Bestiaire

Extrait du roman Bestiaire, par Éric Dupont, avec l’aimable autorisation des éditions Marchand de feuilles.
Découvrez les extraits de 35 romans qui secouent la littérature québécoise.

Extrait du roman Bestiaire, par Éric Dupont

Le chat (1976)

 

Juillet 1976. Montréal. Jeux de la XXIe olympiade. Une petite gymnaste roumaine salue la foule, debout sur un tapis de sol. Pendant une trentaine de secondes, elle voltige entre deux barres de bois en narguant les lois de la gravité. Son atterrissage est parfait. Elle trouve même le moyen de sourire et s’éloigne du tapis bleu en gambadant comme si rien d’extraordinaire ne s’était passé. Sous les yeux du monde entier, elle obtient une note parfaite. Dix. Nadia Comaneci, l’enfant à qui l’on ne donnait pour toute pitance qu’un oeuf par jour, révélait à la métropole québécoise la possibilité de l’apesanteur. De cette impressionnante démonstration de grâce, de courage et d’agilité, l’Histoire allait surtout retenir son sourire, c’est-à-dire la chose pour laquelle elle ne s’était pas entraînée et qui lui venait naturellement. Aujourd’hui, si vous errez du côté du Stade olympique de Montréal, vous trouverez un monument érigé à la mémoire des athlètes médaillés aux Jeux olympiques de Montréal. Vous ne pouvez pas le manquer. Il est juste à l’entrée du Biodôme. Vous chercherez le nom de Nadia parmi tous les autres noms. En levant les yeux, vous apercevrez aussi le drapeau de la Roumanie. Que je me souvienne de ça.

     Cet été-là, la Société Radio-Canada avait modifié sa grille horaire pour nous permettre de regarder l’ange roumain voltiger sous les flashs des journalistes. En 1976, on donna à des milliers de petites Québécoises le nom de Nadia en souvenir du passage de la grâce à Montréal. La sainteté était vêtue d’un maillot blanc orné de deux bandes latérales bleues. De l’autre côté de l’écran, à 450 kilomètres à l’est de Montréal, vautrés dans la chaleur d’une moquette à longs poils orange et jaune, ma soeur et moi regardions Nadia accomplir sous nos yeux des prouesses que nous allions répéter plus tard sur nos deux barres asymétriques personnelles : notre père et notre mère. Au commencement, donc, était ce petit chat roumain.

     Que je vous dise encore que notre mère, la barre basse, aimait ses enfants, Elvis Presley et les chats ; de ces derniers, elle eut un nombre impressionnant. Notre père, la barre haute, aimait ses enfants, Jacques Brel et les femmes ; de ces dernières, il eut un nombre impressionnant. J’ai su très jeune que Love Me Tender et Ne me quitte pas n’étaient que deux versions différentes de la même chanson. Notre mère arrive à trouver l’intelligence dans les aboiements d’un chien. Notre père soupçonne la bêtise chez toute chose vivante. Notre mère consulte les oracles pour connaître l’avenir. Notre père fait régulièrement table rase du passé. Contrairement à notre mère, notre père affectionne le conflit. Dans un village majoritairement fédéraliste, il hissait le drapeau fleurdelisé au bout d’un mât juste devant notre maison. Pendant la visite paroissiale, il attendait le prêtre de pied ferme, pour le chasser de la manière la plus insolente. Il essayait de faire pousser des tomates en Gaspésie. Dans la fiction espagnole, on l’aurait vu à dos d’âne, livrant un combat mortel à des moulins à vent. Ma mère conjugue au passé les verbes que mon père ne connaît qu’au futur. Mes parents représentaient, dans les années 70, l’épitomé de toute la société québécoise. La sédentarité et le nomadisme. Le yin et le yang. D’abord indissociables, puis en alternance l’une de l’autre, ces barres asymétriques, une fois scindées par la scie à chaîne du Tribunal de la famille, ne se rencontreraient plus jamais. Ma soeur et moi, les deux enfants condamnés à voltiger entre ces deux barres, avons offert au monde un admirable numéro de gymnastique familiale.

