BGL et son dépanneur québécois à la Biennale de Venise

BGL, délirant trio d’artistes de Québec, a été choisi pour représenter le Canada à la Biennale de Venise, le plus grand rendez-vous d’arts visuels au monde. Et il s’apprête à secouer la baraque. Portrait.

Photo : Ivan Binet, avec l'autorisation de BGL, de la Parisian Laundry, Montréal, et de la Diaz Contemporary Toronto
Une partie de l’installation Canadassimo (Photo : Ivan Binet, avec l’autorisation de BGL, de la Parisian Laundry, Montréal, et de la Diaz Contemporary Toronto)

Les Italiens n’auront jamais rien vécu de pareil. Dans les jardins où se tient, jusqu’en novem­bre, la plus prestigieuse mani­fes­tation d’art contemporain au monde, où ils auront passé des heures à digérer des œuvres avant-gardistes dans des pavillons en forme de cube ou de temple romain, ils tomberont sur un drôle de bâtiment en rénovation, coincé au fond du parc. Commerce ? Aire de repos ? Toilettes ? Ils pousseront la porte sous les échafaudages et se retrouveront catapultés… dans un dépanneur de la basse-ville de Québec.

Un vrai dépanneur québécois, avec ses sacs de chips Yum-Yum, ses caisses de bière, son horloge Molson Export au mur, son « prélart » en damier, recréé de toutes pièces en ces somptueux giardini où ont autrefois exposé Matisse, Emily Carr et Riopelle.

Bienvenue dans l’univers loufoque de BGL, le trio d’artistes de Québec qui a été choisi, contre toute attente, pour représenter le Canada à la Biennale de Venise, l’équivalent des Jeux olympiques en arts visuels. Les trois gars dans la jeune quarantaine débarquent avec toute leur irrévérence, leur souci de divertir, leur parti pris pour la culture populaire, les vieilleries rescapées des poubelles ou des marchés aux puces. Et une expo qui se moque du statut sacré qu’on réserve aux œuvres d’art dans les musées. Ça risque de décoiffer.

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Jasmin Bilodeau, Sébastien Giguère et Nicolas Laverdière sont inséparables depuis leur rencontre à l’Université Laval, il y a près de 20 ans. «BGL, c’est à la vie, à la mort», dit Sébastien. (Photo : Ivan Binet)

Quand ils ont vu le pavillon canadien pour la première fois, ils ont tout de suite eu envie de le travestir. « On dirait une halte routière. On trouvait ça drôle d’installer un petit commerce là-dedans. Les gens vont peut-être entrer en pensant pouvoir acheter de l’eau », dit Jasmin Bilodeau, le « B » de BGL, rencontré à Québec avec ses compagnons, Sébastien Giguère et Nicolas Laverdière, à quelques semaines de leur départ pour Venise. Pour parfaire l’illusion, les artistes ont même racheté des étagères et de la marchandise d’un authentique dépanneur qui avait fermé ses portes. La répli­que est parfaite, à un détail près : les étiquettes des produits sont floues ! Les « clients » déjà égarés auront l’impression d’être devenus myopes, racontent-ils, hilares, signe qu’après bientôt 20 ans ensemble leurs folies les amusent encore.

Des folies qui cachent toujours une couche incisive, parfois sombre, souvent bouleversante.

Ces joyeux perturbateurs n’ont que faire d’accrocher des tableaux dans des galeries. Ce qui les allume, c’est de créer des mondes : prendre possession d’un lieu et le métamorphoser du plancher au plafond, puis voir les spectateurs s’y perdre, enchantés mais craintifs. Ils ont déjà simulé un dégât d’eau dans une galerie torontoise ; créé un labyrinthe étourdissant à l’aide de boîtes de carton, d’emballages-cadeaux et de jeux de miroirs dans une salle du Musée d’art contemporain (MAC), à Mont­réal ; suspendu un plafond éclairé au néon au-dessus d’une ruelle ; reproduit une coupe à blanc si vraisemblable, dans un jardin de Métis, qu’elle a choqué des visiteurs ; installé un véritable poulailler entre les casiers de l’Université Laval.

