Bien-aimée Dulcinée

Elle a préparé du «vrai» thé vert rapporté de Tokyo, d’où elle rentrait à peine. Il y avait du plâtre dans l’appartement. Avant qu’elle parte pour le Japon, le plafond de sa salle de bains s’était effondré en même temps que l’on annonçait les coupes dans la culture. «Si je ne peux plus faire de tournées internationales, je n’existe plus», dit Dulcinée Langfelder, mime, clown, conteuse, danseuse, chanteuse, polyglotte. Après plusieurs années à sillonner le monde avec Victoria, la voici au cœur d’un nouveau spectacle, La complainte de Dulcinée, étrenné en sol nippon.


 

Votre biographie en deux mots.

— Née à New York, je suis moitié juive, moitié catholique, mi-italienne, mi-slave. J’ai quitté les États-Unis quand Nixon était au pouvoir, par refus d’un système de valeurs perverti. J’ai adopté le Québec, ou est-ce le contraire?

Résumez votre talent.

— Je suis une bête de scène. C’est là que je comble toutes mes lacunes, nombreuses hors scène. Devant le public, j’aime l’humanité inconditionnellement.

Quelles sont vos forces?

— Observer, rendre compte de ce que je vis, de ce que je vois. Mais je ne me considère pas comme une créatrice, car je n’invente rien, je ne déborde pas d’idées. De plus, mon processus est long. Cela fait presque une dizaine d’années que mûrit mon nouveau spectacle. Mais je suis bonne pour travailler en équipe, pour installer une ambiance qui facilite la création.

Pourquoi faites-vous des spectacles?

— Pour améliorer le monde, rien de moins. Il est très important pour mon équipe et moi que le public sorte de la salle avec quelque chose qui lui fera du bien, lui donnera du courage.

On rit beaucoup à vos spectacles, mais le fond est grave. Comme l’alzheimer et la vieillesse, sujets de Victoria.

— Dans son essai, Le rire (1899), Henri Bergson écrit que le rire est l’occasion de prendre de la distance par rapport aux émotions. Le rire est essentiel aux humains, car il permet d’accepter l’insupportable.

Pourquoi vous êtes-vous intéressée à «la dame des pensées» de Don Quichotte, qui n’apparaît même pas dans le roman de Cervantès?

— Je voulais lui donner la parole, justement, lui faire vider son sac. Elle n’a jamais su que Don Quichotte l’aimait, la pauvre! Comme elle, je me prénomme Dulcinée: «femme inspirant une passion romanesque». Ça met de la pression.

Dans un tableau, vous revêtez des attributs mammaires que n’aurait pas reniés Criquette dans Le cœur a ses raisons.

— Le spectacle parle, entre autres, du pouvoir des femmes et de leur puissance érotique. Alors j’aide la nature pour que l’argumentaire soit plus frappant.

Vous parcourez plusieurs siècles, du Moyen Âge au 11 septembre 2001.

— J’étais en Catalogne ce jour-là. Catastrophée, je suivais ce qui se passait à New York pendant que les Catalans dansaient la sardane dans les rues: le 11 septembre, c’est leur fête nationale! La juxtaposition joie et apocalypse était marquante. Je savais que ça ferait partie d’un spectacle.

Les techniciens sont à vos côtés sur scène.

— Ils chantent, dansent, donnent la réplique. Le directeur technique, Vincent Santes, est aussi marionnettiste; le sonoriste, Danys Levasseur, est guitariste et compositeur; l’éclairagiste Érik Lapierre est photographe… Ce sont tous des artistes.

• La complainte de Dulcinée, mise en scène d’Alice Ronfard, direction musicale de Philippe Noireaut, Espace Go, à Montréal, du 4 au 14 déc., 514 845-4890.