     Sur d’anciennes photographies des années 70, mon père a quelque chose de Jack Kerouac, cet indéfinissable charme de l’homme sur la route. Le rebelle en quête d’une raison de se rebeller. Du séparatisme, il avait fait un mode de vie. Il demeure, à ma connaissance, la seule personne ayant réussi la séparation complète de tout. Le jour où il ne lui resta ni enfants ni femme ni pays de qui se séparer, il se mit à boire pour se séparer de lui-même. Au grand désespoir de ses parents, mon père devint la Elizabeth Taylor de sa famille ou, pour encore mieux cerner le personnage, imaginez-vous une réincarnation très convaincante de Henri VIII, roi d’Angleterre. Notre mère, croyante et fidèle aux enseignements de la sainte Église, écartée du trône par diverses machinations, doit être imaginée sous le portrait de Catherine d’Aragon, triste première épouse d’un roi qui n’admit jamais de se faire dicter sa conduite par un pape et qui collectionna les épouses comme d’autres collectionnent les voitures. Se succédèrent dans la vie de notre roi, suivant un ordre entrecoupé de maîtresses plus ou moins mémorables, Catherine d’Aragon, Anne Boleyn, Jeanne Seymour, Anne de Clèves, Catherine Howard et Catherine Parr. Notons que ces noms ne sont que des jalons notoires dans la palpitante course aux jupons que fut la vie de mon père. Il nous arrive parfois, à ma soeur et à moi, de nous rappeler le passé en nous servant de ces femmes comme repères chronologiques. « Tu te souviens, c’était encore sous le règne de Jeanne Seymour, en août 1986… » Les forêts du Canada ne produiront jamais assez de papier pour décrire adéquatement la vie amoureuse du roi. D’ailleurs, ce qui me reste de vie ne serait pas suffisant pour le faire.

     Mais que je vous dise encore, que notre père, agent de police, fut appelé à servir en qualité de gardien de la famille royale pendant les Jeux olympiques de Montréal. Ma soeur et moi étions restés à Rivière-du-Loup, au bord du Saint-Laurent, avec Anne Boleyn, deuxième épouse d’Henri VIII. Ça, c’était juste après la Grande Épouvante et juste avant le Grand Dérangement. La Grande Épouvante, c’est cette année 1975-1976 pendant laquelle ma soeur et moi avons perdu contact avec les deux barres asymétriques. C’est cette année complète où nous avons effectué un exercice de voltige dans le ciel de Rivière-du-Loup, libres de toute attache, en chute libre. Voilà ce que nous étions : des enfants en chute libre. On nous avait confiés à cette famille dont le nom m’échappe – preuve que l’oubli peut être une bénédiction – et que nous nommerons Thénardier pour les besoins de la cause. Ceux qui s’interrogent sur la nature de ces gens consulteront Victor Hugo. Sur cette pitoyable expérience en service social, je ne dirai rien d’autre que la guillotine des Français, placée entre bonnes mains, peut devenir un instrument de paix.

     Ça s’était passé à peu près comme ça. Quand nous sommes rentrés d’Amqui, où nous n’avions vécu que trois ans, nous avons habité un appartement à Notre-Dame-du-Portage, près du fleuve, avec un chat. Puis, le chat est parti chasser d’autres souris, nous sommes donc restés seuls avec notre mère. Ensuite, nous avons déménagé dans un appartement crasseux avec un jardin de pierre jonché de déchets électroniques. Çà et là gisaient un téléviseur éventré, une radio en morceaux, des bouts de verre que nous devions contourner en jouant. Parfois, ma mère fumait debout sur le balcon de planches branlantes en fixant la route, un chat à ses pieds. Une voiture de police passait à toute vitesse. Sa respiration s’accélérait, elle plissait les yeux pour voir qui était au volant. « Vous avez vu si c’était votre père ? » demandait-elle sur un ton rempli d’espoir. Nous n’avions pas remarqué. La route était trop loin. Elle continuait à fixer son regard dans la direction où était disparue la voiture de police.