Dans La source I, aux Jardins de Métis, BGL nous invitait à glisser dans une serre aménagée comme une forêt miniature. Une façon ludique d'aborder les liens tordus qui unissent l'être humain et la nature. (Photo : Louise Tanguay)
Dans La source 1, aux Jardins de Métis, BGL nous invitait à glisser dans une serre aménagée comme une forêt miniature. Une façon ludique d’aborder les liens tordus qui unissent l’être humain et la nature. (Photo : Louise Tanguay)

À Venise, jamais le pavillon canadien n’aura subi une transformation aussi extrême, dit Marie Fraser, professeure d’histoire de l’art à l’UQAM et commissaire qui parraine l’exposition du trio, intitulée Canadassimo. « Ils ont tout fait pour que ça ne ressemble pas à de l’art contemporain. L’idée est de déstabiliser les gens, pour les sortir de leurs automatismes et leur faire voir le monde autrement. C’est une aventure que le visiteur va vivre. Il suivra un parcours qui le mènera dans différentes atmo­sphères, et il va devoir s’engager s’il veut poursuivre sa route. Il va falloir qu’il ose. »

Ainsi, pour peu qu’on se hasarde au-delà du dépanneur, on basculera dans l’univers intime du propriétaire des lieux : un personnage singulier qui, on le devine peu à peu, tient un petit commerce pour financer ses délires artistiques. En traversant un rideau de bambou, on accède à son loft, puis, par une porte dérobée, à son atelier : un bric-à-brac spectaculaire où s’empi­lent des centaines de boîtes de conserve récupérées, couvertes de coulures multicolores, telle une pyramide psychédélique. Nous voici dans l’antre d’un artiste compulsif qui mélange inlassablement sa peinture dans de vieux pots, sans jamais parvenir, semble-t-il, à peindre quoi que ce soit. De là, un escalier nous conduit à une immense terrasse soutenue par des échafaudages, car BGL a annexé au pavillon une rallonge qui double presque sa superficie ! Sur cette plateforme nous attend une sorte de machine à sous grand format, dans laquelle on peut déposer des pièces de monnaie et les voir rouler dans un savant circuit de gouttières, puis dégringoler comme des gouttes de pluie le long des fenêtres… jusqu’à une tirelire au profit du trio.

Mordante ironie : invité à participer à la grand-messe des arts visuels, une consécration qui pourrait lui ouvrir les portes d’une carrière internationale, BGL met en scène un artiste acharné qui doit vendre des boîtes de conserve et recueillir des dons pour survivre.

Le choix de BGL comme porte-étendard du Canada à Venise a créé la surprise dans le milieu. Cet honneur a plus souvent été réservé à des créateurs, disons, plus léchés. Le trio québécois est bien placé pour décoincer les traditions, estime l’entrepreneur et collectionneur Alexandre Taillefer, président du conseil d’administration du MAC. Mais le pari est risqué, selon lui : « C’est une décision à double tranchant. Ces artistes font un travail qui pourrait avoir l’air d’un simple one-liner. Les gens ne verront peut-être pas tout le sérieux derrière, dit-il. En revanche, je n’ai pas vu beaucoup d’installations ludiques dans les dernières éditions de la Biennale. Et le Canada n’est pas reconnu pour son sens de l’humour. Ça pourrait être un coup de barre extrêmement intéressant. »

En fait, le trio ne figurait même pas parmi les favoris lorsque le jury s’est réuni pour délibérer, en décembre 2013, sous l’égide du Musée des beaux-arts du Canada, qui chapeaute tout le processus. « Tout d’un coup, l’idée de BGL nous est sautée à l’esprit, révèle le directeur du Musée, Marc Mayer. Parce qu’ils ont la cote à la fois auprès des conservateurs d’art et du public. »

Au moment où je les rencontre, à la fin février, dans une ancienne caserne du quartier Limoilou, où Canadassimo a été conçue en partie, ils entament le sprint final des préparatifs. Cela fait plus d’un an qu’ils mijotent leur monumentale installation : il y a assez de matériel pour remplir trois conteneurs de 12 m de long, qui parviendront en Italie par bateau. Là-bas, les gars auront cinq semaines pour tout réassembler, à temps pour l’ouverture de la Biennale, début mai. Mais des pans entiers de l’œuvre devront encore être inventés sur place !

C’est la méthode BGL : intuitive, improvisée sur le tas, jamais figée. « Il y a des trucs qui sont encore nébuleux, qui vont se révéler là-bas. On n’arrive pas avec des produits tout faits ; chaque fois, on se lance un peu dans le vide. Il y a beaucoup de méandres, de tâtonnements, dit Sébastien Giguère. Chacun arrive avec ses petites lubies, en parle aux autres, on renchérit. On a une grande confiance dans le talent de chacun. C’est assez organique comme façon de fonctionner. »

La caserne ressemble ces jours-ci à un capharnaüm, avec ses matériaux de construction empilés partout, ses objets trouvés, ses bouteilles de vin vides, ses maquettes en carton et les traces des expérimentations de BGL. Pourtant, même assaillis de doutes, à 10 jours d’expédier le dernier conteneur à Venise, les compères travaillent en chantant, dans une quiétude rieuse qui pourrait être celle de trois potes réunis pour retaper un chalet.

