Belges comme nous

Les Belges ont leur fête nationale le 21 juillet. Petit tour d’horizon linguistique du côté de chez Brel, Simenon et Grevisse.

Crédit : L'actualité

La fête nationale de la Belgique suit celle de la France d’une semaine et c’est pour moi chaque année le moment de me remémorer la première fois que j’ai rencontré un Belge.

C’était en « septante-trois », comme disent les Belges, à Sherbrooke où j’ai grandi. À l’époque, la jeune université et sa faculté de médecine attiraient de nombreux professeurs et savants belges. Or, cette année-là, un nouvel élève est arrivé à notre école primaire, un « Français », disait-on. La première chose qu’il nous a dite, c’est : « Je suis belge. » Un quoi ? Il nous a parlé de Tintin, de Simenon, de Brel, du roi des Belges. Brel, Simenon, ça ne nous disait rien. Tintin, un peu. Mais un « roi des Belges », arrête de charrier !

Finalement, il y a eu pas mal de Belges dans ma vie québécoise. Entre les années septante et nonante, plus de Belges que de Français : Vanden-Abeele, Bastin, Nuyt, Fisch, Valcke, Lejeune, Reginster. Ça écoutait du Brel et ça nous demandait de leur passer la « wassingue » (la moppe) rien que pour nous mêler. Mais, au moins, ils « déjeunaient », « dînaient » et « soupaient » aux bonnes heures, alors que les Français déjeunent au dîner, dînent au souper et soupent quand il faut se coucher.

Avec les années, j’ai souvent remarqué que Québécois et Belges se comprennent presque spontanément. Question de vocabulaire. En faisant le tour du lexique, j’ai été étonné du nombre de belgicismes qui sont aussi des québécismes : « clencher », « avoir de l’eau dans la cave », « il fait cru », « gardienne (d’enfants) », « glissoire », « gyproc », « joute », « musique à bouche », « faire des grands yeux », « tomber dans l’œil », « poigner », « procure (d’école) », « sacoche », « sorteur », « sous-plat », « sur (au goût acide) », « tantôt », « toquer (à la porte) ».

La Belgique fait partie du creuset d’origine de la langue française. Mais la manière dont les choses se sont mêlées dans ce creuset d’origine n’est pas simple. Par exemple, il existait jadis deux manières de compter : latine (cinquante, soixante, septante, nonante) et celte (par 20). Les Belges sont allés presque complètement du côté latin, sauf pour « quatre-vingts », alors que les Québécois sont allés du côté français avec leurs « soixante-dix » et « quatre-vingt-dix ».

Même si le célèbre grammairien Maurice Grevisse était belge, les Belges partagent avec les Québécois « une grande insécurité linguistique ». C’est un des sujets dont j’ai discuté sur Zoom avec le grand linguiste Jean-Marie Klinkenberg, professeur émérite à l’Université de Liège et président du Conseil de la langue française et de la politique linguistique de Belgique. Selon lui, ce manque d’assurance vient du fait d’être en périphérie de la France. « Je n’avais jamais rencontré un petit Français, mais je savais déjà qu’il parlait mieux que moi. On me l’avait déjà dit. Je savais ça à trois ans. »

Jean-Marie Klinkenberg décrit deux grands troncs du français belge : le wallon et le bruxellois. Les distinctions entre le wallon et les divers dialectes du nord de la France échappent à la plupart des Français — et aux Québécois. Il en va autrement du parler de Bruxelles, ancien village flamand devenu capitale qui s’est rempli de Wallons il y a deux siècles. Les traits particuliers du français de Bruxelles sont marqués par le substrat flamand. « Quand des Français imitent l’accent belge, ce qu’ils imitent est le bruxellois. Un Wallon de Namur ne s’exprimera pas de cette manière. Ses particularités sont différentes. »

***

Là où les Québécois et les Belges divergent, c’est sur la question linguistique. D’abord parce que, dans la bataille politique entre Wallons et Flamands, ce sont les Wallons, qui étaient minoritaires mais riches, qui ont voulu assimiler les Flamands. Mais les Flamands, majoritaires, ont revendiqué et obtenu leurs droits. Maintenant, ce sont eux, riches et dominants, qui ont tendance à imposer leurs conditions.