     Un jour, nous nous sommes retrouvés devant un réfrigérateur vide. Notre mère nous a donc emmenés chez les Thénardier, qu’elle avait trouvés par une annonce dans le journal, et nous a laissés là pendant qu’elle travaillait pour payer la pension qu’ils lui prenaient pour nous garder. Quand elle n’a plus eu assez d’argent pour payer, elle leur a donné son ménage morceau par morceau. Presque tout y a passé, la machine à coudre de sa mère, les manteaux, les ustensiles, la vaisselle… Un an, nous sommes restés là, jusqu’à ce qu’Henri VIII, sur ordre de son père irrité à un point difficile à décrire, vienne nous chercher pour aller vivre avec lui et Anne Boleyn. Voilà comment nous nous étions retrouvés dans une maison mobile du parc de l’Amitié de Notre-Dame-du-Portage. Avouez qu’il y a pire destin. Tu soupires, ma soeur ?

     C’est donc à l’occasion de ces Jeux olympiques que, sur les ordres d’un autre uniforme, Henri VIII s’était rendu à Montréal à l’été 1976. Il allait être parti pendant trois semaines, le temps que tout le monde ait nagé, couru, frappé, lancé, sauté, tiré, pédalé et plongé à sa faim. La retransmission des Jeux olympiques avait forcé la Société Radio-Canada à chambouler sa grille horaire. En conséquence, les épisodes du dessin animé japonais Heidi avaient été annulés. À cette époque, la télévision d’État considérait qu’il valait mieux se pâmer devant les acrobaties d’une gymnaste roumaine et affamée que de s’émouvoir sur le destin d’une petite Suissesse gavée de fromage, en dépression nerveuse à Francfort. Nous nous sentions floués par notre pays et comprenions parfaitement le désir d’Henri VIII et d’Anne Boleyn de vouloir s’en séparer au plus vite. Manifestement, le Canada n’était pas à l’écoute de son peuple. Nous sentant désemparés devant l’écran bombé qui n’avait plus rien à nous dire, Anne Boleyn avait trouvé le moyen de nous intéresser aux Jeux olympiques. Elle ne savait pas encore que le ministère du Revenu du Québec allait s’assurer de les graver à jamais dans notre mémoire. On vient d’ailleurs d’annoncer, en ce mois de novembre 2006, que le gouvernement n’a que tout récemment fini de rembourser le Stade olympique de Montréal. Anne Boleyn nous avait dit en riant que le roi se trouvait aux Jeux olympiques et qu’il était fort possible que nous l’apercevions sur notre écran couleur. Entre les épreuves du cent mètres et le lancer du javelot, ma soeur et moi guettions le moment de son apparition. Je comptais sur une épreuve de course. Ma soeur pariait sur la piscine. D’une chose nous étions tous les deux certains : on ne le verrait pas sur le ring ni sur un tapis de judo. Cela aurait été contre sa nature. Le roi n’aurait pas fait de mal à une mouche. Enfin, pas d’une manière délibérée. Pour rester fidèle à lui-même, il aurait invité la mouche à souper. Il aurait d’abord été charmant. Puis, au fur et à mesure que les bouteilles se seraient vidées, il l’aurait ignorée. Une fois bien intoxiqué, il l’aurait insultée de plus en plus cruellement, jusqu’à ce qu’elle crève de chagrin dans un ultime bourdonnement. Parce qu’il faut aussi dire que mon père ne laissait personne indifférent. Il n’avait pas froid aux yeux. C’est probablement la raison pour laquelle, lors des Jeux olympiques de Montréal, on l’avait affecté à la sécurité de la famille royale de Grande-Bretagne. De cette affectation olympienne est restée une anecdote que j’aime colporter à tous vents. Elle me donne contenance.