Nés de parents enseignants, dentiste, infirmier ou gérante de magasin, ils ont tous découvert l’art sur le tard : le père de Jasmin le voyait policier, Sébastien n’a pas connu Van Gogh avant l’âge de 18 ans, les influences de Nicolas se limitaient, plus jeune, aux dessins humoristiques de Mor­dillo. Leur rencontre à l’École des arts visuels de l’Université Laval, au milieu des années 1990, a changé leurs vies, disent-ils. Depuis, ils ont rarement passé plus d’un mois sans se voir. Pour leur toute première exposition collective, dans un bâtiment désaffecté, en 1996, ils comptaient présenter chacun quelques sculptures de leur cru, mais ont vite trouvé qu’ils s’amusaient davantage à transformer les lieux ensemble ; ils ont fourgué leurs pièces dans un cabanon transparent, au milieu de la salle, et ne s’en sont plus préoccupés. BGL était né.

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Qu’ils poussent une moto défoncée dans les rues (Rapides et dangereux, 2005) ou fassent fumer des passants dans un pot d’échappement (Chicha muffler, le dernier étage, 2015), BGL nous fait réfléchir aux paradoxes de ce siècle. (Photo : Jean-Michel Ross)
Qu'ils poussent une moto défoncée dans les rues (Rapides et dangereux, 2005) ou fassent fumer des passants dans un pot d'échappement (Chicha muffler, le dernier étage, 2015), BGL nous fait réfléchir aux paradoxes de ce siècle. (Photos : Rapides et Dangereux : Jean-Michel Ross; Chicha Muffler : Ivan Binet)
(Photo : Ivan Binet)

Ne leur demandez pas qui fait quoi : ils créent à six mains, chacun intervenant sans gêne dans le travail amorcé par un autre, et ils refusent d’apposer leur signature individuelle sur quelque objet que ce soit. (Ils ne voulaient même pas être cités nommément dans cet article ; ils auraient préféré que leurs propos soient attribués à l’entité BGL, « pour éviter que l’un n’ait l’air plus brillant que les autres ».) « Ça va à l’encon­tre de l’idée qu’on peut se faire de la pratique artistique comme étant très personnelle », dit le professeur David Naylor, qui leur a enseigné à l’université. « C’était tout nouveau, pour nous, un collectif qui se présente presque comme une personne morale, déjà, à l’École. C’est une chose qu’on admet beaucoup plus maintenant. »

Pour ces hommes qui ont chacun grandi avec deux frères et sœurs, l’art d’être trois, avec tous les compromis et les deuils que cela suppose, est une seconde nature. Il suffit de les écouter pour s’en rendre compte : ils parlent comme ils créent, à trois têtes, complétant la pensée l’un de l’autre sans pourtant se faire concurrence ou se couper la parole. Une idée formulée dans l’esprit de l’un n’est vraiment aboutie que lorsque les deux autres ont eu l’occasion de la faire rebondir.

Il ne faut pas se laisser berner par leur autodérision perpétuelle et leur penchant pour l’humour absurde. Habités de réflexions sur la mort, la difficulté d’envisager sa propre finitude, l’aliénation, le consommé-gaspillé-jeté, le rapport tordu de l’être humain avec la nature, ils créent des œuvres pour représenter les paradoxes de ce siècle. « Ils sont tout le temps en train de travailler, dit leur ami Norbert Langlois, propriétaire de la Galerie 3, à Québec, où il a exposé certaines de leurs œuvres. Mais comme ça a l’air facile et que ce sont de bons vivants, on prend ça pour de la légèreté. Leurs farces, c’est une porte d’entrée qui fait que, au lieu de se sentir comme un imbécile, le spectateur sera de connivence. »

Quand ils trafiquent le pot d’échappement d’une voiture pour en faire une chicha qu’on fume à l’ombre du véhicule renversé sur son flanc, c’est drôle. Mais c’est aussi une boutade sur le poison qu’on accepte de respirer pour jouir des plaisirs de la vie moderne. « S’alimenter encore de pétrole, ça, c’est absurde, bien plus que des artistes qui font fumer du monde dans un muffler », explique Sébastien Giguère.

On ne peut que rigoler lors­qu’ils installent, dans un coin de Québec fréquenté par les sans-abris et les fêtards, un carrousel rudimentaire, qui est en fait une balance : d’un côté, on vous assoit dans un siège, de l’autre, on remplit un plateau de votre pesant de déchets. Puis, on pousse ! Et vous restez écartelé entre le plaisir enfantin de tournoyer dans les airs, l’écœurement causé par le tas d’immondices, et le malaise de constater que l’un ne va pas sans l’autre.