« J’ai été surpris que l’on me réponde presque systématiquement en français »

L’effet de tout cela est que la Belgique, État unitaire, est devenue progressivement un État fédéral chapeautant six entités fédérées : trois communautés (francophone, néerlandophone et germanophone) et trois régions (Flandres, Wallonie et Bruxelles-Capitale). Les droits linguistiques ne sont pas individuels comme au Canada, mais strictement territoriaux. À l’intérieur de ces communautés « homogènes », le gouvernement a déclaré des municipalités dites « à facilités », où la minorité peut être servie dans sa langue. C’est ce que Jean-Marie Klinkenberg appelle la « lasagne politique belge », avec au milieu une Bruxelles bilingue, surtout francophone, qui tend à prendre de l’expansion en zone flamande.

Cela dit, la question de l’anglicisation se pose très différemment chez eux. L’anglais est perçu comme « neutre ». Quoique les Flamands de Bruxelles poussent l’anglais pour diluer le français. Ailleurs, la question est vécue différemment. Durant la semaine que j’ai passée en Flandre en 2013, j’ai été surpris que l’on me réponde presque systématiquement en français même quand je parlais anglais. C’est parce que 70 % des Flamands parlent le français — mais pas nécessairement quand ils s’adressent aux Wallons.

***

Il y a deux académies en Belgique, la « Thérésienne » et la « Destréenne ». La « Thérésienne » est le surnom de la plus ancienne, l’Académie royale des sciences, des lettres et des beaux-arts de Belgique, fondée en 1772 par Marie-Thérèse d’Autriche. Puis en 1920, le ministre Jules Destrée a créé l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, surnommée la « Destréenne ». Ces deux académies n’ont jamais vraiment travaillé sur la langue. Cette tâche a été dévolue en 1985 à un autre organisme officiel, le Conseil de la langue française et de la politique linguistique (CLFPL), que Jean-Marie Klinkenberg a présidé trois fois — il termine son dernier mandat. Il a également joué un rôle considérable dans la création du réseau OPALE (pour Organismes francophones de politique et d’aménagement linguistiques) qui réunit les instances officielles du Québec, de France, de Suisse et de Belgique pour mettre en place des positions communes.

« Le Québec, je lui dois beaucoup. Mais je suis dans une situation de dépit amoureux ces dernières années.»

Jean-Marie Klinkenberg est un grand admirateur du Québec, notamment pour son « ingénierie sociale » en matière de politique linguistique. C’est lui qui, en nonante-trois, avait déclenché le processus par lequel le gouvernement belge avait adopté le système québécois de féminisation.

« Le Québec, je lui dois beaucoup. Mais je suis dans une situation de dépit amoureux ces dernières années. Il s’est installé une frilosité, une peur des médias, de l’opinion publique, alors que, pour la féminisation, vous aviez trouvé le mouvement en marchant. »

Son sentiment découle d’un débat récent autour des réformes orthographiques. « Au réseau OPALE, les Belges et les Suisses voulaient faire avancer les réformes orthographiques, mais le Québec a beaucoup l’œil fixé sur ce qui se fait en France. » Rien de bien ambitieux : officialiser pour de bon les rectifications de 1990 et étudier la faisabilité d’autres avancées, comme l’abandon des consonnes doubles et des lettres grecques. « Tout ce qu’on a obtenu, c’est qu’on échange des informations sur ces sujets au sein d’un “observatoire”. Mais, depuis, personne n’a alimenté cet observatoire. »

Actuellement, ce sont les Belges qui assument dans la langue française le rôle de modernisateurs que les Québécois avaient endossé il y a deux générations. On se rappelle en 2018 ces deux ex-enseignants belges qui voulaient éliminer l’accord du participe passé. Le CLFPL avance sur cette question, très prudemment, mais il avance. « Nous avons déposé un avis au ministre de l’Éducation pour demander simplement la non-sanction du non-accord du participe. C’est quelque chose de tout à fait modeste. »

Jean-Marie Klinkenberg est convaincu que la simplification devra être le prochain grand chantier d’aménagement linguistique des francophones, parce que les complications inutiles sont un outil d’exclusion qui dessert la langue. « Je parle en mon nom personnel, mais une politique linguistique, cela vise à restituer aux gens la maîtrise de tous leurs moyens symboliques. Tout ce qui les exclut devrait être surveillé de près. »

C’est un sujet sur lequel il faudra revenir.

Laisser un commentaire

Encore une autre chronique intéressante! Merci Monsieur Nadeau.

C’est donc dire qu’octante (quatre-vingts) serait strictement en usage en Suisse, puisqu’il ne l’est pas en Belgique. Je suis né au Québec, j’y ai grandi, mais je remplacerais volontiers soixante-dix, quatre-vingts et quatre-vingt-dix par septante, octante et nonante, respectivement. Beaucoup plus logique!

Répondre
Les plus populaires