     La princesse Anne et son cheval étaient inscrits aux épreuves équestres. Qui dit périmètre de sécurité dit police, et qui dit police dit Henri VIII. On était quand même au Québec six ans après la crise d’Octobre. Il ne s’agissait pas de retrouver la tête de la reine piquée sur la cime d’un sapin dans la forêt québécoise. On accédait au village équestre par un portail couvert gardé par trois hommes en uniforme : un officier de la Gendarmerie royale du Canada, un soldat de l’armée canadienne et un représentant de la Sûreté du Québec. La fonction de garde du village équestre n’était pas très palpitante. Elle consistait à s’assurer qu’aucune personne non autorisée ne pénètre dans l’enceinte du village réservé aux Windsor. Oisifs et ennuyés, les trois jeunes hommes étaient assis sur un banc et fumaient une cigarette, devisant de différents sujets d’actualité, attendant que quelque chose se passe. Soudain avait paru une femme aux cuisses généreuses, habillée d’un pantalon court et d’une chemise. À son passage, l’officier de la Gendarmerie royale et le soldat s’étaient levés, raides comme des poutres, tandis que mon père était resté assis pour finir sa cigarette. La dame avait considéré d’un regard amusé cet inconvenant policier qui l’aspergeait de concupiscence. Il lui avait souri. Elle avait continué son chemin. Lorsqu’elle avait été hors de vue, l’officier de la Gendarmerie royale s’était emporté contre mon père. « Ben franchement ! Tu sais qui c’était, ça ? » Mon père n’avait pas la moindre idée de l’identité de la propriétaire de cette magnifique paire de cuisses. « Non, c’était qui ? » s’informa-t-il en écrasant son mégot de son talon. L’officier tomba en hyperventilation. « C’était la princesse Anne ! » Mon père avait souri et avait répété ce qui maintenant était clair pour tout le monde : la fille de la reine avait de belles cuisses. Je me demande si la princesse, quand elle tente de contrôler un bâillement pendant un des discours de sa mère, pense encore parfois à cet inconvenant du Canada qui l’avait déshabillée du regard comme personne en Grande-Bretagne n’avait jamais osé le faire. Pendant qu’Henri VIII bavait sur l’ossature généreuse et chevaline d’une princesse anglaise, je me demandais comment le corps de la frêle Nadia Comaneci résistait aux coups qu’il donnait sur les barres asymétriques. Mais c’est de notre famille royale dont il faut s’occuper.

     Catherine d’Aragon. Ma mère. Ma mère s’appelait en réalité Micheline Raymond. Qu’on se le dise. Elle était cuisinière de métier. 

      Que je me rappelle qu’à cette époque, à Rivièredu- Loup, nous vivions alors avec Henri VIII et Anne Boleyn, deuxième épouse du roi. C’était après la Grande Épouvante. De ça, on ne parlera pas. On s’est entendu pour parler d’autre chose. D’ailleurs, je n’ai pas vraiment le droit de vous en parler. Maman venait nous chercher tous les dimanches pour passer la journée avec elle. Dans sa Renault 5, nous partions pour une journée de rêve, laissant derrière nous toutes les recommandations du Guide alimentaire canadien. Au menu : frites, hamburgers, bière d’épinette et Gérard Lenorman. Que je me rappelle la chanson du dauphin triste. Vous savez, je l’avais apprise par coeur. Je la chantais pour ma mère, qui m’aidait à finir les couplets trop longs. Attendez, j’en sais encore un bout… Toi, la petite Anglaise, tu rases les falaises, tu n’oses plus comme l’année dernière, me grimper sur le dos comme sur ta moto, courir après les chevaux de la mer… Nous regardions tous les trois le fleuve, assis dans la Renault 5, en mangeant des frites et en écoutant Gérard Lenorman. En compagnie de ma mère, le pâle soleil de l’est du Québec arrivait presque à nous réchauffer. On n’a jamais froid quand on rit. C’était à cette hauteur du Saint-Laurent où les baleines remontent pour mettre bas et nourrir leurs baleineaux. Chaque année, des touristes affluent de France et d’Allemagne pour assister au spectacle que ma mère nous offrait gratuitement avec musique de circonstance.