Et quand ils dénichent une moto de course accidentée et remplacent sa roue avant par une marchette, quand ils la poussent en patins dans les rues escarpées du Vieux-Québec, vêtus de Lycra moulant, style lugeurs de compétition, ce n’est pas juste hilarant. Toute cette énergie, tout ce professionnalisme factice déployés au service d’une activité aussi inefficace, c’est carrément subversif en cette ère obsédée par la performance et la productivité.

Dès l’automne, les Montréalais pourront s’émerveiller de leur fantaisie au coin des boulevards Henri-Bourrassa et Pie-IX, dans l’arrondissement de Montréal-Nord, l’un des carrefours les plus passants de la ville. Une énorme sculpture publique signée BGL, La vélocité des lieux, est en train d’y être montée, pour un coût de 1,1 million de dollars, la plus importante commande du genre dans l’histoire du Québec : une roue de vélo de 18 m de haut, dont le « pneu » est constitué d’autobus à la queue leu leu, formant une sorte de rond-point festif dans les airs. « Notre rêve, c’est qu’elle égaie le quartier, dit Nicolas. On aime créer de la fascination. Quelque chose qui t’emporte dans une espèce de contemplation pendant quelques secondes, puis hop ! tu reviens. Comme un ciel étoilé ou un feu qui crépite. »

BGL lutte à sa manière contre le gaspillage : en donnant une seconde vie aux objets et aux matières abandonnés, comme le bois de grange utilisé pour sculpter cette auto de luxe (Perdu dans la nature, 1998). (Photo : Marie-Hélène Lépine, avec l'autorisation de BGL)
BGL lutte à sa manière contre le gaspillage : en donnant une seconde vie aux objets et aux matières abandonnés, comme le bois de grange utilisé pour sculpter cette auto de luxe (Perdu dans la nature, 1998). (Photo : Marie-Hélène Lépine, avec l’autorisation de BGL)

Leur sélection pour la Biennale de Venise est survenue à un moment critique dans le parcours de BGL. Le coup de fil leur annonçant la nouvelle, en décembre 2013, leur a fait l’effet, sur le moment, d’un cadeau empoisonné. Les trois complices avaient passé les mois précédents à gratter les fonds de tiroir, pendant qu’ils montaient des dossiers pour d’importants concours d’art public, démarches qui ont occupé tout leur temps sans leur rapporter le moindre sou, ou presque. Puis, coup sur coup, ils ont été choisis pour réaliser l’œuvre de Montréal-Nord et celle du nouveau complexe aquatique de Toronto. En y ajoutant Venise, les artistes allaient donc devoir mener de front trois projets d’envergure, au risque de se casser la gueule. Mais ils allaient au moins pouvoir continuer à pratiquer leur métier. « Si on n’avait pas eu au moins un des trois, souligne Jasmin Bilodeau, il aurait peut-être fallu qu’on se trouve d’autres jobs. »

C’est pourquoi ça les fait sourire qu’on les présente comme des rock stars dans les activités de financement auxquelles ils ont dû se prêter en prévision de la Biennale. Le budget de plus de un million de dollars que le Musée des beaux-arts du Canada met à la disposition de BGL pour la production de Canadassimo est financé en totalité par des donateurs privés. Lors d’une de ces soirées, les trois zigotos ont transformé leur gêne en per­formance impromptue : ils se sont déguisés en serveurs et se sont glissés, incognito, plateau à la main, parmi les mécènes. « Les gens ont fait le saut quand ils nous ont vus monter sur l’estrade ! rigole Jasmin. Nous, on ne se sent pas pantoute comme des rock stars, mais comme des ouvriers toujours penchés à terre en train de travailler sur nos affaires. »

D’autant plus qu’ils ont dû batailler pour être payés convenablement à leurs yeux pour la réalisation de Canadassimo : le Musée des beaux-arts du Canada leur offrait un cachet équivalent à celui qu’a reçu leur prédécesseure (une artiste solo), mais pour trois. « Il faut encore se battre, même à Venise, pour obtenir trois cachets », soupire Sébastien.

Leur malaise à l’égard du milieu artistique institutionnel et de ses ficelles économiques est palpable. Le prix des œuvres d’art, les commissions à verser aux galeries commerciales qui les représentent, ces choses-là leur échappent. Et pourtant, ce même milieu les a adoptés sans équivoque. Et c’est lui qui les envoie à Venise pour secouer la baraque. « Ces trois-là sont des élec­trons libres, constate Alexan­dre Taillefer. Ce ne sont pas des gens qu’on va museler. Mais BGL joue bien la game. S’ils n’étaient que des puristes, ils ne seraient pas là où ils sont aujourd’hui. Ils montrent une capacité de se “vendre” qui est très rare dans le marché de l’art contemporain. »

Paradoxal ? Certes. Mais BGL ne recule pas devant ces contradictions. C’est la matière première de son art.

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