Libre passeur Un gaillard de près de deux mètres, et pourtant, une légèreté de danseur de claquettes. Et avec ça une liberté, une fantaisie, un appétit. Né à Bonn de parents canadiens, James Hyndman présente un beau bulletin: maîtrise en relations internationales à l’Université d’Ottawa, débuts d’un doctorat en sciences po à l’Institut d’études politiques de Paris. «Et un besoin narcissique impossible à combler ailleurs que sur scène», dit le comédien aux yeux bleu marine. Dans Rumeurs, il jouait au squash; dans Le cœur a ses raisons, il portait une moumoute; dans Les hauts et les bas de Sophie Paquin, il souffre d’un trouble psychiatrique. Au théâtre, vu sa taille, il interprète les grands personnages (Don Juan, au TNM, en 2007).

De danse… Rôle inattendu: pour une deuxième année, il est le porte-parole de la campagne de souscription du programme «Amenez un jeune à la danse», qui permet à des élèves (4e et 5e secondaire) de milieu défavorisé d’assister à un spectacle de danse contemporaine. Une initiative de LOMA, organisme qui assure l’excitante programmation annuelle de Danse Danse. «L’art et la littérature ont eu beaucoup d’importance pour moi durant mon adolescence, ils m’ont aidé à grandir. À défaut de changer le monde, l’art ouvre des horizons, des portes sur soi et sur les autres.» Quand je lui fais remarquer que la danse moderne peut dérouter, rebuter même les spécialistes, il approuve, mais ajoute que «le fait d’être en contact avec cette discipline, de découvrir qu’il y a des gens qui en font profession et qui se produisent partout dans le monde constitue un stimulant inouï pour qui entame sa vie». Plus de 800 élèves ont profité des dons à ce jour.

… ET DE VÉLO. Gourmet de la littérature, Hyndman est un subtil diseur de textes. Invité du Studio littéraire de la Place des Arts, il a lu, avec sa voix de nuit qui tombe, de larges extraits de L’amour au temps du choléra, de Gabriel García Márquez, et de L’amant de lady Chatterley, de D.H. Lawrence. Pour sa troisième visite, il propose des textes «sportifs» de Pierre Foglia et de Paul Fournel, qui en connaissent un rayon sur le vélo. Gagné par la fièvre de son frère, James s’est mis au deux-roues il y a six ans et a compris que «le regard se pose autrement sur le monde quand on pédale». C’est ce regard qu’il a capté chez Foglia et Fournel. «Ils ont beau parler de vélo, c’est de la vie et d’eux-mêmes qu’ils parlent. Et c’est pure «poésie.» On va avoir du bonheur.

• «Amenez un jeune à la danse»: 514 848-0623. Prochain spectacle de Danse Danse: les Ballets Jazz de Montréal, salle Pierre-Mercure (Centre Pierre-Péladeau), à Montréal, du 27 au 29 nov., 514 987-6919. James Hyndman lit Pierre Foglia et Paul Fournel, Cinquième Salle (Place des Arts), à Montréal, le 8 déc., 514 842-2112.

Parenthèse de plus, il danse Il y en a qui peinent à penser et à parler en même temps; d’autres qui, simultanément, réfléchissent, agissent, sont partout dans le monde et à Québec. Dans sa Caserne d’Ali Baba pleine d’astuces technologiques, Robert Lepage concocte un spectacle autour du chevalier d’Éon, que l’on rencontre plus souvent dans les grilles de mots croisés que sur scène. L’espion sexuellement ambigu: sujet de luxe pour une danseuse, en l’occurrence l’exquise Sylvie Guillem, ex-étoile du Ballet de l’Opéra de Paris. Eonnagata emprunte au kabuki son socle formel et à Lepage ses sortilèges. Pour l’occasion, le metteur en images danse et… maigrit pour faire honneur aux costumes d’Alexander McQueen. Première à Londres en mars 2009. Lepage — dont il faudra bien un jour ouvrir le cerveau pour savoir comment il fonctionne — planche concomitamment sur le Ring, de Wagner, pour le Metropolitan Opera, sur un nouveau spectacle pour le Cirque du Soleil, sur Le rossignol et Renard, deux contes lyriques de Stravinski. Sans parler du Dragon bleu (coécrit et joué avec Marie Michaud), codicille à La trilogie des dragons, présenté à Québec en janvier, à Montréal au printemps, puis par ici la planète! Il y a les créateurs à la mine sombre, et il y a lui, qui s’amuse comme un gosse. Chapeau, l’artiste!