     À Rivière-du-Loup, il existe un endroit que Dieu a créé pour le bonheur des enfants. On l’appelle « la Pointe ». Il s’agit d’une fine pointe de terre qui s’avance sur le Saint-Laurent. Une route étroite la longe des deux côtés. On accède à la pointe par une pente abrupte. À l’entrée se trouvait une petite maison blanche où l’on servait des hamburgers tout ronds et aplatis, à peine plus gros qu’un biscuit, si bien qu’il fallait en manger deux pour se donner une vague impression de satiété. Micheline Raymond immobilisait sa voiture. Relishmoutarde pour moi, relish-ketchup pour ma soeur et des montagnes, des Himalayas de frites pour tous. Suivant un rituel dominical étudié, elle nous tendait le hamburger, que nous recueillions au creux de la main gauche, la main droite en dessous, et que nous dégustions assis sur une table en bois, en silence, sans mâcher, en le laissant glisser en nous afin de ne pas corrompre sa chair. Elle séparait ensuite les frites pour pardonner tous les égarements. Ces petits hamburgers ont été remplacés par d’autres, plus gros, contenant chacun la moitié d’une vache. Ensuite, nous roulions en Renault 5 vers le fleuve vert et large. La route longeait une falaise de roche qui, à un endroit particulier, prenait vaguement la forme d’une tête de chef indien. On avait peint le rocher de couleurs vives, avec plumes et peintures de guerre, pour bien faire comprendre à tous qu’il s’agissait d’une tête d’Indien regardant l’immensité du fleuve Saint-Laurent. La tête imposait respect, crainte et admiration. Pourtant, c’est sur un principe bien arbitraire que le rocher avait été baptisé. Je suis passé devant l’été dernier et je me suis dit qu’il aurait suffi d’une couche de peinture différente pour qu’on l’appelle « la grappe de raisin » ou encore « la locomotive ». Au bout de la pointe, un long quai accueillait le traversier de Saint-Siméon. De la gueule de ce navire blanc descendaient des voitures venues d’ailleurs, de l’eau, de la mer, d’un endroit sur la Côte-Nord. De l’autre côté de la pointe, sur le côté nord, on découvrait un grand château en carton-pâte, imitation à tourelles d’une construction moyenâgeuse.

     Après une journée passée à la pointe, ma mère nous ramenait au parc de roulottes, à la cour du roi Henri VIII. Ce parc de maisons mobiles portait le nom de parc de l’Amitié. Il s’agissait de maisons de tôle, semblables à des wagons de train, alignées minutieusement autour d’un cercle de verdure ; on pouvait à sa guise les transporter d’un lieu à l’autre comme les demeures des gitans. Le lotissement nomade fourmillait d’enfants qui se livraient des batailles parfois sanglantes. La forêt voisine servait de théâtre aux tortures les plus terrifiantes. Parfois, des enfants hippies, nus, étaient vus, vagabondant fesses au vent de roulotte en roulotte, se servant à même les corbeilles de fruits des habitants, qui se laissaient piller avec un regard étonné. Les weekends, il arrivait parfois que des mormons en mission d’évangélisation viennent jusque dans ces pauvres quartiers répandre la bonne nouvelle. Les mormons, ces hommes d’une beauté que nous ne connaissions pas, venaient des États-Unis et ressemblaient aux mannequins masculins du catalogue Sears. La raie dans les cheveux, l’habit noir avec cravate, l’accent américain quand ils parlaient français, ils avaient effectivement l’air de dieux descendus dans ces misérables demeures. J’avais six ans quand deux mormons sont entrés dans la roulotte à la recherche d’Anne Boleyn, qu’ils voulaient convertir. Ce fut un échec. Moi, je me serais bien laissé convertir, je les trouvais beaux. Quand j’en vois parfois dans le métro de Montréal, deux par deux, portant le badge de l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours, je m’amuse à m’imaginer en mormon, obsédé par la généalogie, père de neuf petits mormons, jouant tous les mardis soirs au Scrabble biblique en famille, ne buvant que verveine et camomille.

     L’hiver, le vent faisait craquer le métal de ces minuscules maisons. Encore aujourd’hui, ces conteneurs habitables parsèment le paysage québécois et témoignent de la pauvreté et de la fragilité de mon pays. Elles ne sont pas érigées sur des solages de béton, mais sur des blocs de bois, ce qui facilite leur déménagement. Vivre dans une de ces maisons, c’est accepter d’être déplacé aux caprices des vents. Cela vous force à l’humilité et interdit toute vanité, toute prétention. Glaciale, laide, errante et rectangulaire, telle était la maison d’Henri VIII et d’Anne Boleyn. Vivaient dans ces roulottes des gens de toutes sortes, unis par l’amour de la tôle. Une grosse dame russe, mère de deux enfants obèses, occupait l’une d’elles. Nul ne savait où se cachait monsieur. Mort ? Vivant ? Espion à la solde de l’URSS ? On ne le voyait jamais. Nous ne saurons jamais comment une Russe avait abouti au parc de l’Amitié en pleine Guerre froide. De cette roulotte nous parvenaient souvent des cris, des engueulades troublantes. Un jour, la fille de la Russe, dans un accès de colère, s’était barricadée dans la salle de bains en claquant la porte. Un immense miroir avait volé en morceaux. Au parc de l’Amitié, il était impossible de cacher ses états d’âme au reste du monde. Deux ou trois roulottes plus bas vivait une adolescente qui terrorisait tout le monde. Diane était son prénom et elle le portait très bien. Nul ne voulait la surprendre en chasse dans la forêt. Une ribambelle d’autres enfants, normaux ceux-là, vivaient juste à côté de chez nous. Plus loin, vers le littoral, il y avait des gens étranges qui pratiquaient le naturisme dans les endroits les plus inconvenants.

     En rangées bien organisées se voisinaient des employés de banque, des enseignants, des ouvriers, des policiers, des marchands, des chômeurs, des assistés sociaux. Tous avaient une maison de la même dimension, flanquée d’une petite cour carrée avec une table en bois. Seule variante permise : les fleurs devant la roulotte. Certains mettaient des roses, d’autres préféraient des pensées, des oeillets d’Inde ou des dahlias. Au milieu du cercle de roulottes, un terrain vert servait aux parties de ballon, de baseball ou de balle molle. L’ironie avait voulu qu’une Russe quittât le communisme pour habiter une commune digne de l’Europe de l’Est.

     Tout au bout de la rangée de roulottes, nous connaissions une famille de séparatistes. On reconnaissait leur allégeance politique par le fait que, dans toute conversation, ils donnaient l’impression à leur interlocuteur d’être un demeuré, tandis qu’eux avaient été illuminés par le rayon de la Vérité. Un jour, ils sont partis et nous n’avons jamais plus entendu parler d’eux. Vivre au parc de l’Amitié comportait un grand avantage : l’espoir d’en partir un jour. Car tout le monde finissait par quitter ce parc de roulottes. C’était un lieu de passage. Dans le pire des cas, des gens construisaient des rallonges à leur roulotte pour se donner un peu plus d’espace. D’autres érigeaient un cabanon. Toutefois, peu importe les efforts déployés, une roulotte demeure une roulotte. On la hait en disant l’aimer, parce qu’il n’est pas de bon ton de haïr au parc de l’Amitié. Sauf dans le cas de la petite Nancy.