Les rendez-vous… Festival/ Emmenez les enfants Rémi Boucher est le grand ordonnateur des Coups de théâtre, l’un des plus attentifs et oxygénants festivals pour jeune public, où les parents trouvent aussi leur compte. Ainsi, dans le programme, on tombe sur l’histoire de Petit pois, perdu dans les inflorescences d’un chou-fleur, et on devient tout chose. Danse, marionnettes, théâtre d’ombres et d’objets — ce qui se fait de mieux en Norvège, en Belgique, en France et au Québec. Parmi les rendez-vous majeurs: Le Petit Chaperon rouge, façon Joël Pommerat, et Kiwi, spectacle multimédia de Daniel Danis. Dans plusieurs salles de Montréal du 17 au 30 nov., 514 499-2929.

Musique / Un chausson avec ça? Il a une belle tête, l’assurance des enfants qui ont été aimés, la voix chaude comme un beignet aux pommes. Jean-François Lapointe chante le Poème de l’amour et de la mer, cycle de mélodies d’Ernest Chausson, sur des vers de l’ami du compositeur, Maurice Bouchor. Le baryton connaît bien l’œuvre, pour l’avoir enregistrée sous étiquette Analekta. Yoav Talmi dirige l’Orchestre symphonique de Québec. Salle Louis-Fréchette (Grand Théâtre de Québec) les 26 et 27 nov., 418 643-8131; salle J.-Antonio-Thompson, à Trois-Rivières, le 29 nov., 819 380-9797.

Théâtre/ Plat de résistance Cofondatrice du festival du Jamais lu, dont elle est la directrice artistique, Marcelle Dubois gère sa propre compagnie, Les porteuses d’aromates, et coordonne le projet La Centrale, diffuseur entièrement dévoué à la relève théâtrale et aux formes alternatives (ouverture prévue en 2010). Elle écrit, aussi. «Du théâtre qui se doit d’être viscéral, physique, senti.» Pour être heureux, faut-il résister à la normalité ou la rallier? C’est, en très gros, le thème de sa pièce, Jam Pack. Salle Jean-Claude Germain (Théâtre d’Aujour-d’hui), à Montréal, du 25 nov. au 13 déc., 514 282-3900.

Rock / Les jambes De Tina Je devais avoir 18 ans — ça fait un bail — quand je l’ai vue pour la première fois. Ses jambes montaient, montaient jusqu’à un mini rideau de perles qui cachait le strict indispensable. Quand elle chantait, le théâtre de ses hanches faisait vivre un manège d’émotions. Tina Turner a aujourd’hui 69 ans, le sourire gêné par les liftings, mais elle a encore cette rage à l’estomac, constituante essentielle du rock. Elle avait annoncé sa retraite; elle revient avec ses succès «River Deep, Mountain High» et «We Don’t Need Another Hero». Comment vont ses jambes? Centre Bell, à Montréal, les 8 et 10 déc., 514 790-1245.

Exposition / Pol d’attraction La dernière fois qu’on a eu des nouvelles de Pol Turgeon, c’était en mars dernier, lors du spectacle de danse La quarantaine, dont il assurait l’environnement visuel. Mais on le connaît surtout comme illustrateur. Ses dessins panachent, dans une palette très colorée, symbolisme, fantastique et humour. Avec une rétrospective de quelque 140 œuvres, l’artiste est le premier Québécois à exposer en solo au Museum of American Illustration, 128 East 63rd Street, à New York, du 4 au 31 déc., 212 838-2560.