     Nancy était une jolie petite blonde de six ans, aux cheveux bouclés, charmante comme un pinson, toujours gaie, toujours enjouée et de nature agréable. Je crois, à y repenser, que nous la haïssions pour ces raisons précises. Elle vivait seule avec ses parents. Seulement, quelqu’un, dans la bande d’enfants, avait décidé de la mépriser. Je ne sais plus qui avait pris cette décision. C’était comme ça. Dès qu’elle arrivait, on la poussait, on l’insultait pour le plaisir de la chose en se disant : « Si je te tourmente, les autres vont m’aimer. » C’était à la portée de tous. Au parc de l’Amitié comme dans le reste du monde, bien cibler sa haine est d’une importance capitale. Or, en septembre 1976, on nous envoya tous à l’école de Notre-Dame-du-Portage. Il fallait, tous les matins, attendre un autobus jaune que nous voyions venir de très loin, toujours à la même heure. Nous l’attendions tous au même endroit, dans le cercle. La petite Nancy arrivait souvent à la dernière minute. Elle avait toujours oublié quelque chose. Ses mitaines, son chapeau, son cahier de catéchèse. Paniquée, elle nous demandait si elle avait le temps d’aller récupérer l’objet oublié. Les moins cruels lui conseillaient la prudence. D’autres, impatients de la voir souffrir, lui mentaient en disant qu’elle avait amplement le temps et que l’autobus allait l’attendre, alors qu’on le voyait déjà poindre à l’horizon. La pauvre décidait de les croire, hésitait assez longtemps pour augmenter le facteur de risque, puis retournait sottement chez elle. Quatre fois sur cinq, l’autobus arrivait pendant que la petite fourrageait dans sa roulotte à la recherche d’une mitaine, d’un livre, d’une écharpe ; certaines langues fourchues disaient même qu’elle cherchait sa cervelle. Assis dans l’autobus, nous l’observions sortir de sa roulotte. Elle se mettait à courir – cela déclenchait toujours le rire -, puis, l’autobus repartait en laissant derrière elle la petite blonde, les bras tendus vers l’avant, hurlant : « Attendez-moi ! » pendant que nous lui souriions sans éprouver la moindre honte. À notre sens, Nancy méritait son sort. Une fois, je crois, quelqu’un, peut-être un garçon, avait exprimé envers elle de la pitié. Nous l’avions regardé comme un extraterrestre. Je ne sais pas ce que Nancy est devenue. Elle doit courir quelque part pour attraper un autobus, un métro, un avion.

     Au retour des dimanches avec ma mère, l’échange de prisonniers se faisait rapidement. C’est d’ailleurs la seule chose que l’on y échangeait. Pas un regard, pas une parole, pas un geste. Ma mère restait dans sa voiture, mon père, dans sa roulotte. Il nous fallait alors tourner plusieurs fois sur la barre asymétrique basse pour se donner l’élan et la vélocité nécessaires pour atteindre la barre haute. Les vingt pas qui nous séparaient de la porte servaient de tampon entre les deux barres. Les lecteurs qui voudront tenter l’expérience à la maison doivent d’abord comprendre qu’il suffit de prendre assez de vitesse et de bien saisir la barre des deux mains pour ne pas se fracasser le menton sur le tapis bleu, ce qui arrivait quand même assez souvent. Il faut saisir la barre haute en retombant. Oublier la barre basse pour ne pas manquer la barre haute. Et surtout, ne jamais même mentionner l’existence de la barre basse. L’oublier jusqu’au dimanche suivant. Dans la maison d’Henri VIII, chauffée à 17 degrés, s’éclipsait toute la pure lumière tombée du visage de ma mère. Auprès du roi, il fallait penser aux intrigues, à la cour et à la bienséance.

     C’est après l’un de ces dimanches de culte que j’avais osé, dans la maison du roi, évoquer le nom de ma mère devant Anne Boleyn. Je ne sais pas ce qui m’avait pris, à six ans, de parler de choses si inconvenantes. J’avais pourtant compris qu’il ne fallait parler d’elle qu’en cas de stricte nécessité. Je dus être frappé de démence pour dire à voix haute le nom de ma mère. C’était une pure provocation. Heureusement, Anne Boleyn veillait au grain. La censure frappa fort et frappa dur, d’une voix râpeuse, juste un degré au-dessus du zéro absolu : « De votre mère, je ne veux plus jamais entendre parler. Elle vous a abandonnés. Ne me parlez plus jamais d’elle. » C’est à ce moment précis, je me souviens, que j’ai compris l’émouvante fragilité de ceux à qui l’on a accordé le bénéfice du doute. Le début du règne d’Anne Boleyn avait mis un point final à la Grande Épouvante. Que Dieu la garde. À partir du moment où elle entreprit d’effacer de ma mémoire le nom de ma mère, le doute s’installa. Je me rappelle aussi que ma soeur avait osé un jour, dans le but de s’attirer quelque bon sentiment, appeler « Maman » Anne Boleyn, et que ses vociférations s’étaient faites encore plus vertes. Mais à quoi pensais-tu, petite buse, de vouloir encore une mère à l’âge de sept ans ? Les chats, eux, sont sevrés à sept semaines. Peu leur chaut de savoir d’où ils sont sortis. « Maman » devenait donc un mot-marteau, c’est-à-dire un de ces mots qui font beaucoup de bruit et qui provoquent des regards désapprobateurs. Il sont pratiques, car ils peuvent servir à enfoncer ou à arracher certains clous, mais il faut s’en servir avec parcimonie.

     Dès cet instant, je pris Anne Boleyn en pitié, de croire qu’elle pouvait gagner, que pour elle, les choses allaient être différentes. Je la pris en pitié parce que tout le monde aspire à être Numéro 1, mais qu’elle ne pouvait être que Numéro 2. Pensons-y : si Nadia Comaneci avait gagné la médaille d’argent à Montréal, se souviendrait-on encore de son nom ? Croyez-vous vraiment ? Alors, dites-moi, comment s’appelait-elle, celle qui est arrivée deuxième aux barres asymétriques à Montréal en 1976 ? Pas facile, hein ? Elle s’appelait Teodora Ungureanu. Elle n’était pas mauvaise gymnaste, bien au contraire. Elle était bien meilleure que vous et moi. Son seul défaut était de ne pas être Nadia Comaneci. De ne pas être Numéro 1. Voilà. Dans les registres de l’état civil québécois, on ne retrouve que très peu de Teodora. D’ailleurs, je vous garantis que la plupart des Nadia du Québec qui célèbrent cette année leurs trente ans remercient secrètement la championne roumaine d’avoir donné le meilleur d’ellemême. Tout le problème est là. Tout le monde aurait voulu être Nadia. Personne n’aurait voulu être Teodora. Par conséquent, Anne Boleyn n’avait aucune chance. Le jour où, après avoir dépouillé Catherine d’Aragon de ses titres royaux, le roi Henri VIII fit couronner Anne Boleyn, on entendit des cris hostiles sur le passage de la nouvelle reine. Dans une barque sur la Tamise, Anne Boleyn, voguant sur une barge décorée, ne réussissait pas à faire oublier aux Londoniens que la vraie reine était toujours vivante. Elle fut huée par le peuple, qui préférait Catherine, la dévote catholique. Pendant tout le reste de son règne, Anne Boleyn fut haïe ; d’abord par le peuple, pour qui elle n’était rien d’autre qu’une voleuse de couronne, puis par la cour, parce qu’elle gagnait trop d’influence sur le roi, et finalement par le roi lui-même, qui finit par ordonner son exécution. D’où l’importance de ne jamais être Numéro 2 et de manger son hamburger en fermant les yeux.

 

La suite dans le livre…

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